4-Paris-Nicole Malinconi autour de son livre "séparation" présenté par Robert Lévy

Robert Lévy : Je voudrais déjà te souhaiter la bienvenue et te dire que nous sommes très heureux de t’accueillir ce soir dans le cadre de notre séminaire de cette année dont le titre est , comme tu le sais sans doute :(in)actualité de la logique de l’inconscient avec une parenthèse sur le ‘in’ qui me semble justement être mis en lumière par ton livre; mais nous y reviendrons tout à l’heure.

 

Nicole tu es l’auteur déjà de nombreux ouvrages dont le premier date de 1985, qui, s’intitule « Hôpital silence » qui t’a value beaucoup de succès et d’intérêt, c’était à l’époque et je m’en souviens une façon d’écrire quelque chose autour du réel, c’est-à-dire une écriture du réel comme toi-même je crois tu l’as qualifiée et qui avait à cette époque et toujours à l’heure actuelle une grande originalité et une façon tout à fais particulière de traiter des choses de la vie avec ce point de vue d’une écriture qui traite de cette question du réel. les derniers ouvrages dont les derniers parus, car tu as beaucoup écrit de livres sont « Au bureau » qui a été publié chez Aube, « Vous vous appelez Michelle Martin » chez Denoël, « Si ce n’est plus un homme » chez Aube et enfin « Séparation », ouvrage que nous allons discuter ensemble ce soir et un petit dernier, après « Séparation » dont le titre est « Elles quatre ».
Je disais donc que ton livre vient nous interroger et je trouve cela très intéressant, sur cette petite parenthèse de cette ‘inactualité de l’inconscient dans la mesure où il insiste sur le fait que ce temps, le temps de l’inconscient donc , ignore la chronologie et que quel que soit le moment d’une vie quelque chose demeure de ce qui a été dans ce qui nous trouble, de ce qui est et portera certainement la marque de ce qui sera .
C’est le thème de la séparation que tu choisis mais il me semble que c’est un prétexte à nous interroger sur ce qui ne peut pas cesser de s’écrire du lien entre deux parlêtres.
S’écrire, se dire, sont également des thèmes très importants que tu abordes dans ce livre et sur lesquels tu proposes à la fois un certain nombre d’équivalences mais également de différences qui passent par l’interrogation de la différence entre faire une analyse et écrire un livre.
Mais je commencerai par la fin du livre car tu trouves une formulation qui me semble très précieuse pour rendre compte de ce lien entre écrire et dire, de ce lien entre amour et séparation par cette formule très évocatrice, tu nous dis ceci : « il faut que je tombe de vous »…
On entend bien derrière cette création, tomber de l’autre, comment depuis tomber amoureux, il faut garder ce signifiant « tomber » pour se séparer de ce qui nous fit tomber initialement effectivement dans l’amour.
C’est un prétexte, si je puis dire, prétexte de la séparation qui nous amène à parcourir plusieurs interrogations que tu nous invites à poursuivre avec toi.
Tout d’abord comment une analyse se décide, un peu de la même façon que la décision que l’on prend d’écrire, puisque dans les deux cas cela, je te cite : « requière de vous une étrange détermination, celle de vous laisser surprendre et même troubler, voire tourmenter à cause de ce que vous aurez découvert. » Voilà donc camper le lieu de l’écriture que tu vas développer dans ce livre.
En effet dans les deux cas il s’agit de « laisser advenir des mots inconnus de soi, non maitrisés , ignorant que l’on est du texte où ils vous mèneront, de la pensée même qu’ils vont susciter , mais décidé aussi à en suivre les règles , le sens et à ne pas s’en laisser distraire ? » .
Tu explicites d’ailleurs assez bien cette idée de départ qu’il s’agirait de la même prise de décision, véritablement un acte, entre écrire et faire une analyse en ramenant ces deux actes à une contrainte que tu situes comme identique à celle que l’on se choisit. Contrainte qui s’avère pour toi représenter dans les deux cas la seule liberté possible, et c’est intéressant de situer la contrainte comme une forme de liberté, c’est à dire de se choisir cette contrainte « à laquelle on préfèrerait échapper. A laquelle pourtant on revient forcément » Voilà quelque chose de forcé dans l’acte de devoir choisir d’écrire ou de s’analyser.
La différence que tu y vois pourtant c’est celle qui dans ce rapprochement entre l’écriture comme trace de celle du corps faisant, que du fait que c’est écrit on n’y reviendra plus, alors que « celui qui parle peut toujours revenir sur ce qu’il a dit, médire de ce qu’il a dit et même se dédire carrément, il garde une sorte de possible repentir infini , ultime recours pour faire comme s’il n’avait pas dit vraiment…. » Différence entre quelque chose que tu situes, me semble-t-il, comme plus définitif du côté de l’écriture alors que du côté du dire il y aurait la possibilité de pouvoir y revenir plus souvent. Façon d’envisager les choses que tu modifieras au cours de ce livre.
C’est là où tu explicites je crois le rapport entre écrire, parler et la séparation, trilogie importante, puisque il me semble que pour toi dans l’acte d’écrire et sans doute également de la parole en analyse il y a déjà une certaine forme de séparation dans la mesure où cela inscrit forcément le sujet dans une certaine forme de solitude par rapport à lui-même. En effet parler, écrire rend seul. Une absence de mots qui dans l’acte de dire, je te cite encore : « qui vous traverserait le corps avec une force comparable , capable de vous révéler ce que vous ignorez de vous-même, mais pas seulement, pas comme une connaissance ni une explication, plutôt comme une sorte de vérité singulière qui s’impose , sur laquelle, comme dans l’écriture , on ne pourra plus revenir, qui s’inscrit dans le corps et vous fait perdre ce à quoi vous aviez tenu jusque-là , qui était en même temps votre ossature et votre carcan. »
Des mots donc inscrits dans le corps et qui s’adressent à un autre corps, celui de l’analyste dont tu traces assez justement trois styles différents, moment important et intéressant de ce livre.
Le style neutre et silencieux, le style séance courte et le style de la bienveillance au sens d’un engagement à l’égard du désir de poursuivre. Expérimentation, nous dis-tu, dans cette dernière forme que « l’orsqu’un psychanalyste intervient, cela n’évite pas forcément à l’autre le poids de ce qu’il va lui même dire ; quelque fois c’est le contraire ; d’ailleurs parler ne l’empêchait pas de se taire , elle non plus » .Tu insistes sur ce point également très important que parler rend présent le réel du sexe et que du coup le silence peut aussi être en lui-même porteur et très justement tu soulignes que « la psychanalyste devait avoir usé de sa présence pour me faire découvrir le point où sa présence manquait, où j’étais sans elle. » pour qu’il y ai du manque faut-il encore qu’il y ai eu de la présence, élément évocateur de notre travail, de notre présence analytique que tu soulignes de cette façon.
Tu évoques aussi très bien comment la différence entre les analystes, tes analystes, quant au temps de séance a eu des conséquences dans les mots eux-mêmes. Il y a une espèce de forçage de la façon de parler en fonction du temps accordé et de celui qui ne l’est pas. En effet tu évoques que dans les séances courtes on est obligé de prévoir d’une certaine façon les mots d’avance pour ne pas perdre son temps alors que dans le cas contraire et même dans des séances longues on se trouve obligé d’épuiser tout ce qui était prévu d’avance pour laisser venir une certaine forme d’épuisement de la parole dont pourrait surgir quelque surprise .
Tu évoques également des choses très importantes sur l’amour, c’est-à-dire sur le transfert dont tu évoques qu’il est « cet étrange amour que l’on dit à l’autre et de tout ce qu’on présume chez l’autre en écho »
C’est avec beaucoup de précision et de justesse que tu développes au fil des pages tous les éléments qui te permettent dans ce va et vient entre l’analyste et ton histoire, entre l’analyste et l’amour, d’inscrire petit à petit une autre histoire, d’écrire effectivement un texte avec des mots nouveaux qui font surprise et parfois scandale .Une nouvelle histoire s’inscrit celle que je laisse le soin au lecteur de découvrir ; une histoire qui va se nouer sur le fil de la séparation, des séparations dont on ne sait plus à la fin s’il s’agit de la mère , de l’analyste, du père ou de l’homme qui peut être en cette occurrence l’analyste ou un amant.
Nous sommes au fait avec ce que tu écris du comment et du pourquoi une analyse se termine de même que pour pouvoir en terminer avec ces liens qui nous enlaçaient dans ce magma indifférencié il faut que « l’on reste bel et bien soumis à l’ossature, rien à faire , tributaire de cela comme des traits du visage , mais d’une autre manière qu’auparavant, comme si votre confiance dans la vie ou votre désir vous donnait à la fois la lucidité de vous regarder en face et la force de tirer quelque chose de votre propre torsion. »
Nicole Malincoli : Merci beaucoup Robert, et dans un tout premier temps j’aimerais vous parler de ce qui a fais mon travail d’écriture jusqu’ici, car ce n’est pas anodin que j’ai écrit ce livre là ni les autres d’ailleurs. Comme Robert l’a rappelé j’ai commencé à écrire il y a bien longtemps dans les années 80, à partir d’un travail que j’ai fais comme assistante sociale dans un hôpital où j’entendais en tant que chargée de l’accueil des femmes qui demandaient un avortement à une époque ou en Belgique cela était encore interdit par la loi. Le médecin qui prenait la responsabilité de faire cet avortement transgressait en le sachant parfaitement et nous savions tous que nous étions hors la loi mais qu’il s’agissait de sa responsabilité de médecin de le faire.
Donc j’ai entendu des voix de femmes pendant 5 ans venir me parler, non pas pour que je décide si j’allais autoriser cet avortement ou pas, mais parce qu’il était impérieux de dire cela à quelqu’un, moi en l’occurrence et qu’il y a une parole nécessaire pour que ce genre d’acte que l’on qualifie d’inhumain mais que je trouve profondément humain puisque seul les humains avortent et seul les humains tentent de mettre fin à leur existence. Actes qualifiés d’inhumains et qui nous sont propres. En écoutant toutes ces femmes j’étais à la fois frappée par le contenu de ce qu’elles disaient le désarroi, l’angoisse, le choix à faire, probablement sans que je le sache à l’époque d’une coupure, d’une séparation à faire dans leur flou, dans leur hésitation. Il fallait trancher, il fallait décider pas uniquement dans le corps mais dans l’esprit aussi et en même temps j’étais frappée par les mots qu’elles utilisaient, c’est-à-dire il n’y avait pas de théorie, pas de discours, pas de réflexion il y avait des mots brutaux du corps qui parlaient de sang, de sexe, de ventre, d’enfants à naître ou pas à naître et ces mots avaient une consistance à mes oreilles qui se rapprochaient pour moi de la beauté, cela avait une force, c’étaient des mots que j’avais envie de garder comme des objets. C’est la première fois, après cela m’est revenu souvent, d’avoir entendu quelqu’un parler en ayant la sensation que les mots pouvaient se tenir rien que par eux-mêmes, comme des objets. Ces mots je les ai notés en vrac de mémoire après les entretiens avec la force qu’ils avaient déjà à l’époque de pouvoir vivre seuls. C’est cela que j’ai appelé plus tard l’écriture du réel. Tout ce que je vous dis là, il y aura bientôt trente ans, je ne savais pas que je faisais tout cela. J’avais le désir de le faire tout en ne sachant pas ce que je faisais et je ne sais pas non plus comment j’ai écris ce livre. Je l’ai écris comme les voix de femmes qui me parlaient et cela a pris une force y compris dans l’écriture et jamais je me suis éloignée de ce mode de travail et ce qui m’a poussé à écrire a toujours été dans la vie des gens, dans les choses que j’ai vu et qui me touchaient, dans les instants fugaces, dans les choses que l’on dit et que l’on aurait voulu dire autrement, ou que l’on ne dit pas et dont on garde le poids sa vie durant parce que l’on ne les a pas dit, toutes ces choses qui filent, qui échappent et que j’ai voulu garder dans l’écriture.
Cela a toujours guidé mon travail, je n’ai pas écrit de roman, cela ne me viens pas, ce qui me pousse à écrire c’est cette espèce de force de réel à la fois à partir de ce que j’entends dans les mots des gens et aussi dans les choses au point de me sentir parfois proche de certains peintres, comme Morandi qui peint ses bouteilles. Il prend autant le temps de les installer que de les peindre parce que ce qui importe c’est l’espace entre elles et tout le jeu de leur distance et de leur proximité, il m’aide à écrire ce peintre. Il n’a fait que cela toute sa vie, peindre des vases et des bouteilles et il y a une profondeur qui se dégage de son travail qui va bien au-delà des vases et des bouteilles.
C’est peut-être un détour mais je ne suis pas sûre car au fur et à mesure de mon travail il m’est apparu aussi la possibilité de réfléchir à mon travail, chose que je ne faisais pas au début. M’est apparu que ce qui prenait de l’importance à mes oreilles et à mes yeux c’était ce rapport aux mots que l’on dit ou que l’on ne dit pas et ce n’est pas pour rien que j’ai écrit « Vous vous appelez Michelle Martin » on en reparlera mais il est nécessaire que je vous dise brièvement qui est Michelle Martin car je ne suis pas sûre qu’ici on s’en souvienne encore. C’est la femme de Marc Dutrou qui était en prison pour trente ans pour avoir en complicité avec lui laissée mourir deux petites filles dans une cave en n’allant pas les nourrir alors qu’elle aurait du et pour avoir collaboré aux crimes de Dutrou et c’est la mort de ces deux enfants qui a justifié sa condamnation. J’ai rencontré cette femme pendant plus d’un an en prison car elle pensait à un livre et ce que j’ai écrit, moi, ce sont nos entretiens au cours desquels elle est revenue sur les faits , il n’y a pas eu d’obstacles à reparler de ce pourquoi elle était là en prison mais jamais elle ne s’est regardée elle-même pour arriver à poser cette question qui est terrible, comment ai-je pu faire cela ? Ce qui lui aurait valu probablement ou un effondrement ou …. On ne sait pas ! Mais elle ne l’a pas fais, elle est restée dans une espèce de déni, de description des faits mais avec le point de déni qui consiste à faire comme si cela s’était trouvé dans sa vie, oui, parce que sous l’emprise de Dutrou mais comme elle n’est plus sous son emprise c’est comme si elle disait « Passons à autre chose moi je veux vivre une autre Vie et c’est une page qui se tourne. » Mais on ne tourne pas les pages avec nos actes ni avec nos omissions de mots. Cela m’a touchée, passionnée,questionnée de rencontrer cette femme que je voulais rencontrer comme une humaine, une femme comme moi, pas un monstre comme la presse à sensation l’a dit, car elle était aux prises avec cette volonté, cette impossibilité d’arriver à la reconnaissance de sa responsabilité, donc les mots dans ces entretiens n’ont pas été dit.
A ce moment j’étais en train de vivre ma dernière cure qui m’a fais écrire ensuite ce livre et c’est à la fin de cette cure que je me suis dis …. Non je ne me suis rien dit, mais j’ai eu envie d’écrire quelque chose sur cette cure en me disant il faut que j’écrive quelque chose.je n’avais pris aucune note, je n’avais pas de plan et je ne savais pas de quoi je voulais parler mais je voulais écrire sur ce sujet. La première ligne, moi c’est souvent comme cela, elle s’écrit et le reste cela suivra mais je ne sais pas … je n’en sais rien à l’avance. C’est comme cela que ce livre « Séparation » est né à partir de la séparation avec cette analyste femme qui m’a permis, avec qui j’a
i pu faire ce travail et qui m’a donné accès à ce à quoi je n’avais jamais eu accès dans mes précédentes cures, avec pour moi la question de : pourquoi ne pas avoir parlé ? Pourquoi ne pas avoir pu parler ? Qu’est-ce qui fais dans mon lien à l’autre psychanalyste qu’il est toujours possible très habilement de contourner les choses tout en ayant l’air de parler ? qu’est-ce qui fais qu’avec celle là c’est comme si j’avais consenti à me regarder moi-même par rapport à ce que je viens de dire précédemment à propos de Michelle Martin ? Cela à l’air d’être dans le conscient et l’objectivité mais ….. à laisser des mots de mon insu dire des choses qui allaient m’aider à émerger de ce que j’appelle le magma pour moi c’est un mot qui est capital et qui va justifier un peu le titre « Séparation ». Il se fait que j’ai une histoire d’enfant unique extrêmement fusionnelle avec ma mère et que nous avons formé une espèce de couple, de duo duquel mon père était exclu, étranger et que quand on vit ce genre de chose on est à la fois et protégé car dans une espèce de cocon d’amour vous donnant l’illusion que cela va vous éviter la confrontation avec le monde et avec le sexe et avec l’autre et avec le désir d’y aller tout seul, et en même temps cela forme une espèce d’impossibilité de fragilité , de non préparation à y aller dans ce monde là ! Cela ne rend pas fort ce genre de lien. Ce magma dont je parle souvent et quand je suis amenée à présenter mon travail d’écriture, fait que je me trouve comme dans un bain de ressentis, dans des choses spongieuses, floues comme des impressions mais qui n’aboutissent pas à de la création. Pour pouvoir créer, et moi je ressens cette nécessité de créer, il faut laisser les mots advenir et c’est là que cela rejoins l’écriture et la psychanalyse, c’est par l’écriture que j’émerge du magma. Je peux le dire maintenant pour avoir écrit cela, préalablement pour en avoir parlé dans cette troisième cure mais aussi pour en avoir écrit car écrire m’a permis d’aller encore plus loin que la troisième cure.
Pour en revenir à ce que tu as dis au tout début, (s’adresse à Robert Lévy), tu as dit « Séparation », le titre, un prétexte pour dire ce qui ne peut s’écrire, c’est votre manière à vous de le dire. Moi je n’ai pas pris prétexte de séparation, car c’était capital. C’était comme si à la fois la cure et à la fois l’écriture me faisaient me séparer de ma mère dont je ne pense pas m’être séparé dans mes précédentes cures, mais je ne dénigre pas non plus les précédentes cures. Je pense qu’un trajet a été fait, il y a probablement la question de mon père réel qui s’est présentifié à moi par le psychanalyste homme et puis restait quelque chose que je ne savais pas nommer mais qui continuait à me coincer dans mon existence et qui a pu se révéler dans cette troisième cure, je n’avais jamais pu parler de ma mère comme dans cette troisième cure. Parler … je n’ai jamais autant expérimenté, alors, que parler sépare, parler dans une analyse vous lie à l’autre à celui ou à celle à qui vous parlez mais en même temps peut-être qu’à votre insu parler vous détache de celui ou celle à qui vous parlez, jusqu’au jour ou il faudra s’en séparer. Les effets je ne les connaissais pas à l’avance mais cela à orienter mon existence autrement et petite parenthèse je me dis souvent : quand on est tous ficelé, structuré d’une certaine manière et je ne suis pas sûre qu’une cure structure autrement, je pense que l’on a toujours à faire avec son ossature, c’est peut-être faire avec sa torsion d’une autre manière. Pour rester sur la question de la séparation, l’écriture fais cela, elle fait quitter cet espèce de magma, de ressenti dont je parlais avant, ou je suis parfois comme une éponge, j’ai l’impression de recevoir des ….. d’être sensible à des ambiances, des petites choses, mais l’écrire vous fait perdre un éventail de mille choix, de choix illimité, le tout possible pour vous cantonner à un choix, peut-être est-ce cela la nuance avec parler, encore que….Quand vous écrivez d’une certaine manière vous avez perdu tous les autres possibles parler, oui, mais on peut y revenir, on peut se dédire, encore que … mais est-ce que les mots de l’analyse ne seraient pas comme ceux de l’écriture ? cf page 32, et je vous en lis un extrait : « mais au fond pour en revenir à la comparaison les mots qui vous passent par la tête dans le cabinet du psychanalyste et que l’on se risque à laisser advenir dans sa propre voix , ors du magma, n’auraient-ils pas pour destin ou en tout cas pour raison de devenir comme de l’écrit pour celui qui parle, d’être à la manière d’un acte d’écrire, un acte de dire qui vous traverserait le corps avec une force comparable capable de vous révéler ce que vous ignorez de vous-même mais pas seulement, pas comme une connaissance et une explication mais plutôt comme une sorte de vérité singulière qui s’impose sur laquelle comme dans l’écriture on ne pourra plus revenir qui s’inscrit dans le corps et vous fais perdre ce à quoi vous aviez tenu jusque-là qui était en même temps votre ossature et votre carcan. » Justement, la question de la perte, pour moi dans l’écriture, elle s’est avérée très présente à la fois parce que on perd les mille possibles de cet espèce de flou, de ressenti mais aussi parce que là où mon désir d’écrire nait c’est à propos des choses fugitives, des choses que vous ne cernerez jamais. C’est pour cela que j’appelle écriture du réel ….
Robert Lévy : oui, ce n’est pas fictionnel du tout…
Nicole Malincoli : oui il n’y a pas de scénario …
Robert Lévy : c’est cela qui est étonnant dans ton écriture !
Nicole Malincoli : la poésie c’est cela, elle n’a pas de fiction et elle se laisse atteindre par les choses au point que les mots eux-mêmes sont considérés encore comme des choses, ils ont leur force de choses comme les vases de Morandi.
La perte, ce qui fuit c’est à la fois comme le visage de quelqu’un rencontré dans le métro et on ne se verra plus jamais ou les ambiances des aéroports où tout le monde passe, des gens arrivent , des gens partent ils ne se connaissent pas ils se croisent, ils sont si proches les uns des autres et ce sont là des vies qui se rencontrent mais qui ne se rencontrent pas et cela échappe tout le temps, on ne sait pas qui sont tout ces gens qui vont à leurs affaires !
Il y a les mots que l’on a laissés échapper dans la vie et qui ont changés votre destin, il y avait à l’hôpital où je travaillais les mots de ces femmes qui lorsqu’elles avaient dit : « je suis enceinte mais je ne peux pas le garder ou je ne veux pas le garder lâchaient des mots qui allaient modifier et bouleverser leur existence.
J’ai écrit il y a longtemps déjà à propos des mères et des filles après le décès de ma mère, j’ai écris un livre intitulé « Nous deux » et nous deux c’est également le titre d’un roman photo que j’ai donné à ce duo mère et fille à cause, justement de cette ambigüité roman d’amour mais là c’est elles deux. Dans ce livre ce qui m’est venu d’écrire ce sont les mots de village de ma mère, notre lien à travers ces mots là. Ma mère était paysanne et je retournais parfois dans son village où les gens parlent, comme partout des choses que l’on fait et qui collent à la terre, à la réalité, aux objets, aux gestes de faire et ma mère qui n’avait pas fais d’études parlait parfois comme ça, dans les choses et cela aussi le parler de ma mère prenait une connotation vive pour moi. C’est dans ces mots là que j’ai écrit, ce livre qui contrairement à « Séparation » était déjà une tentative de me séparer d’elle mais qui je pense est resté coller. Ce livre là quand je l’ai présenté à l’éditeur des Editions de minuit qui avait pris « Hôpital silence » il l’a refusé. Comme je lui demandais pourquoi, il m’a dit venez en parler et je suis venue à Paris et nous avons parlé et il m’a dit « votre mère vous ne l’avez pas
assez trahie » et cette phrase m’était presque une énigme au début et j’ai compris depuis avec la psychanalyse, avec ce dernier livre que l’écriture, hormis le fait qu’elle sépare elle peut encore dans cette espèce de proximité au réel ,qui est mon affaire, rester collée quelque part à ce qu’il faut perdre et je regarde ce livre « Nous deux » comme quelque chose qui a été écrit comme cela. Ce n’est pas la même démarche quand en écrivant « Séparation » au début je ne savais pas que j’allais reparler de ma cure, je n’ai pas voulu écrire ma cure, j’ai voulu écrire cet espèce de séparation d’avec l’analyste et je me suis rendue compte ne peut pas parler de sa propre psychanalyse sans toucher le pourquoi on est allé en psychanalyse et donc j’ai reparlé de ce lien à ma mère mais autrement qu’avec Nous deux.
Ce qui m’a plu aussi dans ce que tu as dit, Robert, c’est la question de la décision, décision de parler et décision d’écrire. Ce n’est pas une maîtrise, c’est pas un vouloir il y a la phrase de Blanchot « vouloir écrire quelle aberration écrire c’est la déchéance du vouloir.. » Ce n’est pas une main mise sur les choses c’est une décision, donc je dirais pour l’écriture une espèce de disposition à se laisser traverser par les mots, Duras disait « j’écris comme une passoire ». C’est- bizarre car on n’écrit pas du non sens, donc on garde la raison, comment le dire ….. On ne jette pas les mots comme ça ! Mais il y a quelque chose de difficile à expliquer qui est de se laisser atteindre par les propres mots que l’on va écrire et il en résulte quelque chose que l’on ignorait que l’on ne savait pas à l’avance que l’on allait écrire. Pour moi ce serait cela la décision d’écrire et j’ai constaté que parler dans une cure c’est aussi une décision, c’est-à-dire une espèce de …. Comme se jeter à l’eau pour laisser son inconscient parler, mais pourquoi le fait-on à certains moments et pas à d’autres ? Pourquoi passe-t-on des années et des années à quand même faire un travail mais à garder une main mise ? Ce n’est pas sûre que j’ai lâché la main mise totalement avec la dernière cure … mais ce « tomber de vous » c’était cela aussi, c’était accepter de la lâcher et d’être lâcher aussi.
Je pensais aussi quand tu as parlé de contrainte à ce que j’appelle la nécessité d’écrire, écrire m’est devenu nécessaire et cela avec le désir. Certains disent cela doit être lourd et fastidieux mais ce n’est pas un turbin, oui c’est un travail …. Je ne me marre pas quand j’écris ! il y a des moments de grâce, rares, et vous savez que la musique vous conviens et vous ne changerez plus rien. Mais c’est rare…. Il faut accepter d’y revenir, accepter de ne pas savoir, il faut ne rien savoir écrire tel jour, c’est tout le travail inhérent à ce genre de truc un peu fou ! Ceux qui écrivent on le fait avec quelque chose d’interne, les mots, et qui servent aussi bien à forger un raisonnement à défendre une thèse, à argumenter, à être incisif alors que ce n’est pas cela l’écriture il faut donc laisser de la place à ces mêmes mots là pour qu quelque chose puisse être transcendé et advienne. C’est une drôle d’histoire !
Pour revenir à Michelle Martin j’ai découvert qu’elle avait eue une enfance d’enfant unique et son père est mort tragiquement quand elle avait 6 ans dans un accident de voiture dans lequel elle se trouvait. Il se fait qu’il la conduisait à l’école et elle a mis son père en retard car elle avait oublié son masque de carnaval et elle est retournée dans la maison le chercher puis ils sont partis et ils ont eu cet accident et le père est mort. La mère de Michelle Martin qui s’est repliée sur elle jusqu’à la fin de sa vie lui a dit « si tu n’avais pas été en retard vous n’auriez pas rencontré le camion », donc elle a vécu enfant avec cette parole de sa mère qui l’a prise dans son lit dès le décès du père et avec qui elle a dormi Michelle Martin étant consentante mais tentant de s’en dégager à un moment jusqu’à l’âge de 17 ans. Puis quand elle a commencé à avoir des copains et à s’émanciper de cette vie familiale la mère a fais des crises, hurlait, se roulait parterre, donc elle a vécu cette position à la fois d’objet de sa mère mais avec ces deux volets car c’est extrêmement valorisant pour un enfant d’être considéré comme celle grâce à qui la mère survit. Elle était le tout de sa mère et en même temps elle en était la chose. Je me suis dit elle a été un enfant en danger avec une mère comme ça et elle n’avait personne dans son entourage pour entendre que cet enfant était en danger. Elle est passée de cette soumission à sa mère à la soumission à Dutrou qu’elle a rencontré à 18ans à qui elle est allée offrir son corps, son vouloir , sa possibilité éventuelle de décider quelque chose, elle s’est livrée à lui totalement jusque dans les pires crimes. Je dis cela parce que je pense que ma propre cure m’a permis d’entendre ça d’elle, de l’entendre là où il y a un point de souffrance pour elle , et en même temps ma cure m’a permis aussi de lui dire « non » quand elle a voulu que je ne fasse pas éditer le texte que j’avais écrit de nos entretiens car disait-elle cela va me desservir, comprenant très bien que si son déni est encore présent dans le livre on va lire qu’elle n’a pas encore regarder sa responsabilité. Quand elle m’a demandé cela je me suis trouvée dans la position de décider ce que j’allais faire car il y avait entre elle et moi un lien, je lui avais témoigné de l’écoute même une certaine bienveillance, une attention et elle a du se leurrer et croire que toute personne qui allait lui témoigner de l’attention allait d’office être acquise à ses désidératas et je me suis dit si j’accepte ce qu’elle me demande ….. Cela m’a valu des heures et des nuits d’insomnie mais je me suis dit si j’accepte ça je fais comme elle, je vais être dans le déni non pas de ce qu’elle m’a dit mais de ce que, moi, j’ai écrit dans mon propre travail d’écriture qui est pour ce livre comme pour les autres de laisser advenir les mots. Je me suis dit que j’allais être sa complice si j’obéissais à ce qu’elle me demandait et donc je lui ai écrit une lettre en lui disant que j’avais pris ma décision et que j’allais faire publier le livre. Je pense que ce qui a fais séparation, justement, entre elle et moi ce n’est pas ma parole orale quand je lui disais « vous entendez ce que vous dites » quand elle me parlait de choses qui étaient énormes par rapport à son aveuglement, ce n’est pas parce que je lui ai dis des choses, mais c’est le livre, c’est l’écrit qui a fais séparation. Je ne sais pas quelle suite il y aura mais je tenais à le dire parce que pour moi tout cela est proche.

 

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