Je trouve insuffisant de proposer l’interprétation sous l’angle de l’équivocité, cela n’explique pas ce qu’il en est de l’interprétation, pas plus sur la façon dont elle fonctionne, ni sur ce que serait l’objet de cette équivocité.

Au total, c’est un certain nombre de points qu’il me semble nécessaire de devoir reprendre même si cela peut paraître rébarbatif. Cela met en jeu des éléments concernant à la fois les questions des aphasies, de la linguistique et surtout l’interprétation des rêves qui regroupe l’ensemble de la conception freudienne et lacanienne de l’interprétation.

 

Je vais procéder en deux étapes et celle de ce soir va concerner plus spécifiquement la question des jouissances dans le rêve. C’est Radjou Soundaramourty qui m’a incité à reprendre ce qu’il nous a proposé la dernière fois dans le séminaire et que j’ai trouvé très pertinent, ce qui va nous amener à deux conceptions de l’interprétation du rêve. Nous verrons cela au cours du prochain séminaire : s’agit-il vraiment de deux conceptions ou la conception de Lacan vient-elle compléter celle de Freud ? Je voudrais également revenir sur la question de la parole pleine et de la parole vide évoquée dans le dernier séminaire, car vous aviez raison et je vais dire pourquoi (Robert Lévy s’adresse à une participante du séminaire).

Je voudrais, donc, reprendre les propos de Radjou dans son intervention de la dernière fois en lui confirmant l’intérêt que j’ai pris à suivre la thèse qu’il nous a proposée – je la résume : l’interprétation comme nécessaire coupure de jouissance -, avec l’intention de poursuivre cette proposition en y introduisant le rêve comme modalité de jouissance. Peut-être aurons-nous le temps de concevoir l’interprétation du rêve comme chiffrage de la jouissance ; je suivrai, dans cette perspective, la remarque de Lacan dans Télévision1

« Ce qu’articule comme processus primaire Freud dans l’inconscient – ça, c’est de moi, mais qu’on y aille et on le verra -, ce n’est pas quelque chose qui se chiffre, mais qui se déchiffre. Je dis : la jouissance elle-même. »

Il nous propose deux orientations : celle concernant la jouissance et celle du chiffrage/déchiffrage.

Vous pouvez entendre cette idée lacanienne selon laquelle l’interprétation porte plus spécialement sur la dimension du déchiffrage tandis que celle de la jouissance porte sur celle chiffrage. Mais comment cela se chiffre et se déchiffre ? Quels sont les processus en jeu dans cette construction chiffrée ? Cela n’est pas sans nous amener à penser ces questions en termes de chiffrages codés tels que les utilisent, par exemple, les services secrets pour faire passer un message qui ne peut se faire entendre s’il n’est pas déchiffré avec la grille nécessaire. Je dirai, plus exactement en ce qui concerne la psychanalyse, un message qui a à se faire lire pour qu’il puisse être entendu.

Cette métaphore s’arrête là car il n’y a pas de code pour le travail dans l’analyse, de code caché de l’inconscient et à découvrir. Il y a tout au plus la lalangue où la jouissance trouverait son chiffrage.

Qui serait, alors, le bon déchiffreur ? Le bon déchiffreur, c’est le processus primaire dans ce que Freud annonce dans le concept déplacement/condensation. Le processus primaire, ou encore l’inconscient, n’est pas un chiffre puisqu’il est déjà une sorte de passage du chiffré de la lettre à un autre espace, en l’occurrence, celui du discours.

Ce terme de déchiffrage choisi par Lacan n’est pas anodin car c’est le terme qu’utilise Freud en ce qui concerne l’interprétation des rêves. Je le cite : « La méthode d’interprétation que je pratique s’écarte de la méthode populaire d’interprétation symbolique (…) et se rapproche de la méthode de déchiffrage. Elle est (…) une analyse  ‘en détail’ et non ‘en masse’ ; (…) elle considère le rêve (…) comme un composé, un ‘conglomérat’ de faits psychiques. »2

Le processus primaire, pour interpréter, se constituer comme chiffrage, vise toujours un Autre qui lui donnera signification en rendant possible son imaginarisation. Il s’agit du passage de ce qui ne peut se dire [(S/A barré] à l’articulation signifiante [S/A)]. Le processus primaire serait le passage de la jouissance au discours.

En effet le sujet se réalise par la voie de l’Autre, c’est dans ce lieu que les signifiants se constituent dans une simultanéité de l’empreinte et dans un temps singulier pour chaque sujet.

En d’autres termes pour Lacan, l’Autre est un lieu de mémoire que Freud qualifie d’inconscient. Un lieu de mémoire refoulé, ce qui nous autorise à penser que le refoulement, c’est l’inconscient qui conditionne l’indestructibilité du désir.

En l’occurrence, ce qui nous intéresse revient à souligner que l’inconscient freudien opère par condensation et déplacement comme dans le rêve. C’est par ce processus que la jouissance chiffrée se trouve déchiffrée et transposée, on peut dire translittérée au lien social, à la parole articulée et dirigée, prête à se charger de sens pour celui qui écoute, prête à toutes les formes de malentendu … Éternelle rencontre toujours manquée qui s’origine à chaque fois que le sujet parle en s’adressant à un Autre, son énonciation venant se moduler par rapport à ce dernier.

C’est dans le rêve que l’on retrouve l’incidence du désir de l’Autre et il semble logique que, dans la cure, l’analyste laisse au lieu de l’Autre une place vacante au profit du désir de l’analysant de telle sorte que celui-ci puisse s’offrir au désir de l’Autre. S’offrir au désir de l’Autre ne constitue pas une fin d’analyse, il restera à notre patient à assumer en fin de partie, si ce n’est une dissolution du transfert, de terminer sans faire retour à l’Autre ; il n’aura plus à s’adresser à ce grand Autre. Il aura surtout à affronter l’objet petit a, plus exactement à l’identification à l’objet petit a. Lacan, dans les années 75, situera cette dernière identification de fin de cure davantage du côté de l’identification non plus à l’objet mais au symptôme.

Mais que devons-nous entendre du côté de la jouissance ? Je dirais deux choses :

⁃ La première proposant que la jouissance ne se rencontre qu’au-delà du principe de plaisir – ce que semble viser le désir -, jouissance qui exige l’évanouissement du plaisir.

⁃ La deuxième, c’est en citant Lacan3 dans l’article « Kant avec Sade » que nous pouvons le formuler : « La loi et le désir refoulé sont une seule et même chose ». Ainsi, le désir ne serait que l’envers de la loi morale et la loi morale l’envers du désir4. Au-delà du principe de plaisir que semble viser le désir, on trouve la jouissance qui exige l’évanouissement du plaisir. Cette remarque de Lacan dans le développement de son texte cité précédemment recouvre l’interprétation freudienne de la loi morale et de l’impératif catégorique comme impératif surmoïque. On peut ainsi repérer, avec le surmoi, l’extrême proximité avec le désir.

On retrouve ces éléments dans le rêve où le sujet éprouve un contentement dans l’expérience morale à se soumettre à l’impératif du surmoi qui pourtant le fait souffrir. On retrouve cette position plus particulièrement dans les rêves traumatiques, dans lesquels on se demande la raison d’une telle soumission au déplaisir alors que le rêve dans son principe permet la réalisation du désir, que nous avons l’habitude d’entendre comme une manifestation positive, une réalisation du désir dans le rêve. C’est beaucoup plus compliqué. Cela serait du côté du souhait mais pas celui du désir. Le désir a davantage de rapport avec la loi et le surmoi, et trouve sa réversibilité dans la mesure où il se trouve lié de façon intrinsèque avec la question
morale au sens du surmoi. Dilemme fondamental entre le désir et la loi au terme duquel le sujet est toujours perdant ; il faut bien choisir entre le désir et la loi, et si le sujet choisit le désir, il est coupable d’avoir failli au regard de la loi ; et si en revanche il opte pour la loi, il ne lui reste plus qu’à faire le deuil de son désir. Ce n’est pas gagnant gagnant, c’est perdant perdant.

«  Le désir, ce qui s’appelle le désir suffit à faire que la vie n’ait pas de sens à faire un lâche. Et quand la loi est vraiment là, le désir ne tient pas, mais c’est pour la même raison que la loi et le désir refoulé sont une seule et même chose, c’est même ce que Freud à découvert. »5

En ce qui concerne l’interprétation du rêve, retenons qu’il s’agit d’un point important car la censure est toujours présente et, associée à la loi, elles font ensemble toujours bon ménage ; mais c’est toujours un ménage à trois avec celui que nous ne devons pas oublier, le désir.

Nous sommes devant une vraie difficulté – pour reprendre ce qu’évoquait Radjou -, celle de penser faire barre à la jouissance car que deviendrait le désir s’il n’a plus pour visée la jouissance ? Se sépare-t-on un jour de sa jouissance ? C’est effectivement le rapport particulier de la parole à la jouissance qui fait de la psychanalyse une éthique du bien dire. C’est un rapport particulier de la parole à la jouissance.

C’est toute la problématique et son interprétation qui apparaît, également, dans la transplantation de la jouissance se trouvant exilée du corps via le langage et pour laquelle il ne s’agira pas d’interpréter mais – je cite Lacan dans Radiophonie6 – de « faire passer la jouissance à l’inconscient, c’est-à-dire à la comptabilité, c’est en effet un sacré déplacement ». Quand ce passage ne peut se faire, les sujets se retrouvent dans un discours littéral coupé de leur subjectivité faisant corps avec le réel. Si ce passage de la jouissance à l’inconscient n’advient pas, il s’agit d’une carence fantasmatique, d’un déficit de penser et d’imagination qui se rencontrent dans les décompensations psychosomatiques.

Il s’établit une différence par rapport à la jouissance, entre Freud et Lacan, dans l’interprétation du rêve.

Freud esquisse la nécessité de repérer le refoulement du désir dans le rêve via la censure, la censure, alors que Lacan nous invite à nous préoccuper des dimensions de la jouissance dans l’incidence du désir de l’Autre, ce qui n’est pas la même visée et sûrement pas la même approche interprétative.

Freud esquisse la nécessité de repérer la part du refoulement du désir dans le rêve et on peut constater que le concept lacanien de jouissance regroupe, paradoxalement, la jouissance sexuelle et l’interdit de jouissance du premier objet, en l’occurrence la mère, ce qui vise la castration. C’est en 1968 que Lacan va lier la jouissance à ce qu’il appelle « l’effet aliénant du langage sur le désir humain. »7

Le désir humain est orienté par le signifiant et l’Autre ne jouit pas du sujet, ni le sujet de lui, il est un lieu d’inscription des signifiants, points d’origine du sujet. Sans jouissance, il ne peut y avoir d’inscription des signifiants et, en voie de conséquence, pas d’origine du sujet. Cette question de faire barre à la jouissance est très complexe.

Trois modalités de jouissance :

⁃ La jouissance pulsionnelle, par excellence jouissance incestueuse, jouissance de l’Autre réalisant ce désir ancien que le sujet soit, pour le désir de la mère, réduit à un objet phallique … Désir et jouissance que l’analyste rencontre fréquemment au cours des consultations avec les enfants où il s’agit de faire barre sur la jouissance maternelle, en reprenant l’expression de Radjou. La jouissance est d’origine incestueuse, jouissance du corps et qui est exclue de l’ordre symbolique du langage. C’est un irreprésentable que Lacan qualifie de réel : « Le réel représente l’impossible pour le sujet du signifiant. »8

⁃ La seconde jouissance en revient à la jouissance phallique comportant un mode de satisfaction différent de celui des besoins – c’est-à-dire du côté de la pulsion -, et qui se supporte du langage.

⁃ Enfin le troisième mode, la jouissance Autre qui se passe du phallus en se situant au-delà de sa capture imaginaire qui permet au sujet de se situer comme manque à être ou encore ne se situant plus comme conforme au désir de la mère, comme l’objet que la mère désire.

Je voudrais dire à ma chère collègue cinéaste, que la question de la parole pleine et de la parole vide trouve, ici, toute sa justification ; elle avait raison, c’est bien dans le Discours de Rome9 que Lacan fait remarquer, comme titre du premier paragraphe, qu’il n’y aura plus pour lui d’espace où rêver « avec la parole pleine et la parole vide dans la réalisation psychanalytique du sujet, c’est pourquoi les mots manqueront désormais à dire toute la vérité ».

L’inconscient est donc un dire qui se dit à partir de ce qui se dit de la jouissance, inscriptions que l’on ne peut envisager que sous la forme d’une écriture comportant une pluralité de lectures. L’inconscient est donc structuré comme un langage et pour cette raison, il dépend de la jouissance. C’est le processus de la jouissance qui la transmute en discours au moyen de ce que Freud nomme l’appareil du langage.

La première conception lacanienne de l’inconscient suppose que l’inconscient du sujet soit une chaîne de signifiants qui se répète, glisse et insiste, en sachant que le signifiant prime sur le signifié.

C’est ce que Freud concevait en termes de déplacement et de condensation, qu’il s’agisse du travail des mots ou bien du processus du rêve.

Il y a quelque chose d’intrinsèquement commun entre la façon de concevoir l’inconscient via la langue et la façon dont le rêve se construit … Raison pour laquelle quand on parle d’interprétation du rêve, on va devoir s’engager sur toutes les formes d’interprétation et pas seulement celles du rêve.

La condensation est, pour Lacan, le résultat d’un processus de la métaphore et cela va introduire une différence pour autant que la condensation résulte du travail de substitution de la métaphore10. Plus particulièrement, nous devons tenir compte de la métaphore dans l’interprétation, comme nous le rappelle Moustapha Safouan, dans un entretien dans Les carnets de psychanalyse11 ; en effet, le maniement de l’objet est l’équivalent du maniement de la métaphore, ou encore pas de maniement de l’objet sans maniement de la métaphore, bien évidemment sans négliger la métonymie qui, elle, ressort de l’ordre du statut du désir. Statut métonymique du désir que la métaphore vient, dans un autre mouvement, interroger. Ainsi Lacan différencie la métaphore de son résultat, à savoir la condensation.

Je ne fais que vous entretenir de la construction du rêve et donc de ses différents modes d’interprétation.

Il nous faut introduire maintenant la métonymie qui relève du phénomène se produisant dans le sujet comme support de la chaîne signifiante, et tous les éléments qui se trouvent associés à cette chaîne peuvent être pris comme équivalents les uns des autres dans un glissement infini qui ne pourra s’arrêter que par ce que l’on nomme le point de capiton. Ce point de capiton, c’est celui où le signifiant arrête le glissement indéfini de la signification.

Le meilleur exemple de ce glissement infini quand il se trouve décapitonné, quand il ne trouve plus ce point d’arrêt, c’est celui de l’état maniaque. En temps normal, quelque chose viendra arrêter ce glissement, c’est l’objet petit a auquel le sujet va se trouver plus particulièrement fixé, en sachant que cet objet petit a n’est pas codifiable et l’objet a est singulier pour chaque sujet.

Comme pour le langage, l’idée d’un
e série signifiante peut s’appliquer au rêve car pour Freud, le rêve ne représente que le premier maillon d’une série signifiante hautement significative ; en effet, les rêves d’une même nuit appartiennent à une même série.

Pour résumer, Lacan pose une équivalence : la condensation (Verdichtung) à des métaphores et les déplacements (Verschiebung) à des métonymies.

Pour la métaphore, il retient la substitution qui se produit par similarité et pour la métonymie, celle qui se produit par contiguïté.

Ces remarques énigmatiques nous amènent à reprendre l’étude des aphasies12 par Roman Jakobson, où il aborde la question des deux pôles du langage. Il remarque que les deux grands groupes d’affections décrits par les neurologues – les unes dites aphasies de Wernicke pour les aphasies sensorielles et les autres, aphasies de Broca pour les aphasies motrices – répondent à des altérations des structures verbales que la rhétorique peut légitimement répertorier. Ces deux types privilégiés de désintégration ne sont pas sans rapport avec ce que Jakobson nomme « le double caractère du langage ».

Selon les aphasies, il reconnaît, soit des anomalies de la similarité, soit des anomalies de la contiguïté.

« La métaphore devient impossible dans le trouble de la similarité et la métonymie dans le trouble de la contiguïté ».

Je construis peu à peu avec vous l’enchaînement de l’ordre de ce que l’on peut entendre dans un rêve, dans la façon dont les associations s’organisent par similarité ou par contiguïté, et je le fais en suivant Jakobson, en précisant la façon dont l’interprétation se doit de viser ces différents points. Différence qui s’impose en fonction d’interprétations des éléments du rêve s’orientant sur le plan de la similarité ou sur le plan de la contiguïté.

Citons à nouveau Jakobson : « La métaphore devient impossible dans le trouble de la similarité et la métonymie dans le trouble de la contiguïté » ; pour lui, « le développement d’un discours peut se faire le long de deux lignes sémantiques différentes. Un thème en amène un autre : soit par similarité, soit par contiguïté ».

« Le mieux », ajoute Jakobson, « serait sans doute de parler dans le premier cas de procès métaphorique et de procès métonymique dans le second, puisqu’ils trouvent leur expression la plus condensée, l’un dans la métaphore et l’autre dans la métonymie. »

Il n’est pas inutile d’évoquer comment la question de la construction dans l’infantile se fabrique. La question du refoulement et du non refoulement va déterminer, à certaines époques, des productions qui vont se construire à partir d’un mode de pensée d’abord métonymique, ensuite métaphorique pour enfin donner, avec un refoulement définitif, quelque chose qui va pouvoir s’entendre sur un mode de pensée «  métaphoro-métonymique ». C’est tellement lié à la langue, au langage, que l’inconscient lui-même se structure comme un langage mais avec les modalités qui recouvrent les questions de la métaphore et de la métonymie, de similarité et de contiguïté.

Les troubles de l’aphasie rendent l’étude de cette affection particulièrement éclairante pour le linguiste, écrit Jakobson qui estime qu’une « … analyse attentive et une comparaison de ces phénomènes avec le syndrome complet du type correspondant d’aphasie sont une tâche impérative pour une recherche conjointe de spécialistes de la psychopathologie, de la linguistique, de la rhétorique et de la sémiologie, la science générale des signes. » J’ajouterais : et pour les psychanalystes.

Pour l’auteur, le trouble de la similarité rend compte des aphasies sensorielles (du type Wernicke pour les neurologues). Dans ces affections, il note que la contiguïté détermine tout le comportement verbal. La capacité de sélection (similarité) est très atteinte mais le pouvoir de combinaison est, pour sa part, partiellement conservé. Vous comprendrez avec l’illustration suivante ce que signifie ces propos : on présente à un patient le dessin d’une boussole, il n’a plus à sa disposition le terme « boussole » mais il peut préciser : « Oui, je sais de quoi il s’agit mais je ne me souviens pas de l’expression technique. C’est quelque chose indiquant la direction … une aiguille aimantée qui indique le nord … » mais le terme boussole a disparu.

Autre exemple à propos du mot « building » : pour ce terme, le patient va pouvoir n’exprimer que ce qui va du contenu au contenant, par exemple avec le mot « ville » ; cela peut lui évoquer le terme « suicide », « vertige », autant de métonymies, mais sans pouvoir produire de métaphores comme « termitières » ou encore « cathédrale », etc.

Pour les aphasies motrices dites de Broca, c’est le trouble de la contiguïté qui s’impose, le sujet perdant la capacité de faire des propositions  c’est-à-dire que le contexte s’effondre et il ne va plus s’exprimer que dans un style télégraphique, le mot devenant la seule unité qu’il ne pourra plus combiner dans une phrase. Par exemple, le patient pourra comprendre et utiliser le mot « porte-manteaux » mais sans pouvoir comprendre les termes qui le composent : porter et manteaux ; pour lui, cela n’a pas de sens, en revanche, les porte-manteaux sont utilisables.

En tant que psychanalystes, en quoi les aphasies peuvent-elles nous intéresser ? Nous allons aborder deux points (je n’ai pas bien saisi où commençait le second des deux points annoncés) :

⁃ La hiérarchie interactive : une bipolarisation se répète à l’intérieur d’unités linguistiques de différents rangs. Je cite Jakobson : « La sélection concerne les entités associées dans le code mais non dans le message donné. » (p. 48). Le code qui véhicule des échanges parlés est assujetti aux postulats logiques de la similarité par opposition au message. Cela révèle l’inclusion du procès de similarité à l’intérieur du signe par le signifiant, alors que le référent concerné qui est l’objet du message, le signifié, peut être extralinguistique et investi par contiguïté. Jakobson développe longuement que les aphasies dites motrices révèlent à l’examen un trouble de la contiguïté, le sujet perdant la faculté de faire des propositions, le contexte s’effondre mais les mots résistent. Ce qui subsiste au maximum, c’est le style télégraphique dans lequel la similarité est préservée ; à l’inverse dans les aphasies sensorielles, la capacité de construire des phrases persiste mais le patient ne pourra plus nommer un objet qui lui sera présenté ; il ne pourra que décrire son usage – dans le cadre d’un trouble de la similarité – mais la contiguïté sera préservée.

C’est intéressant de constater que lorsqu’un des deux pôles est affecté, l’autre est conservé : s’il y a atteinte de la similarité, la contiguïté est préservée et dans le cas inverse, s’il y a atteinte de la contiguïté, la similarité n’est pas touchée. En d’autres termes, s’il y a atteinte de la métaphore, la métonymie est conservée, s’il y a atteinte de la métonymie, c’est la métaphore qui est conservée.

En reprenant la question du développement psychique de l’enfant, au cours duquel ces deux modalités de construction se retrouvent à l’œuvre mais pas en même temps – en fonction du refoulement -, cela nous autorise à proposer que dans des cas de difficultés comme les aphasies, le patient peut avoir recours à nouveau à la métonymie quand la métaphore ne fonctionne plus, et à la métaphore quand la métonymie ne fonctionne plus. De la même façon, le rêve utilisera toutes ces capacités pour construire sur un mode métonymique sa
ns avoir recours à la métaphore et la question de l’interprétation va se poser dans ce qui va manquer ; et inversement, si le mode de construction du rêve est plus spécialement métaphorique, la question de la métonymie dans l’interprétation se révélera plus opératoire.

Le découpage du langage selon deux axes de contiguïté et de similarité conduit à examiner deux propriétés du langage nous introduisant à des points fondamentaux de la théorie lacanienne. Lacan, influencé par le structuralisme, rapporte dès 1956, dans le séminaire « Les Psychoses », cette étude de Jakobson. Malgré tout, il ne dégage pas totalement les concepts de similarité et de contiguïté qui sont les points forts que cet auteur développe. Il insiste davantage sur la question de la métaphore et de la métonymie – question fondamentale, selon lui, pour éclairer les positions freudiennes ; il s’éloigne des idées de base du linguiste pour en venir à cette « linguisterie » lacanienne.

Par rapport au rêve, il faut remarquer qu’une fois posés ces éléments qui me semblent fondamentaux et pour aller au-delà de l’interprétation se fondant uniquement sur l’équivocité, le canal du rêve ne prend justement pas le mode de la parole pour se représenter. Il se présente en premier lieu comme une image qui ne demande, comme le précise Lacan, qu’à être lue à haute voix. Il n’existe pas de rêve qui ne puisse pas s’énoncer à haute voix, sinon cela reste des images que l’on peut éventuellement filmer plutôt que de l’énoncer, pourquoi pas ?… Si le rêve n’est pas lu à haute voix, au-delà de l’image, on rencontre la lettre même si l’opération de lecture est rendue possible par la structure du langage renvoyant à la signifiance du rêve. (je ne suis pas sûre de bien saisir cette phrase)

Suffirait-il de parler des images ? Absolument pas ! Les images du rêve ne sont à retenir qu’en tant que signifiants et non pour leur signification, comme dans l’approche des dessins d’enfants qui ne détiennent aucune valeur en eux-mêmes sinon en tant que support d’images ; et comme dans le rêve, ils sont à lire à haute voix et à associer les uns aux autres. On pourrait également soutenir que les dessins d’enfants au cours d’une même séance sont des équivalents aux rêves se succédant dans la même nuit.

Mais le rêve hallucine. C’est la grande découverte de Freud. Il remplace des pensées par des hallucinations alors que l’activité de penser se constitue sous forme de concepts13, « c’est un acte psychique au plein sens du terme » … Acte psychique, sorte de double langue14 – et je cite Freud : « Les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes ; ou mieux, le contenu du rêve nous apparaît comme une retranscription (Übertragung) des pensées du rêve, dans un autre mode d’expression dont nous ne pouvons connaître les signes et les règles que quand nous aurons comparé la traduction et l’original (…) Le contenu du rêve nous est donné sous forme d’hiéroglyphes dont les signes doivent être successivement traduits (Übertragung) dans la langue des pensées du rêve. »

Qu’en est-il de l’autre langue fondamentale du rêve ? Freud répond : « Le rêve est un rébus, nos prédécesseurs ont commis la faute de vouloir l’interpréter en tant que dessin. C’est pourquoi il leur a paru absurde et sans valeur. »

Il reprend le travail du découvreur des hiéroglyphes, en l’occurrence Champollion qui, pour les mêmes raisons, faisait remarquer que ses prédécesseurs n’ont pas pu lire les hiéroglyphes, à savoir qu’ils ont voulu eux aussi les interpréter en tant que dessins.

De son côté, Lacan répondra en ces termes : « Que le rêve soit un rébus n’est pas ce qui me fera démordre un seul instant que l’inconscient soit structuré comme un langage. Seulement, c’est un langage au milieu de quoi est apparu son écrit. »15

C’est ce que je vais développer lors du prochain séminaire c’est-à-dire à la fois le rêve comme rébus et comme écriture.Le rêve et ses jouissances ne sont pas sans interprétation

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