7-Paris-Serge Sabinus "Sur l’inconscient"

Il y a quelques jours Radjou Soundaramourty a lancé un pétard dans notre noble assemblée associative et je vais reprendre les termes comme j’ai pu les entendre : que serait Lacan privé de réel ou encore quand est-il de cette association lacanisante sans réel lacanien …. Il y a quinze jours autour de cette question du réel je m’étais étonné de cette question car il m’a semblé que le réel a toujours été là dans cette association et j’ai été troublé par cette sorte d’oubli …..

Quelque chose qui viens se redoubler et qui marque par son insistance son importance.
Robert Lévy : Nous avons fais, quand même, une année de travail sur le réel…
Serge Sabinus : Oui mais il y a quelque chose qui se trouve mis au travail et je pense que la pierre qu’a lancé Radjou dans notre jardin et que toi, Robert, tu as repris en posant la question de finalement que faisons-nous puisque le symbolique que tu disais fragile commence à nous faire défaut, à s’effriter un peu sous nos pieds, aussi nous ne savons plus très bien où nous allons et cela deviens complexe dans notre pratique, quel est le sens de notre pratique ?
Au total nous nous retrouvons dans une association qui ne va pas trop mal puisqu’après sa grande fête anniversaire voilà le dernier pétard un peu imprévu faisant que nous nous retrouvons face à une sorte de symptôme institutionnel et on n’évite pas à l’affronter, on le déploie cela d’autant plus que cela nous amène à une question d’importance à savoir que faisons-nous dans ce métier là ou plus exactement comment le faisons-nous ? On en était là autour de la question de Robert concernant le sens et l’équivoque, cette équivoque qui fuit à l’infini et qui risquait de ne pas avoir de cesse, de ne pas avoir d’arrêt. Mais il y a quelque chose que nous indique Lacan et qui peut faire point d’arrêt, c’est une hypothèse à cette course du signifiant, c’est la production, la chute de l’objet petit a. Voilà à quoi peut mener la course aux signifiants et son enchainement c’est la production de l’objet petit a. Peut-être que cela peut faire, comme le disait Lacan des premiers temps, une sorte de capitonnage à la fuite éperdue de l’équivoque.
C’était cela ma question, comment peut-on essayer de trouver un socle de travail, un guide, un principe qui pourrait guider notre acte analytique ?Je vais proposer deux remarques , la première intéresse chacun d’entre nous en tant qu’il est analyste et je mets bien évidemment entre guillemets « être analyste », et il est analyste à double titre, le premier c’est qu’il est analyste par le choix de l’analysant l’intronisant à cette fonction et la seconde au titre des institutions analytiques en tant que cette fois-ci il représente un analyste pour un autre analyste.
Depuis Foucault et Nietzche, Dieu est mort et depuis Foucault c’est l’auteur qui s’en trouve un peu (….) mais cela ne répond pas pour nous à la question du sujet de la psychanalyse freudienne où le sujet est présenté comme divisé. C’est la division qui fonde l’analyse freudienne, division entre l’inconscient et le conscient au sein d’un même appareil psychique.
Lacan pousse un peu plus le paradoxe dans la question concernant la cure qui où se trouve mis en avant la question de savoir qui parle c’est-à-dire de ce « je » qui vient redoubler la réalité de cette bien étrange question du sujet de l’inconscient.
Lacan se gaussait de la formule cartésienne du cogito. Pour Descartes le cogito était le fondement assuré que pour autant que l’on pense on « est » pas selon le postulat « je pense donc je suis ». Avec la psychanalyse freudienne vue par Lacan cette assertion ne pouvait pas tenir car le « ça » ne pense pas, il pense même pas à rien, bien qu’il soit sous le coup d’une logique signifiante. Le cogito se sépare de l’être qui s’éprouve comme tel dans la parole car là où je pense je ne suis pas, et au total cela n’a pas beaucoup de sens.
Deuxième remarque, concernant le sujet tel que nous l’a présenté Radjou Soundaramourty et reprise par Robert Lévy dans son dernier séminaire, c’est à dire celle du sujet et de l’institution à savoir le « je » qui parle sans trop savoir ce qu’il dit et qui viens faire la joie et la fondation de l’analyste en acte. Dans le cadre de l’institution le « je » est sommé d’une certaine cohérence quand il cause car il est sujet social, sujet collectif, sujet en tant qu’assujetti.
Avant de revenir à ces questions de sujet institutionnel je voudrais introduire deux références sur lesquelles je vais m’appuyer et qui sont celles de Lacan dans « Encore » : « En fin de compte il n’y a que le lien social, je le désigne du terme de discours, il n’y a pas d’autre marque de le désigner dès que l’on s’est aperçu que le lien social ne s’instaure que de s’ancrer dans la façon dont le langage se situe et s’imprime, se situe sur ce qui grouille à savoir l’être parlant ». La deuxième référence est freudienne et c’est la célèbre proposition : « Wo es war, soll ich werden ».
Je voudrais, maintenant, prolonger en tant qu’elle s’appuie sur cette idée, cette proposition qu’avait avancée Robert Lévy sur la fragilité du symbolique, au sens où l’on ne peut pas tellement s’y fier pour assurer notre acte d’analyste. Si l’interprétation s’engage impunément sur la voie symbolique du signifiant et ses équivoques on ne voit pas ce qui pourrait en arrêter les infinis glissements, d’où l’hypothèse de l’objet petit a. On ne peut se fier au jeu des équivoques et pourtant nous n’avons pas grand-chose d’autre pour assurer notre acte d’analyste et le rond du réel qui est noué rend ce symbolique fragile et décidemment non seulement le ça n’a pas de sens mais en plus il n’a pas de parole, nous ne pouvons pas nous y fier.
Alors sur quel socle, avec quel principe pouvons-nous tenir notre action quel sens pouvons-nous donner à notre pratique ? En effet on entend bien combien nous sommes encombrés, embarrassés par cette dimension du réel qui vient comme un bâton dans les roues du bel engrenage du sens que nous propose la thématique du signifiant.
S’il n’y a pas l’originaire, nous pouvons travailler cette idée, plus exactement nous sommes en droit de chercher à poser un commencement, un temps premier, un socle, un principe et cette modalité me semble nécessaire. Il n’y a pas de chemin, d’élan possible aussi bien dans la cure que dans la pensée sans qu’il n’y ait un socle sur lequel on puisse s’appuyer.
Au commencement était, comme vous le savez, le verbe…. Et pour Goethe dans Faust au commencement était l’acte…. Et pour nous au commencement était l’acte de parole et ce qui s’en trouve e
ngagé c’est la question du vrai, la question de la vérité. Pour amorcer cette question délicate de ce qui guide notre action je vais tenter de reprendre avec vous la dernière séquence clinique qui m’est revenue au moment où j’écrivais cette intervention de ce soir.
Elle (ma patiente) se souvient : « C’était le premier jour d’école maternelle, on m’avait donné pour ce jour un beau cartable tout neuf, j’étais fière. On me l’a tout de suite confisqué, je ne comprenais rien »
A ce moment il me revient dans ma tête le fameux mot d’ordre de Lacan celui qui est dans (…..) « Gardez-vous de comprendre », je vais vous le lire : « Gardez-vous de comprendre et laissez cette catégorie nauséeuse à messieurs Jasper et consorts, qu’une de vos oreilles s’assourdisse autant que l’autre doit être aigue et c’est elle que vous devez tendre (…) ou phonèmes, des mots, des locutions, des sentences sans y omettre pauses, scansions, coupes et parallélisme car c’est là que se prépare le mot à mot de la version faute de quoi l’intuition analytique est sans support et sans objet. » Donc, dans ce temps de cure, j’étais là avec ce « gardez-vous de comprendre », alors qu’elle ne comprenait ce qui lui arrivait.
La patiente poursuit ses associations : « L’après-midi à la sieste je me rappelle j’avais les bras croisés sur ma table, je pleurais en silence, cachée. Quelqu’un est entré en disant « qui pleure ? », je n’ai rie répondu et j’ai arrêté de pleurer. A la fin de la journée la directrice m’a rendu mon cartable en me demandant, « tu croyais qu’on allait pas te le rendre ? ».
Pour ma part je pense cartable, ventre maternelle, séparation vaginale d’avec la mère… métonymie…croyance… la perte …tout cela en m’endormant un peu ! Elle va associer de la façon suivante : « cela me fais penser à une autre scène, c’était au lycée, il y avait une fille qui en avait toujours après moi mais je ne sais pas pourquoi » …. Notez le présent « je ne sais pas pourquoi » …. « Elle était méchante, elle s’acharnait à me dire tout le temps des choses méchantes. Un jour je me retourne, je marche vers elle, décidée comme si moi aussi je pouvais être méchante. Elle a eu très peur et alors cela m’a fais rire et tout s’est dégonflé … Cela a détendu la situation mais j’étais toute étonnée d’être capable de faire peur et je riais, je riais … ».Alors il me vient cette phrase et je lui dis : « Ce qui ne vous avait pas fais rire c’était la peur de ne plus avoir, ni revoir votre cartable ».
« Je ne vois pas le rapport » dit-elle et j’étais moi-même ennuyé car je ne voyais pas très bien, moi non plus, où cela nous menait et je lui dis , « oui, c’était comme si c’était pour de vrai » et elle me dit, « c’est curieux que vous me disiez ces mots car pour de vrai je me pose toujours cette question en ce moment, les choses que je fais ou qui m’arrivent c’est comme si cela n’était pas pour de vrai et c’est ce qui m’inquiète … »
J’arrête là la séquence. La question du « pour de vrai » continue à travailler dans ma tête et cela pose la question de l’imposture et aussi celle de l’imposture de l’analyste. Sommes –nous pour de vrai ? Avec quel principe sommes-nous dans notre action ?
En 1971 dans le séminaire « où pire » Lacan ouvre une polémique sur la question des principes ou plus exactement avec le principe qui régi le régime normal du discours courant. Ce principe aristotélicien est celui de l’équivalence stricte entre dire et signifier quelque chose, il n’y a qu’un seul sens pour soi-même et pour autrui. Je me suis inspiré du travail de Barbara Cassin dans son dernier ouvrage ainsi que celui qu’elle a écrit avec Badiou « Il n’y a pas de rapport sexuel. » Selon Aristote, dans son livre sur la métaphysique, énonce le principe des principes, le plus ferme de tous les principes sans exception, et là je le cite c’est le principe de la non contradiction et qui s’énonce ainsi : « Impossible donc que le même appartienne à la fois à deux champs différents, il faut que cela soit le même pour soi-même et pour autrui, c’est le sens du principe de non contradiction. »
Dans cette expression que B.Cassin nomme décision du sens, parler c’est dire quelque chose à quelqu’un en partageant un sens et un seul, le même pour soi et pour autrui. On reconnaitra à la fois le souci du grec avec le gage du même au prix de l’exclusion radicale de l’autre sens et pas du sens de l’autre.
Principe inactuel car je suis obligé ce soir de m’y tenir faute de quoi vous me prendriez pour un fou qui ne sait pas ce qu’il dit et Aristote précise que ceux qui ne savent pas ce qu’ils disent tiennent un langage de plante !
Il faut préciser que ce principe est strictement immanent à la parole. L’homme comme être doué de logos est celui de l’univocité du sens. L’impossible n’est pas qu’un objet soit sujet de nombreuses contradictions, de prédicats contradictoires, ce qui fait le principe aristotélicien c’est que le même mot simultanément est et n’est pas le même sens, cela n’est pas possible.
En 1971 dans « Ou pire » Lacan déclare avant de nous proposer de lire la métaphysique d’Aristote, « J’espère que comme moi vous sentirez que c’est vachement con » et il précise « le point où la connexion fais preuve d’authenticité » , séance du 9 décembre « la connerie c’est ça, c’est en quoi on montre quand on pose les questions à un certain niveau qui est celui là précisément déterminé par le fait du langage, quand on approche de sa fonction essentielle qui est de remplir tout ce que laisse de béant qu’il ne puisse pas y avoir de rapport sexuel, ce qui veut dire qu’aucun écrit puisse en rendre compte. »
Donc d’un côté » on a la connerie aristotélicienne du principe de non contradiction, un seul sens pour lui-même et pour les autres, et pour Lacan ce qui fais principe dans le sens fondamental qu’il n’y a pas de rapport sexuel. Freud également s’est attaché à cette question du principe de l’action de l’analyste et en 1932 dans les nouvelles conférences. Il rédige ces nouvelles conférences à cause de son cancer de la mâchoire qui l’empêche de tenir ses conférences oralement. Dans la conférence 31, celle de la décomposition de la personnalité psychique, en conclusion il pose une formule devenue un standard et que nous pouvons tenir comme principe de l’action psychanalytique : « Wo es war, soll ich werden », que l’on a rapidement traduit par « le moi doit déloger le ça » que Lacan avec beaucoup d’humour a commencer à se m
oquer en disant « pousse-toi de là que je m’y mette ». Ensuite il s’est attelé à toute une série de traductions de cette phrase sans pouvoir trouver une fin à cette traduction. Cette question de l’interminable, n’est-ce pas le propre des traductions de ne pouvoir trouver de fin, il n’y a pas de traduction dernière.
Ce principe freudien qui frappe par sa concision, son rythme va me permettre de proposer quelques remarques :
– D’abord le wo , il y a lieu de penser qu’il n’a pas qu’un sens spatial mais plutôt celui d’un marqueur de temps comme quand, chaque fois que, dès que ….. On s’engage sur une piste temporelle et ce n’est pas seulement où était le ça mais dès qu’il y avait le ça.
– -Le war, prétérit qui en français correspond au passé simple ou à l’imparfait et de ce fait la traduction mène vers l’action terminée dans le temps. Mieux encore, Lacan relève un imparfait modal c’est-à-dire introduisant l’imminence contrariée. Par exemple : « sans ton courage l’enfant se noyait ou encore, un instant plus tard et la bombe explosait » Est-ce alors que le ça a bien failli être ? car c’est un imparfait qui indique que cela n’a pas eu lieu. Voilà le ça qui a bien failli venir à l’existence, surgir en pleine réalité, il a bien failli surgir en pleine conscience, sans le refoulement le ça explose.

– troisième remarque : Dans la formule le « es » et le « ich » sont comme les deux pôles de la formule en lui donnant son équilibre, ces deux termes jouent leur partition comme partition musicale et partition comme leur séparation. Il ne faut pas oublier une chose et la 31ème conférence le rappelle que « le moi n’est qu’un morceau du ça » ce qui rend leur distinction aléatoire et dépendante du jeu du refoulement.

– enfin quatrième remarque : qui concerne la phrase qui suit la formule « Wo es war, soll ich werden » et qui est la suivante : « Il s’agit d’un travail de civilisation un peu comme l’assèchement (…… ?) » car en 1932 c’est la date à laquelle on a fini la grande digue qui achevait la poldérisation de ces terres océanes.
Donc travail de civilisation : Le sujet que construit le moi dans ses liaisons orageuses et nécessaires avec le ça et le surmoi, il ne s’agit pas d’un sujet individuel, singulier mais d’un sujet de la civilisation, d’un sujet social, S écrit barré par Lacan dans les quatre discours consacré précisément au lien social du parlêtre. C’est ce même sujet assujetti au sens et à la norme, sujet vachement con, qui est le fameux sujet de nos institutions analytiques celui qui vous parle ce soir et aussi ceux à qui ils s’adressent dans le même mouvement.
Voilà une sorte de paradoxe majeur des institutions et c’est ce sujet, que l’on prie de rendre compte de l’effet sujet qui advient dans la cure. La passe n’est-elle pas ce tour de passe passe par lequel on pense passer de ce sujet à l’autre ?
Quel rapport avec le sens unique avec le Un de l’unité du sens ? En quoi le réel Lacanien et le sexuel Freudien viennent se mettre en travers du bel engrenage de cette parole sensée, de cette parole bien tenue ? C’est le sexuel qui fais scandale en faisant trébucher les mots les emplissant à leur insu de la charge pulsionnelle. Les mots ont la charge du pulsionnel annonce Freud et Lacan en tire conséquence.
Me reviens le souvenir d’un moment d’analyse où je racontais quelque chose d’anodin ….. J’étais chez Gilbert Jeune et j’allais à la caisse pour payer mes livres et le vendeur me dit « Vous n’avez pas été débité » et en séance en disant cela j’ai comme une sensation bizarre de m’entendre dire cela, drôle de mot !

Quel sens pour notre action d’analyste ? Dans quel sens allons-nous si nous ne pouvons pas nous fier au sens ?
Dans les textes canoniques freudiens le sens est toujours noué au non sens, c’est le propre du mot d’esprit qui est caractéristique de cette liaison du sens au non sens et je dirais que le propre du langage c’est celui du flux, c’est le propre du mouvement, de cette dynamique qui en permanence associe sens et non sens. Prenons l’acte poétique comme cette création d’Aragon « La terre est bleue comme une orange » ou le lien entre sens et non sens modulent la fluidité et le rythme de cette phrase.

Le régime du ça, qui n’a pas de sens en tant qu’il est animé par la parole et qui fait danser la phrase, il le fait au rythme du flux pulsant de la pulsion. Le ça n’a pas de sens, il ondule comme le fantôme Référence au schéma qu’il faudra introduire plus tard.
On voit tout en haut l’association du sens et du non sens et comme dans le mot d’esprit c’est toujours fluant dans cette mouvance jusqu’à cela produise lorsque cette bivalence entre le sens et non sens est énoncée, le rire qui est assez caractéristique des mouvements affectifs, du mouvement d’un effet possible, du mouvement de l’interprétation.
Aussi cette ligne dans le schéma est ondulée par les mots quand ils sont chargés du sexuel. Les joints importants sont ceux de croisement entre la ligne sens et non sens et les points d’absence quand ils sont chargés du sexuel, ou c’est le sens qui se charge du pulsionnel. Ce mouvement reste fluide et j’émettrais comme hypothèse que le moment de la formation de l’inconscient, le moment symptomatique c’est précisément le moment quand le flux s’arrête, quand cela ne dynamise plus et que ce mouvement fluctuant coagule, figeant le temps, hors du temps qui coule, figeant le sens dans l’énigmatique répétition du symptôme ou du rêve.
C’est le temps de l’éveil de l’analyste en acte qui par son acte réinsère le signifiant saisi, gelé dans le flux vivant de la parole. Il le réinsère dans le flux de la parole toujours plurivoque.
Avec ce schéma on voit qu’il m’a été nécessaire d’y adjoindre à ce point de croisement, ce lieu de l’interprétation et ce lieu du symptôme et c’est ce point de croisement à partir duquel il est possible d’arriver à la question des nœuds. J’ai essayé de compléter ce schéma en tentant d’y faire figurer l’incidence nécessaire du réel à partir de ce que Lacan avance dans le séminaire « ou pire » : « Le réel s’affirme par un effet qui n’est pas le moindre, de s’affirmer dans les impasses de la logique ».Le réel c’est ce qui vient mettre un bâton dans les roues du bel agencement de sens, le réel se met en travers, et c’est la petite figuration sur le schéma par ces petits blocs qui viennent se mettre en travers du flux de la parole.
Pourquoi il y aurait cette nécessité d’adjoindre à ce bel agencement du sens entendu comme articulation, comme art, comme articulation de la parole sensée et chatoyante, pourquoi faudrait-il adjoindre un lieu, un effet radicalement autre sur un autre plan qu
e la langue que l’on partage avec ses semblables, une sorte de hors langue dont l’existence est silencieuse, sans mots pour le dire ? Ce n’est pas pour autant qu’elle n’en n’est pas moins bruyante et son existence qui vient se mettre en travers ne peut être niée.
Pourquoi ce réel qui vient se mettre en travers ? Pourquoi cette nécessité ne peut être niée ? C’est précisément la même nécessité dans laquelle s’est trouvé Freud en 1920 de considérer une sorte de plan au-delà, un au-delà du bel agencement de sens, un au-delà du principe de plaisir qui ponctue le witz de l’interprétation. Au-delà comme une masse noire, compacte, comme une masse obscure et silencieuse, continue et non pulsante découverte pure, disait Freud, dans le non sens ou plutôt dans le hors sens de la mélancolie qui est la masse du réel de la pulsion de mort. Pour moi le réel c’est d’abord et avant tout la question de la pulsion de mort.

C’est une figuration assez compliquée celle du réel et de la pulsion de mort. Dans le séminaire sur les quatre concepts, à la fin, Lacan engage une sorte de réponse à Bataille qui était un ami très intime, car pour Bataille la question du lien de l’érotique et de la mort était une question centrale et pour lui le symbolique était de l’ordre sacrificiel dans le texte sur les larmes d’Eros. Dans sa réponse à Bataille Lacan dit « je t’aime » dit l’analysant à l’analyste « par ce que inexplicablement j’aime en toi quelque chose plus que toi, l’objet petit a, je te mutile ». Cette jouissance de l’inconscient qui ne pense pas témoigne des enjeux de la fascination pour le sacrifice. Le sacrifice à cette fonction symbolique, car c’est ce qui met en relation deux termes opposés comme les dieux d’en haut et les dieux d’en bas, les morts et les vivants et c’est deux versions du symbolique la version lacanienne de la parole et la version de Bataille. C’est un peu confus pour moi mais par rapport au sacrifice Lacan dit que le sacrifice signifie que dans l’objet de nos désirs nous essayons de trouver le témoignage de la présence du désir de cet Autre que j’appelle ici, dit Lacan dans les quatre concepts, le dieu obscur.

Pour revenir à cette question du sens, de ces blocs compacts du réel pulsion de mort qui se mettent en travers j’avancerais cette précision, l’interprétation produit un effet de sens et simultanément et sans le savoir elle vise au réel et elle fait trou dans la compacité jouissante du réel.
Je termine sur cette idée de la production d’effet de sens et de cette visée du réel qui n’invalide pas le jeu sur l’équivoque et de l’hypothèse de son arrêt par l’objet petit a et pour terminer sur la question du flux et du rythme, juste un petit morceau de séance : « j’ai comme une phrase comme une chanson » dit-elle « qui me tourne dans la tête sans cesse depuis la dernière séance c’est elle est morte tu es mortelle, c’est comme une litanie, comme une mélodie , c’est le rythme surtout qui tourne, c’es un peu ridicule ma référence, c’est comme dans Indiana Jones vous savez quand il risque de se faire broyer par des casses têtes qui arrivent régulièrement en série, il ne faut pas perdre le rythme », il faut juste garder le rythme des mots.

Robert Lévy : Il y a des trouvailles intéressantes à développer, car ton schéma avec le réel en travers de la ligne du sens et du non sens c’est ce qui se met en travers de l’agencement de sens. Il faudrait tenter de te discuter sur la différence que tu fais entre absence, non sens et hors sens. Cela ne me semble pas être du même registre d’autant que cela renvoie au principe de non contradiction. Selon que l’on positionne l’absence, le non sens ou le hors sens on fait varier ce principe de non contradiction sur des paramètres qui ne sont plus les mêmes.
Deuxième point le réel c’est la pulsion de mort …. Là j’en ai pris un coup sur la tête cela me semble une idée intéressante mais il faut en dire un peu plus. Si on se reporte sur l’apparition de cette pulsion de mort, et qui vient rendre contradictoire l’idée que tout rêve est un rêve de désir que l’on réaliserait dans le rêve, tu rapportes là dans cette découverte d’après la guerre de 14 par Freud l’idée que ce qui viendrait là ne serait pas comme dans le traumatique , dans le rêve traumatique, une affaire de pulsion de mort mais de réel du coup ce qui est traumatique c’est le réel. On est d’accord encore faut-il dire pourquoi on est d’accord ? Pour moi cette idée de pulsion de mort apparait chez Freud comme sur ce qui va venir sauver sa théorie de la réalisation du désir dans le rêve et qui va lui permettre de dire pourquoi on peut rêver en termes de cauchemar. A la fois ce sont des éléments très proches avec le réel car quand il y a effraction du fantasme le réel est à disposition, il n’y a plus de filtrage, et donc on a un accès direct à l’objet et c’est cela qui est traumatique et non pas l’évènement en tant que tel. A partir de là je ne sais plus où se trouve la pulsion de mort. A la fois cela me séduit de rapprocher les deux concepts et en même temps quand on les déplie du côté de la pulsion de mort selon lequel on peut très bien jouir du déplaisir est-ce que le réel rend compte de cette même idée c’est-à-dire d’une forme de jouissance et y compris du déplaisir. Dire que l’on peut jouir du déplaisir cela est une vraie nouveauté que Freud apporte à charge de la pulsion de mort. Peut-on dire la même chose du réel ? Là cela introduit quelque chose d’un peu différent.

Sur la question de l’imposture de l’analyste je suis d’accord avec toi et aussi sur l’idée qu’est-ce que c’est d’être analyste et tu donnes deux définitions : c’est le choix d’un analysant dans le transfert en l’occurrence et puis, et c’est cela la nouveauté, dans l’institution analytique être analyste c’est être analyste pour un autre analyste ou encore l’analyste représente l’analyste pour un autre analyste, je trouve que c’est un prolongement des quelques autres. Tu prolonges cette idée de l’autorisation.

Serge Sabinus : Cette formule donne un dépliement, et ce qui pour moi est important c’est la tension, du paradoxe que l’on a maintenant. Je pense que cela influe sur la question de style, la façon dont on parle par exemple, dont on s’adresse aux autres. Il y a un « je » qui parle et qui n’empêche pas la question analytique de qui parle dans ce »je » qui parle …. Chacun à sa manière, chacun selon son style va raconter une vignette clinique, ou encore un petit bout de sa propre analyse, ou va même théoriser, choisir les mots et en même temps il y a cette question du « je » qui parle qui lui est dans le « je » ou le non sens participe et puis il y a le « je &raq
uo; institutionnel qui lui est tenu à la cohérence du sens et au principe de non contradiction. D’où la question, alors pour toi le réel c’est la pulsion de mort ? je suis bien ennuyé, j’ai tendance à le penser mais comment l’argumenter ? Pour l’argumenter de façon scientifique cela ne va pas aller …… sur le schéma l’analyste est là aux aguets et cela vient se nouer à la question des nœuds, cela vient se nouer à l’endroit où et j’en viens à la question sur la différence absence, non sens, hors sens. Le sens, non sens c’est ce qui fait que dans le même mouvement fait que l’on est à peu près cohérent avec soi-même , l’absence c’est le moment ou les mots se chargent du sexuel et cela vient les faire éclater ailleurs et autrement, et puis le hors sens serait celui , encore une fois c’est très schématique mais c’est encore une fois par la contrainte imposée que je m’impose et que l’autre m’impose en institution, et le hors sens c’est ce qui vient mettre les bâtons dans les roues. Cela peut s’appeler réel, cela peut s’appeler pulsion de mort. Est-ce que le réel c’est la pulsion de mort ? Je ne pense pas que cela soit de l’ordre de l’identité de nature mais j’aurais tendance à dire que cela est peut-être un des noms de la pulsion de mort, le réel est un des noms de la pulsion de mort et la pulsion de mort un des noms du réel.

Robert Lévy : Ne peut-on préférer de réduire le nom de pulsion de mort par rapport au réel à l’idée d’un réel de la mort ce qui n’est pas tout à fait la même chose ? Si on met le réel et pulsion de mort au même niveau c’est un peu comme si cela les rendait homogènes ou équivalents, alors que je peux entendre et travailler avec la notion de réel de la mort, c’est une partie, c’est dans les bouts de réel.

Serge Sabinus : oui, sans que le réel de la mort soit directement affilié à la pulsion de mort. Etant freudien on ne peut pas oublier que la pulsion de mort garde fondamentalement son caractère pulsionnel ce qui n’est pas le cas du réel. La pulsion de mort est celle qui se noue fondamentalement à la pulsion érotique et donc il n’y aurait pas un réel qui serait du côté de la mort et puis il n’y aurait pas de réel du côté de la vie ce n’est pas comme cela que ça fonctionne.
On est au vif par rapport à quelque chose qui est tendue dans des paradoxes, quelque chose qui est difficile, le point ou je pourrais en dire le plus c’est cette question du nom, l’un est le nom d’un des noms de l’autre.

Concernant le principe de non contradiction, Lacan le pose comme c’est l’un ou l’autre …. Enfin ce n’est pas tout à fait exact et ta question il y a une sorte de variateur autour de ce principe qu’Aristote pose comme un absolu. Quand Lacan amène c’est vachement con mais il y a de l’authentique dans la connerie c’est pour dire que ce principe il varie comme on varie un thermostat et que le point de limite de ce principe va jusqu’à la contradiction, va jusqu’au non rapport.

Serge Granier de Cassagnac : sur la question du réel et de la pulsion de mort et de leur équivalence éventuelle, moi je dirais plutôt que le réel c’est un fait de structure du sujet et que la pulsion de mort c’est un effet de ce en quoi le sujet rencontre du réel.

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