« La poésie, Mesdames et Messieurs, cette parole qui recueille là où n’arrivent que du mortel et du pour rien ».
Paul CELAN

Il ne m’est pas exagéré de soutenir ceci que le rêve, en tant que royale formation de l’inconscient, interprète la poussée pulsionnelle dans son tour autour du trou jouissant du corps, là où se trouve – croit-on – son objet …

de rêve. Cette interprétation « première » consiste à assigner à cette poussée libidinale des mots liés à des images. Ainsi se réalise ce désir. Robert Lévy nous l’a montré, il y a donc là un jeu de lecture et d’écriture qui appelle l’analyste à une fonction herméneutique. S’ensuit une question : s’agit-il alors pour l’analyste de déconstruire cette première interprétation en parcourant à l’envers exactement son établissement, c’est-à-dire à contre-sens, pour que soit produit ce qui lui manque, le sens ? Avec Robert Lévy nous avons pu voir qu’il n’en était rien. La lecture par l’analyste n’est pas dévoilement d’un texte préexistant, au contraire, c’est son mouvement propre qui fait écriture, qui fait « stécriture ». En lisant ça s’écrit. Envers de l’interprétation qui relève, et ce soir je vais insister sur ce point, de la création, invention de la poïesis de la trouvaille de la langue. Sans attendre je vais m’emparer de la trouvaille de Robert au cours de la dernière séance du séminaire en tant qu’auteur et non plus savant lecteur, auteur d’un presque lapsus. C’est là le style, comme nous l’a montré Chantal Hagué, le désir de l’analyste en acte et j’ai été très sensible à ce qu’elle nous avait rapporté de l’émerveillement de la langue, à condition de ne pas oublier le contraire de l’émerveillement à savoir l’horreur, horreur que Lacan posait au  principe de l’acte de l’analyste.
Le presque lapsus de Robert qui a laissé entendre ce mot : « nécriture » ! C’est un vrai don que tu nous a fait là, sorte de don d’amour car tu nous as donné ce que tu n’as pas … Ce que tu n’as pas voulu dire. J’avais d’abord entendu (mais c’est là l’effet d’interprétation avec mes propres signifiants), j’avais d’abord entendu « négriture », je pensais qu’il faisait un petit hommage à Glissant, à Césaire ou à Senghor et puis, en laissant travailler ce mot, c’était « nécriture » comme il y a « néguentropie » ou «  négativité », signifiants comme écriture du négatif. Voilà une des significations de cet envers de l’interprétation que j’avance donc ici. Ecriture du négatif en tant que négation du sens qui nous conduit tout droit vers le nécessaire du Réel : ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Je vais citer Lacan dans la préface à l’édition anglaise du séminaire XI que l’on trouve dans les « Autres Ecrits » : « Quand l’espace d’un lapsus n’a plus aucune portée de sens (interprétation), alors seulement on est sûr qu’on est dans l’inconscient ».
La mise entre parenthèses de ce terme fait que l’on ne sait pas si interprétation porte sur « sens » ou sur «  plus aucune portée de sens ».
S’il n’y avait pas l’interprétation, la psychanalyse se réduirait à une conception philosophique du monde ou à une religion. C’est une clinique  qui s’appuie sur une règle fondamentale en deux volets : un qui est l’association libre et son corollaire l’écoute flottante, et le second la coupure interprétative.
L’analysant, lui, parle sans contrainte ni retenue. Il en a l’ordre. Il ne cesse donc de mentir puisque nul ne peut savoir quand la vérité est nue. L’analyste, lui, dispose d’une parole qui rompt le discours d’être toujours vraie ! Elle est dite interprétation et à qui demanderait si toute parole de l’analyste est interprétation, je répondrai par une petite anecdote qui m’est arrivée, dans une propre séance de mon analyse. La séance est interrompue par le téléphone, je me tais et dans le silence j’entends mon analyste dire : « Enfin comment voulez-vous que je vous le donne puisque je ne l’ai pas ! » Évidemment j’ai mis quelque temps à m’en remettre, d’entendre ce que j’avais écouté, un peu comme on écoute aux portes comme l’enfant qui est persuadé que tout ce qui est dit autour de lui, lui est adressé. « Donner ce qu’on n’a pas »… Est-ce que l’on se remet du transfert ?!
L’interprétation est toujours un dire, un dire sans sujet que l’analyste incarne, souvent à son insu. On l’a signalé assez souvent. C’est ainsi qu’elle se distingue de l’énoncé paranoïaque qui, lui aussi, dit « l’interprétatif ». Analytique, l’interprétation l’est d’être profération sans sujet, côté fauteuil comme côté divan, interprétation par laquelle l’analyste y met du sien.
Je dirai que l’image du rêve est constituée d’un jeu de lettres qui produit des sens à l’infini et d’un reste « ombiliqué » au sens de l’ombilic freudien. Si les lettres transposent, translittèrent le désir qui se réalise, le reste qui maintient vive l’image est la trace de ce qui cause ce même désir. C’est le point d’insertion de la pulsion aux orifices du corps. En deux mots – c’est mon hypothèse – l’interprétation est productrice de sens comme n’a de cesse le désir qui se réalise, quaerens quem devoret, mais dans ce mouvement de tournoiement, ce qu’elle vise, c’est l’autre dimension, son point d’arrêt là où le désir est causé. Ce qu’elle vise, c’est la cause du désir, ce point d’arrêt, ce reste, on l’aura compris, est un avatar de l’objet dit petit a par Lacan.
C’était dans les premiers temps de ma première analyse avec Leclaire et je raconte en séance un rêve : je vois le visage de mon analyste qui apparaît en gros plan comme une photo cadrée ou un tableau et je remarque l’évidence, il a une grosse boule de morve d’un vert éclatant pendu à une narine. Je le traite, donc, de morveux ! C’est en traduisant à voix haute que j’en surprends à la fois le sens et en même temps son ambiguïté télégraphique : Leclaire veux/mort. D’ailleurs, mon analyste va approuver : « En effet, c’est à l’envers/En vert ». Pas de doute, la vérité s’est énoncée, il est question de vœux, de mort, ça s’entend là où ça se voit, comme le nez au milieu de la figure … Mais elle se mi-dit en évitant toute forme pronominale : en effet, dans la façon dont cela est formulée à voix haute, on ne sait pas qui veut/x la mort de qui ?
L’ambiguïté et cette force d’énoncé ont certainement contribué au fait que ce rêve ne m’a jamais vraiment quitté. J’en éprouve encore la présence même si l’interprétation en a nettement émoussé l’acuité et la vivacité. Avec le temps et les reprises de cure, ce rêve a toujours réapparu. Certes le désir de mort ne quitte aucun enfant (ça lui pend toujours au nez) tout en assurant les bases de toute potentialité créative. J’ai quand même l’impression qu’il y a là un reste figuré par l’objet-morve visé par le dire. Et ce reste insiste : il ne cesse pas de ne pas s’écrire. Il ex-siste au sens, en dehors de lui, mais noué à lui. C’est ce « ne cesse pas » qui produit un pousse au sens, à toujours plus d’interprétation, un plus de sens voilant le non sens qu’il recèle de son ombilic, non sens de l’objet comme cause du désir.
L’inconscient n’est pas un réservoir de sens caché, c’est « une bévue ». On sait la traduction en français du mot allemand par Lacan pour dire l’invention freudienne, traduction qui translittère le terme « Unbewusst&
nbsp;» comme l’une-bévue. Il y a « trans », transmission/traversée/transfert et, de même que la translittération interrompt la course du sens assurée par la traduction, la bévue traverse le sens.
Mais qu’est-ce qu’une bévue ? En français cela souligne l’image, le regard, la vue égarée, le mal vu du mot qui cloche, le travers du geste involontaire, l’à-côté qui rate sa visée et déclenche rire et malaise. C’est un geste louche car étymologiquement, une bévue, c’est voir double, bis. Curieusement, c’est un ressort de la création, rappelez-vous à propos de bévue, Van Gogh et son oreille coupée. Vous vous souvenez de sa dispute avec Gauguin, et de son oreille coupée. Après sa « folie » il s’installe devant son miroir et peint son visage blessé, le célèbre tableau « L’homme à l’oreille bandée/coupée ». Le visage en gros plan découvre un regard clair, droit, sans inquiétude ni désarroi malgré l’important pansement qui balafre le côté droit du visage. Le côté droit … En fait, il est blessé à l’oreille gauche et il se trompe en disposant à droite le pansement, il peint ce qu’il voit dans le miroir. Il se regarde et se peint lui-même, marquant par cette bévue, l’écart du « lui » au « même ». Enigme du visage ! Énigme de ce qui naît d’un jaillissement, écrivait le poète Hölderlin …
L’image et ses lettres dans son évidence cachent donc un reste, une bévue. Je cite le séminaire de 1977 de Lacan  sur l’Insu :
« C’est au point qu’on peut dire qu’il faut y regarder à deux fois avant d’admettre une évidence, qu’il faut la cribler comme telle, que rien n’est sûr en matière d’évidence et c’est pour ça que j’ai énoncé qu’il fallait évider l’évidence, que c’est de l’évidement que l’évidence relève ».
Le Réel, avance Lacan dans cette même leçon, dit la vérité mais il ne parle pas. C’est ce que montre le geste sacrificiel de Van Gogh mais surtout la bévue du tableau … ou l’insistance pour moi de cette morve qui me pend au nez. Le symbolique – précise Lacan -, lui, ne dit que des mensonges ; quant à l’imaginaire, il a toujours tort mais c’est de lui que relève ce qu’on appelle la conscience, ce con de sens qui rêve d’être toujours peu ou prou consensuel. La conscience, c’est ce qui se voit, l’évidence, comme le nez au milieu de la figure.
C’est vers le Réel qui reste que Lacan dirige la cure quand l’image a tort et que ment le symbolique. On a facilement retenu la formule selon laquelle « l’impossible, c’est le Réel », toujours dans le séminaire de l’Insu, mais je préfère ce que Lacan énonce quelques instants après : « Le Réel, c’est le possible en attendant qu’il s’écrive. » Écrire le dire et que ça ne cesse de ne pas s’écrire, c’est autoriser son déchiffrage, donner à la lettre son trajet « purloined », détournée, trajet qui ne manque pas son destinataire. Et ce déchiffrage marque la visée, réelle, la visée vers l’ombilic, comme l’amour vise au cœur ou au foie des anciens. C’est cette visée du Réel qui est le point d’évidement du sens.
« Il y a une chose qui est en tout cas certaine, si tant est qu’une chose puisse l’être, c’est que l’idée même de Réel comporte l’exclusion de tout sens ».
Ce qui me semble transparaître des dernières séances de L’Insu en 1977, c’est l’ennui que produit chez Lacan le « ressassage par les analysants de leur relation à leurs parents. » Ce discours étalé sur des années n’a pas la moindre chance ni de réveiller l’analyste, ni de mettre la « parenté en question » si celui-ci ne repère pas ce fait primordial que c’est de « lalangue » qu’il s’agit, et non du fatras usuel et sentimental des petites histoires de famille. D’un terme à l’autre les mots glissent dans le circuit du sens : « Le sens c’est ce qui résonne du signifiant ; mais ce qui résonne ça ne va pas loin, c’est plutôt mou » (19 avril 1977), « la métaphore et la métonymie n’ont de portée pour l’interprétation qu’en tant qu’elles sont capables de faire fonction d’autre chose … et cette autre chose, c’est bien par quoi s’unissent étroitement le son et le sens ».
Nous approchons alors d’un autre vif, d’un autre vif de la vérité : l’union-poétique-du-son-et-du-sens ! « Que vous soyez inspirés par quelque chose de l’ordre de la poésie pour intervenir, c’est bien vers quoi il faut vous tourner » (19 avril 1977).
La cure n’est plus alors affaire de mémoire et de souvenirs enfouis, c’est une affaire d’invention en tant que « l’invention d’un signifiant c’est quelque chose de différent de la mémoire ».
En ce moment je travaille sur l’œuvre de Dante, je peux le citer : « En s’approchant de son désir notre intellect va si profond que la mémoire ne peut l’y suivre » (Paradis I 5,9).
Alors « pourquoi », s’exclame Lacan, « est-ce qu’on n’inventerait pas un signifiant nouveau ? Un signifiant par exemple qui n’aurait, comme le Réel, aucune espèce de sens ». « Nos signifiants », précise-t-il avec amertume, «  sont toujours reçus ».
Cet autre vif de la vérité, Lacan en confie l’espoir à la poésie. Non pas la poésie de la métaphore, non pas celle de la poésie amoureuse de Dante qui rate d’être dans les ornières de la métaphore. Alors, quelle poésie ? Rappelez-vous Adorno : « Écrire un poème après Auschwitz est barbare. » C’est cela exactement : la poésie du semblant, la poésie du sens, la poésie de la métaphore, n’est plus possible après le coup de tonnerre du Réel barbare qui a déchiré et le tissu social, et la langue. La poésie dont il s’agit, c’est celle du Réel, celle de Paul Celan : « Tout poème garde inscrit en lui son 20 janvier. » (Wannsee, 1942) C’est une date, 20 janvier 1942, celle de la conférence de Wannsee où tous les chefs nazis se sont réunis pour organiser la solution finale. Le Réel troue la langue et la cure est son lieu, son dispositif de soin. Avec Lacan et Celan nous approchons d’un autre dit de la vérité et là, je cite Lacan : «Un  signifiant nouveau qui nous ouvrirait à ce que de mes pas patauds, j’appelle le Réel. » Véritable « tour de force » que ce coup porté au sens, « faire qu’un sens soit absent », dit Lacan, par lequel le poème doit inscrire l’échappée, l’exil, la fuite du sens … « Et ainsi le poème serait le lieu où les métaphores et autre tropes, tous, se réduisent à l’absurde » (Paul Celan).
Nous pourrions alors traduire d’un sens nouveau l’invention freudienne de la « talking cure », la cure par la parole. Il s’agit d’avoir cure, d’avoir soin, à savoir non seulement du sujet qui en est affecté, mais aussi de la langue en tant qu’elle est soumise au silence du Réel (la parole tue) et en tant que la langue est soumise aux rapiéçages malhabiles du sens menteur du symptôme.
Ce soin de la parole, c’est la cure analytique. Prendre soin de ce parasite qui constitue l’humain, c’est l’acte poétique par excellence. Je cite Lacan : « C’est pour autant qu’une interprétation éteint un symptôme que la vérité se spécifie d’être poétique […] Ce n’est pas du côté de la logique articulée qu’il faut sentir la portée de notre dire […] et la première chose serait d’éteindre la notion de beau. Nous n’avons rien à dire de beau » (19 avril 1977).
La cure n’a pas pour but de permettre la réalisation des désirs, il y a pour cela de bien meilleurs moyens, le rêve bien évidemment, le symptô
me toujours. La cure dans sa visée du Réel, son vidage poétique du sens, lève au mieux un coin du voile sur la cause du désir et l’objet sans image qui la bouche. Elle ne peut se boucler qu’en se heurtant à ce qui la bouche !
Dans cette même préface à l’édition anglaise du séminaire XI, Lacan avance cette formulation inquiète et étrange : « Je ne suis pas poète mais un poème et qui s’écrit malgré qu’il ait l’air d’être sujet ». Pourquoi poème ? L’analyste serait-il un lieu, le lieu où s’écrit le poème, car le poème s’écrit comme un appel à l’autre, sans qu’on le sache, ni le veuille.
« Le poème peut, puisqu’il est un mode d’apparition du langage … être une bouteille à la mer … les poèmes…mettent un cap. Sur Quoi ? Sur quelque chose qui se tient ouvert, disponible, sur un Tu peut-être, un TU à qui parler » (Celan, Discours de Brème).
… « Pas poète », dit Lacan, et de l’écrire, comme un signifiant nouveau, « papouète », en fait ce n’est pas un signifiant si nouveau que cela car il s’agit d’un « mot » du poète Lafargue dans « Ludions ». Il en va d’un enjeu véritable quand je me tiens pour un autre à cette place d’analyste, enjeu de mon désir, de mon innommable désir d’analyste, qui m’assigne comme reste, « reste » analyste !
Triste non sans ironie, interrogatif, je partage, aujourd’hui, cette remarque par laquelle Lacan conclut son séminaire (10 mai 1977) : « C’est en cela que je n’arrive plus dans ma technique à ce qu’elle tienne ; je ne suis pas assez pouâte, je ne suis pas pouâtassez ! »
Je n’aurai garde, cependant, d’oublier le mot de mon analyste premier quand son visage morveux m’est apparu : c’est à l’envers, à l’envers du sens, là où s’entend cet  «  en vers » de la poésie.

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