9-Paris-Robert Lévy"les neurosciences ont-elles un inconscient?(5)"

Je voulais aborder un sujet concernant le thème de l’année, l’inconscient, mais je dois dire que j’ai été très sollicité par le séminaire de jeudi dernier qui m’a fait penser à beaucoup de choses. Je vais donc redévelopper quelques idées sur l’autisme ainsi que sur la question des neurosciences.

 

Une question se pose à nous sans que nous puissions l’éviter à savoir : qu’est-ce que l’on fait de ces neurosciences ? Sont-elles à rejeter ? Sont-elles dangereuses, peut-on se les approprier et de quelle façon ? De quel inconscient s’agit-il ? Donc, avant d’en faire le procès et de le mettre à la poubelle, il faudrait peut-être se demander où nous en sommes sur ces questions, ce que je vais essayer de faire ce soir en vous proposant ma lecture.

Nous le savons maintenant, la psychanalyse est anhistorique et sa méthode vise plus les effets du souvenir et surtout de l’oubli que ceux très hypothétiques de la mémoire…La mémoire étant particulièrement le sujet visé par les neurosciences. Voici donc un premier repérage de discrimination entre des champs qui ne se répondent pas mais travaillent quand même et nous allons voir s’il s’agit du même objet, ce qui n’est pas certain…
C’est au fond ce que l’on peut reprocher à la scientificité de la psychanalyse lorsqu’on est neuroscientifique puisque c’est précisément sur ce terrain-là qu’il a quelque chose à apporter, confortant justement les notions d’après coup et de subjectivité remémorante.
C’est toute la question de la réalité psychique et de ce que Freud appelait « l’indice de réalité » dans l’inconscient qui s’en trouve concernée et par ce chemin le fait de savoir si l’inconscient existe pour les neurosciences dont le neurocognitivisme est le fleuron actuel, en tant qu’alliance entre le cognitivisme et la neuro-imagerie médicale. Les chercheurs neuro-cognitivistes traquent eux aussi l’inconscient et tentent d’en identifier les bases cérébrales ; mais de quel inconscient s’agit-il ?…
Quelques mots avant pour situer le neurocognitivisme dans son contexte historique puisque sa grande réussite est avant tout d’avoir permis au comportementalisme le plus rustique, tel que celui de Pavlov et de Skinner l’ont construit, de trouver une épistémologie scientifique. Ainsi les adeptes de l’approche cognitive en psychologie pathologique ont trouvé également une alliée dans la génétique pour expliquer l’origine et la source de tel ou tel dysfonctionnement cognitif, moteur ou neuropathologique.
Comme le fait remarquer très justement Gérard Pirlot dans son livre que je vous conseille fortement : « le langage, le mode d’approche et l’expérimentalisme du cognitivisme ont permis au comportementalisme de valider des thérapies coupées de toute psychopathologie psychanalytique, de toute référence au transfert /contre transfert et bien sûr de la métapsychologie freudienne. »
Et lorsqu’on dit coupé, c’est comme si, en effet, tout ce qui avait précédé en Psychopathologie depuis plus d’un siècle n’avait jamais existé. On repart de zéro, du passé faisons table rase, exactement comme il n’est jamais question de l’histoire du sujet ni de son passé dans ce type de thérapies.
Ceci a permis récemment à ce que, en France, les HAS éditent un guide reflétant soi-disant une conférence de consensus formalisé. Or parmi les participants, 53 ont émis des désaccords (complets ou partiels), ou des réserves sur la méthode d’élaboration ou sur certaines recommandations, dont 12 des 24 membres du comité d’organisation. Tout cela pour vous dire que ce qui apparait, comme ça comme étant « l’officialité », d’une vérité en matière d’approche et de recommandation des HAS est en fait très controversé au sein même du comité qui le compose.
Sur les 350 pages du texte principal, 70 présentent l’intérêt des techniques dites cognitivo- comportementales ; 32 destinées aux traitements médicamenteux, et 3 à une approche psychanalytique et de psychothérapie institutionnelle.
Il va de soi que les DSM et le CIM 10 sont les nomenclatures sur lesquelles se sont naturellement adossées les techniques cognitivo-comportementales puisqu’on ne s’intéresse plus, dès lors, au sujet, que pour son comportement ou le dysfonctionnement de ses fonctions : calcul, écriture, comportement, humeur, de façon à l’adapter au plus vite. Aussi ces méthodes sont-elles des techniques aversives, proches de la punition, (s’immerger parmi des insectes dont on a la phobie) sorte d’inoculation de stress ou encore de « modeling » dans lesquelles une conduite est dictée au malade ? Toutes ces techniques sont la conséquence de la question suivante : qu’est ce qui permet à quelqu’un de se souvenir, de comprendre, de connaitre hors de toute conflictualité psychique, de toute vie fantasmatique, de toute problématique entre affect et représentation ? C’est-à-dire en dehors de toute subjectivité, hors ce que la psychanalyse travaille depuis plus d’un siècle. Du reste, lorsqu’on dit des cognitivistes qu’ils ne respectent pas le sujet, on peut se poser la question de savoir de quel sujet il s’agit ; s’agit-il du sujet de l’inconscient ? S’agit-il du sujet en tant que personne ? Il faudrait pouvoir s’entendre concernant cette appellation assez générale du sujet. Evidemment ils ne respectent pas le sujet parce qu’en se rangeant du coté de la science, actuellement on n’a plus besoin du sujet pour développer ces recherches. Le temps où les recherches s’adossaient au sujet est révolu depuis bien longtemps. Il s’agit bien en effet d’abraser toute subjectivité chez le sujet. De constituer un objet de recherche sur lequel s’appliqueraient des techniques de conditionnement et/ou suggestion qui pourraient valoir pour tout objet sans discernement de sa singularité. Effectivement, quand on parle d’abraser la subjectivité, ce qui fait difficulté est la singularité. C’est-à-dire que si je peux appliquer une thérapie à quelqu’un, il faut que ce soit valable pour tout homme, ce qui rejoint là ce qu’on appelle une expérience scientifique à savoir qui est applicable quel que soit le sujet.
C’est en effet une véritable guerre comme le qualifie Claude Guillebaud qui consiste dans l’enjeu de savoir dans le milieu scientifique si l’homme pourrait enfin être assimilé à une machine , si son cerveau se ramène au jeu complexe des connexions neuronales , ou si demeure en lui , malgré tout, un principe insaisissable : âme , esprit, conscience, sujet, sujet de l’inconscient.
Pour ce faire, cela suppose la partition du cerveau entre réalité matérielle physique, relevant des neurosciences, et cerveau compris comme processus informationnel que la logique informatique permet d’analyser.
Par conséquent, dans la psychologie et la psychopathologie cognitives, il n’y a pas de sujet et encore moins de sujet de l’inconscient puisque la pensée est réduite à une forme de calcul.
Pourtant « un concept est ici au centre du champ cognitiviste [……] c’est celui d’image ou de représentation mentale. Dans la neurobiologie cognitiviste et réductrice de Jean Pierre Changeux, ou en psychologie cognitive, ce concept décrit la représentation cérébrale mémorisée ou imaginée d’un objet physique, d’un concept, d’une idée, ou d’une situation. Il renvoie à l’intelligence adaptative, qu’elle soit humaine ou animale, fortement liée à la capacité de stocker, traiter et faire évoluer un capital d’images et de représentations mentales. Or cette question de représentation mentale est indissociable du lien entre les processus biologiques et les processus de métaphorisation, lien qu’a évidemment travaillé la psychanalyse depuis plus d’un siècle et qui, sans ce lien ne serait que spiritualisme – ce dans quoi aimeraient l’enfermer les cognitivistes. »
Donc plus de psychogénèse et exit les différents espac
es psychiques tels que celui du fantasme, du rêve, après, évidemment, la découverte depuis Bichat, de l’espace du corps …
Une petite parenthèse comme nous le rappelle encore Pirlot à propos de Spitzer qui, amateur de bio énergie, fut pressenti pour diriger la troisième édition du DSM dans laquelle il fit un bref retour à KRAEPELIN qui lui permit dans un premier temps de rétablir une analogie entre troubles mentaux et maladies organiques puis avec le DSMIII R de procéder à un coup de balai du phénomène psychique substituant à la terminologie de Kraepelin celle des psychologues comportementalistes du conditionnement. Ainsi les concepts de la Psychiatrie ancienne disparurent et seuls subsistèrent les troubles qui permirent de faire entrer 292 nouvelles maladies puis 350 pour le DSM IV en 1994 et on en attend encore de nouvelles pour le DSM V dans lequel il faut déjà noter quelques nouveaux syndromes comme celui par exemple d’addiction tels que l’activité sexuelle libertine, l’apathie, l’amour de la gastronomie ou encore le plaisir de se promener pendant des heures sur internet.
Plus aucune réflexion théorico-clinique par conséquent mais surtout beaucoup de nouvelles molécules à prescrire pour le plus grand bénéfice des laboratoires pharmaceutiques qui avaient bien perdu, il faut le dire, avec la Psychanalyse ….
Ainsi, ce qui est visé par les neurosciences est de faire la démonstration d’un inconscient sans sexualité et d’un conscient sans subjectivité. C’est ce que les cognitivistes vont s’employer à démontrer en donnant à ces deux concepts des bases cérébrales. C’est amusant tout de même car ce que Freud introduit avec l’inconscient, c’est que précisément, tout est sexuel. Hors un siècle et quelques années après, on s’aperçoit qu’il y a là une sorte de retour, d’abrasion, non pas du sujet mais de la subjectivité qui vise la dimension sexuelle liée au sujet de l’inconscient
Lionel NACCACHE, que nous avions invité à la sortie de son livre et que j’ai volontiers relu pour le séminaire de ce soir, va s’employer à démontrer tout cela en prenant l’analogie de Christophe Colomb qui, croyant découvrir les Indes commit l’erreur de découvrir les Amériques, et Freud, croyant découvrir l’inconscient commit l’erreur de découvrir le conscient… Vous voyez que le concept d’inconscient et de conscient est inversé chez les cognitivistes.
Comme l’évoque Pirlot, J. Boulanger résume très bien l’enjeu « La conscience est vue comme une néo capacité neurologique d’apparition tardive en termes d’évolution, comparée à l’immense précession phylogénétique du fonctionnement inconscient ; nouvelle sur- capacité de réseaux neuronaux spécifiques dont seuls les primates supérieurs ont le privilège ».
C’est pourquoi la neuro-imagerie médicale, l’imagerie par résonnance magnétique et la neuroradiologie vont se lier pour permettre d’observer ou de simuler des défauts de fonctionnement pouvant être assimilés à des troubles névrotiques et par conséquent permettre de visualiser « l’oubli volontaire » en d’autres termes le refoulement …..
A ce concept, Naccache préfère le terme de « représentations mentales inconscientes qui disparaissent en quelques millisecondes ».Il veut faire des expériences qui permettent d’allier la conscience à la représentation de mots mais ne lui laissent pas la possibilité de relier cette dernière avec les opérations propres au préconscient ou au refoulé secondaire (condensation, déplacement, le lapsus…). C’est avec une expérience qui consiste à flasher des lettres sur un tableau quelques dixièmes de secondes et à retenir celles que le sujet de l’expérience retient que Naccache conclut ceci « Dans l’expérience de Sperling, les représentations inconscientes de chacune des lettres du tableau nous sont potentiellement accessibles immédiatement après sa disparition. Certaines seront consciemment appréhendées et rapportées par le sujet tandis que les autres verront leur qualité décroitre très rapidement pour disparaitre en quelques secondes. En paraphrasant Jacques Lacan, dont le goût pour les mathématiques et la géométrie était bien connu, on peut donc proclamer grâce à Georges Sperling que l’inconscient est structuré, sinon comme un langage, du moins comme une exponentielle décroissante ! ».Tout ceci, bien entendu n’a d’intérêt que celui de démontrer que ces inscriptions en millisecondes que Naccache appelle l’inconscient s’opposent à l’inconscient intemporel, (in)actuel Freudien.
Néanmoins, il bute sur le refoulement qui ne peut pas être expérimenté de la même façon. Et par conséquent il n’y a pas non plus de possibilité d’intégrer à son inconscient le déplacement et la condensation, c’est-à-dire tout le travail de la métaphore et de la métonymie pourtant à l’origine de la construction du langage, langage hors communication bien-sûr.
C’est évidemment sur la question du langage que toute la problématique achoppe, exactement comme on a pu l’envisager concernant les autistes. En effet dans la discussion très intéressante que nous avons eue lors du dernier séminaire enfant, Françoise Crozat faisait l’hypothèse tout à fait nouvelle que dans l’autisme il ne s’agisse pas concernant le langage, du manque de la métaphore, bien-sûr, mais elle ajoutait, élément très original, qu’il ne s’agirait pas non plus du manque de métonymie. Les autistes ont en effet les plus grandes difficultés à organiser une action dans la temporalité et sont plutôt dans la photographie des images qui pourtant les habitent sans pouvoir néanmoins les relier entre elles, puisqu’il faudrait pour cela disposer de la métonymie et bien sûr de la métaphore. C’est pourquoi leurs images photographiques s’organisent plus sous forme de catalogue, un peu de la façon dont on range les dossiers dans un ordinateur. Ainsi, pour disposer d’un élément, il faut non seulement ouvrir tout le dossier photographique mais de plus faire défiler l’ensemble des images prises, au sein desquelles, il peut ensuite s’arrêter sur celle qu’il cherche. Il n’y a donc pas d’association signifiante ni par similarité ni par contiguïté mais un fonctionnement par une sorte d’arborescence photographique, puisqu’ils ignorent le refoulement. C’est ce qui leur donne aussi ces grandes capacités à pouvoir repérer les chiffres et tout ce qui est de l’ordre des catalogues, justement, puisqu’ils disposent d’un ensemble non discriminé, en raison de l’ignorance du refoulement au sein duquel ils peuvent alors piocher…Je n’ai pas dis choisir…
Par conséquent, pas de lien de causalité à donner aux différents épisodes des états mentaux qu’ils rencontrent, ce que nous développerons tout à l’heure en termes de pathologie précoce de l’empathie, puisque le catalogue photographique n’a pas le statut de souvenir.
Les autistes restent donc collés à l’aspect concret des évènements et peuvent, par conséquent, difficilement imaginer un autre déroulement que celui dont ils ont été témoins ou acteurs. Impossible d’accéder à ce qui a failli ou encore à « ce qui aurait pu arriver si »; c’est pourquoi les autistes ne mentent pas.

Aussi présentent-t-ils un trouble majeur de l’investissement de la remémoration alors qu’ils ont une mémoire exceptionnelle puisque la représentation n’est jamais l’équivalent de la présentation : leur plus grande difficulté est plutôt celle de pouvoir oublier car cela suppose, comme la remémoration, un travail de deuil. « Se souvenir c’est faire le deuil de l’expérience retrouvée dans sa mémoire mais perdue définitivement par le seul fait que, en s’en souvenant , on la rejette dans le passé ».
Du coup, peut être pouvons-nous examiner ce que proposent les neuroscientifiques avec cette lecture, à savoir, l’inconscient dont ils parlent n’est-il pas celui que l’on pourrait reconnaitre aux autistes qui, pour eux, se situe en deçà de la métaphore et de la métonymie. A savoir
, si on reprend l’algorithme saussurien arbre : l’image de l’arbre, c’est-à-dire le passage du mot au concept, c’est un peu comme si, pour les autistes, il n’est jamais possible de se séparer de l’image pour pouvoir être dans le concept, alors qu’évidemment nous pouvons être dans le concept parce que nous avons fait le deuil de l’image. Autrement dit, c’est un peu comme si, dans ce cas, le passage à l’écrit arbre, le concept, nécessitait en permanence le recours à l’image, au dessin de l’arbre pour être entendu ou utilisé par l’autiste et donc comme si, pour désigner un arbre en particulier, il fallait avoir recours à la liste de tous les arbres photographiés, rencontrés en tant qu’expérience pour pouvoir en signifier un en particulier. Ainsi, Il n’y a pas de passage au concept arbre. En effet, comprendre un mot, c’est être capable d’accéder à l’ensemble des connaissances associées à sa signification. Or c’est très précisément ce qui manque à l’enfant autiste qui lui, comme nous venons de le voir, pour comprendre le mot, a un accès de type catalogue photographique et arborescent dont rien n’indique qu’il s’agisse de ce que nous appelons « comprendre ». Si on veut entrer dans la logique autistique, peut-être faut-il que l’on puisse, nous aussi, se départir de la façon dont « comprendre » veut dire comprendre pour nous.

S’agit-il d’une autre structure que celle de la psychose qui n’empêche pas de se reposer justement la question de savoir de quel inconscient il s’agit si le langage dont les autistes usent est structuré hors métaphore et métonymie dans les arcanes du catalogue photographique que je viens d’évoquer ?
Naccache propose une sorte d’inconscient automatique contrôlé par la conscience au sein duquel il existe des processus cognitifs inconscients permettant un traitement sémantique : processus liés à des chaines de pensées complexes culminant dans un acte moteur . C’est donc une chaine de pensées complexes qui passe par un réseau neuronal. Pour les nombres c’est l’IRM qui donne la réponse : le réseau en question c’est le HIPS, c’est-à-dire l’horizontal Intra pariétal sulcus, en d’autres termes la portion horizontale du sillon intra-pariétal que l’on définit depuis des années déjà comme le processeur numérique sémantique. La question est donc maintenant de savoir si ces processus sémantiques découverts à propos des nombres pourraient également concerner tous les mots de notre vocabulaire ? Naccache répond « Est-il possible qu’un mot écrit soit représenté inconsciemment par un esprit humain jusqu’au niveau de sa signification ? Nous pouvons répondre par l’affirmative. »

L’Inconscient étudié par les neurosciences ne relève donc pas de celui du refoulé de la sexualité infantile, celui-là, Naccache le qualifie de « fictionnel » et va jusqu’à appeler Freud « maitre des fictions » puisque pour lui « Freud mit au jour un rouage essentiel de notre conscience: précisément ce besoin vital d’interpréter, de donner du sens, d’inventer à travers des constructions imaginaires » . Pourtant, si l’angoisse peut être expliquée par un soubassement neurobiologique, une phobie et sa compréhension relevant du fantasme et de l’angoisse de castration liée à l’Oedipe reste extérieur à toute explication neuroscientifique… Ce n’est pas pour autant que l’on ne puisse pas localiser l’angoisse en tant que telle dans l’une des aires du cerveau..
Un mot alors sur le repérage par neurosciences de la mémoire et, peut-être alors du refoulement puisque c’est bien toujours ce concept qui bute.
Il s’agit du recours à la découverte de la protéine, la phosphatase 1 (PP1) qui, présente dans toutes les cellules de notre organisme, serait pourtant un élément essentiel dans la régulation de la mémoire …
Les souvenirs enregistrés dans l’enchevêtrement des neurones du cerveau, la mémorisation se déroulent en plusieurs temps dont le premier qui part de l’information sous forme d’influx nerveux, passe la porte d’entrée (hippocampe) et parvient ensuite aux neurones où elle provoque la libération de molécules telles que dopamine et acétylcholine. Elle se fixe ensuite sur des récepteurs synaptiques qui produisent alors une autre enzyme, la kinase qui elle, demande à l’ADN des neurones de produire les protéines nécessaires à la construction de nouvelles synapses à partir de celles existantes. Ainsi cette altération permet à la kinase d’assurer l’enregistrement des informations un peu comme les informations numériques se gravent sur un CD en altérant sa surface.
La mémorisation est donc un remodelage des réseaux neuronaux qui requiert la croissance de nouvelles synapses. C’est là que la PP1 intervient puisque c’est elle qui empêche la croissance ou provoque la disparition de synapses existantes, détruisant alors des souvenirs déjà stockés. C’est-à-dire qu’elle assure une sorte de régulation du stockage de la mémorisation. Par conséquent si on suit ce raisonnement la PP1 peut non seulement empêcher la formation de souvenirs mais aussi détruire des souvenirs déjà existants. Provoquer donc un oubli total ou transitoire ; mais également bloquer le renouvellement de synapses lors de nouveaux apprentissages et aussi inhiber le rappel de souvenirs déjà constitués ou plus simplement empêcher la saturation du stockage mémoriel. Ce qui ne nous renseigne pas pour autant sur le pourquoi du stockage de certains souvenirs alors que d’autres sont effacés. Cela donne quelque chose d’extrêmement intéressant sur les processus chimiques et neurophysiologiques de la façon dont la mémoire fonctionne dans le cerveau ce qui est absolument intéressant et passionnant. Cependant, là encore, cela ne dit pas pourquoi on va plutôt se servir d’une chose pourquoi en oublier une autre.
Néanmoins, c’est une façon de repérer comment fonctionne neurologiquement notre mémoire et, pourquoi pas, ce que nous appelons le refoulement et ce que serait ce refoulement au sens biologique; ce qui ne s’oppose nullement à la théorie freudienne de la mémoire, c’est-à-dire de l’oubli, mais qui ne rend pas compte du pourquoi on oublie et comment chaque sujet refoule de façon différente de celle de son voisin… Et même si, comme je l’ai dit précédemment, l’inconscient des neurosciences ne rend pas compte du refoulement de la sexualité infantile, elle peut néanmoins nous renseigner sur les mécanismes neurophysiologiques qui sont en fonction dans la mémoire et son effacement …
Pourquoi vouloir, dès lors, absolument rendre compte d’une continuité entre cérébral et psychique ou entre l’inconscient psychophysiologique et l’inconscient psychanalytique puisque chacun éclaire son propre champ d’action et d’opérations ?
Cela semble si vrai que Laurent Danon Boileau, cité par Pirlot, nous dit ceci : « L’activation du mot peut partir de l’image motrice, il n’empêche que le souvenir du mot entendu se trouve nécessairement en position de médiation sur le chemin qui mène au signifié .En conséquence, l’image verbale motrice perd de son autonomie : elle devient une sorte d’appendice moteur du mot entendu . Si l’on veut la zone de Broca est passée sous la zone de Wernicke. Si l’on suit le raisonnement de Freud, ce qui compte c’est la voie du sens (pas nécessairement du sens conscient), c’est le mot entendu non le mot prononcé. » et d’ajouter : « c’est si vrai qu’à partir de huit mois un enfant ne peut plus prononcer que ce qu’il entend .Alors que vers 3 mois ( quand les zones de Broca et Wernicke sont encore disjointes ), l’enfant produit tous les sons de toutes les langues (il explore ses capacités phonatoires .Vers 7-8 mois , en revanche , quand la boucle audio phonatoire (perceptivo-motrice ) s’est installée , l’enfant ne peut plus prononcer que les phonèmes qu’on lui fait entendre dans sa langue maternelle. La perception du sujet formate sa production. »
Ce qui confirme la thèse de Freud selo
n laquelle l’accès au sens se fait nécessairement par le souvenir du mot entendu (l’image verbale auditive, zone de Wernicke).
De manière presque caricaturale, on peut dire que les activités pulsionnelles, images, sensations et émotions sont localisables dans les aires corticales droites alors que pour la parole, le calcul et en général les activités de réflexions, on localise l’activité dans les aires corticales gauches . Par conséquent il y a une sorte d’aller et retour du pulsionnel au langagier en passant par le corps calleux. ….Mais encore une fois localiser ne rend pas compte de la construction du fantasme chez chaque sujet ni des raisons pour lesquelles certains vont devoir refouler telle chose plus tôt qu’une autre ; dès lors pourquoi vouloir se servir d’une recherche pour invalider l’autre alors que nous voyons très bien leur complémentarité, voire comment à certains carrefours l’une peut éclairer l’autre. A cet égard, je ne ferai pas le chemin qui consiste à reprendre le schéma de L’Esquisse de Freud, dans lequel on peut retrouver l’intuition freudienne de nombre de ces éléments maintenant localisables, aussi je vous renvoie à ce livre de Pirlot que je ne cesse de vous commenter.
Mais je voudrais, avant d’en finir pour ce soir évoquer deux points très importants qui concernent, chacun, la théorie de plasticité du cerveau qui nous confirme un certain nombre de concepts avec lesquels nous travaillons.
Tout d’abord les neurones miroir qui sont d’un grand intérêt pour les questions d’identification et de transfert. En effet, la capacité de se représenter les états mentaux d’autrui est liée, selon les neuroscientifiques, à une fonction spécifique de représentation de l’action : ce sont les mêmes zones du cerveau qui sont activées pour la planification, l’exécution ou la perception de cette action réalisée par autrui. Or, ce sont les sensations proprioceptives et ce qu’ils appellent les copies d’efférence qui, envoyées à un comparateur lors de l’exécution, font la différence et permettent l’attribution à soi ou à autrui. Tout ceci pour ouvrir sur la question de l’indice de réalité. Vous entendez bien que c’est de cela dont il s’agit…Si on peut discriminer l’action en soi ou en l’autre, nous sommes en plein centre de ce que Freud recherchait en terme d’indice de réalité. Donc ouvrir sur cette question et également sur ce que nous appelons la réalité psychique puisque en relisant l’Esquisse toute la question de l’indice de réalité peut être reliée à l’attribution à soi ou à autrui d’une pensée et d’indice de réalité. Il faut ajouter à cela que ce processus est en marche très tôt pour l’enfant puisque l’on peut rapprocher la notion de transitivisme de la mère qui interprète les cris de son enfant à ce même processus. En effet, le transitivisme attribue à l’enfant quelque chose qu’elle interprète ; c’est-à-dire que l’on est là encore dans ce que nous appelons indice de réalité ou réalité psychique et ce que les neuroscientifiques appellent efférence…Du reste, si on traduisait par empathie, on pourrait dire que c’est précisément ce qui manque chez l’enfant autiste, ce que d’aucun comme Daniel Stern appellent manque ou absence d’ « accordage émotionnel », ou d’autres comme Meltzer « démantèlement » ou encore comme Didier Houzel « angoisses massives de précipitation » qui relèvent toutes de ce que l’on peut appeler pathologie précoce de l’intersubjectivité chez l’enfant autiste.
Il faudra donc chez ces enfants organiser l’immuabilité de l’environnement, c’est-à-dire de l’imprévu, faute de pouvoir disposer de l’attribution à soi, à autrui et donc de l’indice de réalité nécessaire à tout processus d’adaptation au réel… Il reste la question de l’identification qui, de manière plus sophistiquée nous apporte de quoi débattre également, mais ce n’est pas le sujet de ce soir .
Ce dernier point qui reprend l’idée de Freud, développée dans la lettre à Fliess du 21 septembre 1897, à savoir l’incapacité de repérer les indices de réalité dans l’inconscient nous amène à notre second point et dernière remarque concernant la plasticité du cerveau.
En effet il y a tout un pan très intéressant qui nous conduit à penser la question du désir et de ses effets, notamment par les recherches qui concernent la localisation du développement d’une zone cérébrale en fonction de l’activité d’un sujet. Nos expérimentateurs se sont donc mis à enregistrer la localisation et l’épaississement des zones du cortex liées à l’exercice de la musique. Pour ce faire ils ont pris trois personnes qu’ils ont soumis chacune à une expérience différente sur le même sujet.
La première, un pianiste à qui l’on demande de jouer un certain nombre de gammes sur un piano et chez qui on visualisait par imagerie du cerveau la zone activée et l’ampleur de l’épaississement de cette zone, ce qui est particulier aux pianistes.
La seconde un non pianiste à qui on demande de jouer ces mêmes gammes sans piano réel, chez qui on visualise la même zone d’activation et, en quelques mois le même épaississement de la zone.
Enfin une troisième et dernière personne à qui l’on demande d’imaginer simplement jouer ces gammes sur un piano et chez laquelle on visualise non seulement la même zone d’activation mais de plus le même épaississement que chez les deux premiers individus …
Cette expérience très extraordinaire montre, non seulement que la récupération des neurones du cortex chez des sujets lésés à la suite d’AVC est possible grâce à la plasticité du cerveau contrairement à ce que l’on avait pu croire jusqu’à présent, mais aussi qu’il n’y a pas de nécessité de passer par une motricité excessive pour récupérer des actions que l’on croyait perdues. Enfin, cette expérience montre surtout que ce que les neurophysiologistes et autres cognitivistes croient avoir découvert en termes de plasticité du cerveau n’est autre que ce que nous avons toujours appelé la force du désir que, d’une certaine façon, comme l’avait également anticipé Austin à sa façon : « dire, c’est faire ».
Le débat est donc ouvert pour autant que l’on ne veuille pas régler ses comptes…C’est-à-dire qu’il s’agit de se servir de la recherche comme un chercheur…
On a beaucoup à apprendre mais ils ont aussi à apprendre du travail que nous menons sur toutes ces questions avec le respect minimum si l’on veut pouvoir se conduire comme chercheur, de ce que chacun investit dans son propre champ. Je pense qu’il faut à la fois essayer de repenser ce qu’on entend par sujet, revoir comment les champs opératoires de chacun peuvent se circonscrire sur des choses qui n’embolisent pas forcément le champ des voisins et qu’il serait plus intéressant de pouvoir se servir, comme chercheur, de ce que les voisins travaillent et non pas chercher à démontrer que cela est idiot. Cela est valable pour les neuroscientifiques comme pour les psychanalystes…
Alors évidemment, le problème arrive lorsque cela devient biologique. La difficulté est là. Parce que si l’on se cantonne à la dimension de la recherche, on arrive à développer des éléments, comme je crois l’avoir fait ce soir, qui présentent un intérêt pour nous. Mais si on va transformer d’un côté ou de l’autre notre travail en idéologie débutante, c’est une méconnaissance du travail et des résultats de la recherche.
Il est vrai que peu d’entre nous sont dans une volonté de faire cet effort car, pour des raisons objectives, on est très vite pris dans un jeu politique… En effet, les politiques se servent d’une chose ou d’une autre pour soutenir une idéologie.
A ce moment-là, on n’est plus dans des champs de recherche mais dans des champs de discours…Il faut peut-être respecter, dans ces discours, la spécificité des uns et des autres.
Le discours politique, comme le font les HAS, qui soutient la disparition de la psychanalyse, est un discours politique qui ne rend absolume
nt pas compte de quoi que ce soit concernant la psychanalyse, mais qui rend compte d’un certain type de lobbying qu’il ne faut pas mélanger, ni au discours psychanalytique, ni au discours scientifique. On aurait donc intérêt à discriminer les choses à la fois en termes de discours et en termes de champ respectif de nos recherches. Je considère, en effet, que la psychanalyse est, et demeure, un champ de recherche tel que Freud l’a ouvert et que Lacan l’a poursuivi.
Marcel Rockwell : C’est un peu aussi tenir compte de la place des énoncés. Par exemple du discours du maître ou du discours universitaire.
R.Lévy : Tout à fait. D’ailleurs on peut se référer aux quatre discours et leur problématisation dans la circulation pour dissuader de ce qui ce passe là.
M.Rockwell : De même la neuroplasticité et la possibilité à la suite de lésions, de récupérer certaines facultés, par d’autres voies neuromotrices et neurologiques, non pas analogues mais équivalentes.
R.Lévy : Absolument. Mais je trouve que c’est un champ que l’on peut réserver à la neurophysiologie et à la biologie, mais il n’empêche que pour pouvoir parvenir à cela, s’il n’y a pas de désir, cela ne marche pas. C’est là où intervient cette question essentielle pour nous… A savoir que oui, nous avons les capacités neurophysiologiques et chimiques de pouvoir récupérer un certain nombre de lésions que l’on pensait irréversibles jusqu’à une période très récente, si et seulement si le désir est à l’œuvre pour que cela puisse se faire. Une façon de parler du sujet.
Anna Konrad: Je pense à un neuroscientifique, Alain Prochiantz, qui écrit des choses vraiment intéressantes, notamment décrites dans un livre que je viens de lire : La biologie dans le boudoir , autour du non déterminisme biologique et neurologique. Au départ il est biologiste du développement, il se définit comme scientifique sans foi ni loi ; il n’y a pas de loi dans la nature, par exemple. Ce sont vraiment des questions très importantes pour lui et  il arrive finalement par son travail, ses recherches et sa réflexion à quelque chose qui est n’est pas la singularité, parce qu’il ne travaille pas avec le signifiant, mais qui est l’unicité de chaque être humain vivant. C’est assez radical aussi de poser les choses comme cela. En fait il parle de cette unicité dans un langage biologique et c’est lié à la plasticité du cerveau, au fait que le cerveau se régénère contrairement à un dogme très ancestral. Il dit en particulier quelque chose de très intéressant sur cette régénérescence, à savoir qu’ elle se produit dans une partie du cerveau, notamment l’hippocampe, qui est très liée aux émotions et où la mémoire transite un certain temps, pas très long, et de là se produit quelque chose comme une sélection qui va faire se déplacer ces inscriptions ailleurs et qui est différent d’un individu à un autre. Donc que la plasticité se produit toute la vie, et je trouve que dans nos champs de psychiatrie notamment, on peut travailler avec des gens qui ont cette théorie. Cette unicité, c’est quelque chose qui peut finalement non pas se juxtaposer, non pas s’additionner, mais se côtoyer en quelque sorte. Car effectivement, on ne peut pas côtoyer quelque chose où un sujet humain serait juxtaposable à un autre sujet humain et répondrait au même conditionnement, ça n’est pas possible.
Leandro De Lajonquiere: Anna a raison, la question est dans l’absence de déterminisme. Différence entre la science et l’immunologie des scientistes, vous savez la fameuse institution d’Althusser entre la science et les hommes de science, est lorsqu’on bascule du coté du déterminisme. Et on va dire que la psychanalyse n’est pas une garantie de ne pas être justement une idéologie du coté du déterminisme… Il y a pas mal d’exemples de ce côté là…Il y a un problème de causalité. Il y a aussi le problème de l’imitation dont parle un scientiste japonais en introduisant le déterminisme. Je ne sais pas si tu te souviens. Ça c’est bizarre, pour un psychanalyste, si l’on maintient dans la psychanalyse l’idée de l’imitation, la psychanalyse c’est foutu quoi… On revient à Freud, parce que Freud l’avait mis de côté.
R.Lévy : Alors c’est une discussion très complexe car reconnaitre les capacités d’imitation est aussi pouvoir dire qu’à une certaine époque il n’y a pas de fantasme chez l’enfant, que l’on n’est pas dans l’identification, on est dans l’imitation qui est à différencier de l’identification. On maintient cette différence en disant que c’est une question de temporalité, de logique de l’inconscient dans sa temporalité. Donc je ne suis pas contre ce concept d’imitation,  même, je pense que chez certains enfants psychotiques, ce stade n’a jamais été dépassé. Il n’y a pas d’identification possible.
Mais je voudrais revenir sur le déterminisme parce que cela a des conséquences dans ce que disait Anna à propos de l’hippocampe, car c’est là où les choses se séparent… Si c’est localisé dans cette région et si tout ce que ce biologiste évoque, comme d’autres d’ailleurs, est vrai, cela veut dire que, ou bien l’on considère qu’il faut absolument activer cette partie et là les cognitivistes ont des thérapies tout à fait actives pour travailler sur cette partie. Où bien alors, on est freudien et c’est une tout autre façon d’envisager les choses… On ne peut pas maintenir ces deux approches de façon définitive sans qu’à un moment donné on ne doive choisir une option. Je dirai que l’option cognitive, non seulement n’est pas mon option, mais je pense en plus que c’est une mauvaise option. C’est là où je peux dire que je peux aller jusqu’au point où j’en suis avec ces recherches, qui nous amènent à des éléments tout à fait intéressants, mais que quand il s’agit de passer à la question thérapeutique… Parce que c’est là que cela se divise, c’est là où l’on ne peut plus être dans une considération universitaire seulement de la recherche. Il y a un moment où il y a un choix, une option à prendre et ça s’arrête là parce que c’est là que commence l’orientation thérapeutique.
A. Konrad : Je ne comprends pas ce que vous évoquiez avec le traitement agissant directement sur l’hippocampe…
R.Lévy : Parce qu’il y a tout un tas de traitements, dont les neurocognitivistes sont à l’initiative, de récupération de mémoire lésée due justement à des problèmes de synapses localisées dans l’hippocampe ou autour de l’hippocampe et on a des thérapies adaptées à cette récupération. Avec le danger de : « Si ceci est bon pour ça, ça l’est pour le reste ». Ce qui est le problème. A savoir si l’on peut récupérer dans un certain nombre de lésions, des neurones là où l’on pensait que ce n’était pas possible et si on peut le faire par le biais des thérapies cognitives, alors cela veut dire que pour ce qui concerne l’ensemble de ce qu’il appelle l’inconscient, mais qui n’est pas du tout l’inconscient freudien, on peut travailler avec ces mêmes méthodes et en particulier pour les enfants autistes…
Radjou Soundaramourty : A propos de la Haute Autorité de Santé et de ces pratiques qui débordent jusque dans le champ du social, il y a cette question de ces bases scientistes, cette volonté d’expliquer les choses par la science qui déborde de nos champs. La sociobiologie, le néodarwinisme… Ces disciplines qui vont expliquer un certain nombre de phénomènes sociaux à partir de concepts, de la manière de penser de certains biologistes. Et là, en effet, ces scientistes, à partir du moment où cela vient envahir tous les autres champs, c’est là que ce situe le problème. Car toutes ces pratiques se veulent « anidéologiques », « anhistoriques » et je pense que précisément, il y a tout intérêt à ce qu’il y ait une archéologie de ce savoir : d’où cela vient ? Comment c’est produit ? Quels effets ? Et c’est là qu’il faut en parler et où l’on constate un déni total. Cela n’est pas neutre…Il est intéressant
de savoir dans quel type de discours cela vient s’inscrire et du coup quel effet surtout quand ça veut avoir relation dans le social et s’appliquer à d’autres champs. Alors pour la psychanalyse, en effet, Freud et Lacan ne cessent de dire : « pas de représentations du monde », se posent alors des questions : quelle politique de la psychiatrie ? Quelle politique du sujet ? Non pas uniquement en référence à la biologie, mais aussi à la question des discours, par rapport aux quatre discours. C’est vrai que la limite n’est pas claire. On peut vite verser dans une représentation de ce qu’est un sujet. La place du sujet dans le discours du psychanalyste n’est pas la même que la place du sujet dans le discours du maitre même si, en effet, ces quatre discours sont particuliers entre eux. Certes les discours tournent, mais il a un certain nombre de pratiques qui sont clairement encrées dans un type de discours. Et ça, il s’agit quand même de l’analyser ou de le faire entendre. Mais c’est sans doute aussi propre au libéralisme, non ? Cela se veut complètement apolitique et pragmatique avec des choses aussi de l’ordre d’un naturalisme avec le scientisme. Dans toutes ces études biologiques, il y a quelque chose d’une tentative de description de la nature humaine, ce qui est un oxymore puisque dans « nature » et « humain » il y a là un point de différence radicale. En effet, la question de l’humain est une exception dans la nature…Aujourd’hui, en tout cas, il me semble qu’il y a quelque chose qui verse du côté de décrier une nature humaine et je pense qu’il ne faut pas oublier que l’humain est du coté de la culture et pas de la nature. Enfin, c’est vrai que du côté de la science, on s’oriente du côté du modèle biologique. Or du côté de la science, il y a aussi la question du modèle de la physique quantique qui elle n’est pas du côté de cette logique scientifique là. Il y a là d’autres accointances, d’autres liens, d’autres façons de penser plus proches des arts, de la poésie et aussi de la manière dont l’inconscient dans une cure peut procéder parfois. Quand on parle cette année de la logique de l’inconscient, il y a une logique… Et encore, je ne suis pas suffisamment spécialiste là-dedans, mais il s’agit d’une logique qui s’affranchit d’un certain nombre de modèles positivistes par exemple et qui est dans un autre type de penser, c’est autre chose. Donc là encore, lorsqu’on parle de science, de quelle science parle-t-on ? Et précisément lorsqu’on parle de la recherche avancée en biologie qui n’est pas forcément la même que la recherche en physique quantique.
Françoise Cosson : Je vais revenir à quelque chose de plus simple, dans la clinique : je pensais à l’article de Freud sur la cécité hystérique, et puis des patients arrivant avec des migraines épouvantables…Une expérience menée avec des caméras ou l’on filme le cerveau en action de la personne qui a des crises de migraine, a montré qu’il y avait une vasoconstriction, c’est-à-dire que les vaisseaux se resserrent dans une partie du cerveau. Alors ce que je trouve fantastique c’est la façon dont le symptôme disparait uniquement avec la parole. On voit alors que le cerveau est irrigué normalement…c’est un petit exemple. Il se trouve que j’ai été neuropathologiste… En fait on sait très peu de choses sur le cerveau. Il y a une revue que je trouve très bien faite, de l’association France Alzheimer c’est un petit bulletin très pointu de recherches sur la mémoire présentées à chaque fois comme étant la découverte du siècle…Le cerveau est mis en jeu dès que l’on pense…Je pense que l’on ne peut pas réfuter toutes les découvertes des neurosciences, il faut s’en servir à bon escient. J’ai une petite jeune femme en analyse, pour qui on n’a jamais rien trouvé et qui après douze années de séances comportementales à 120 euros non remboursés par semaine, vue par différents neurologues, me dit au bout de la première séance que jamais elle n’avait pu parler…C’est ce que tu disais, le sujet n’avait pas du tout été pris en considération. Il y a un rejet de la part du corps médical pour ce type de patient car il ne trouve rien…
F.Fabre : Je me suis trouvée un jour dans un congrès de cognitivistes, invitée par un labo, décidée à m’y plonger…Il y avait là une grande prêtresse du cognitivo-comportementalisme. J’ai assisté à tout et ce dont je me souviens est cette grande prêtresse racontant comment elle avait guéri un mélancolique avec une façon de faire particulièrement surprenante de bêtise que pas une seule personne n’a contredite !
R.Lévy : C’est ce que je disais tout à l’heure, la difficulté arrive lorsqu’on commence à parler de thérapie. Là on entre dans quelque chose de cet ordre là.
F.Fabre : Leur position est de l’ordre de la suturation volontaire du sujet qui peut entraîner des passages à l’acte…
Jean-Jacques Leconte : Il semble que la localisation soit très importante. Mais j’ai du mal à comprendre en quoi une localisation permet d’avancer dans la compréhension des phénomènes. Parce qu’il y a une différence entre le support de la vie psychique et le contenu quand même. Et il semble que ces neurosciences s’occupent essentiellement du support biologique. Alors, comment articuler ce savoir là avec notre savoir à nous, en quoi ça nous est utile ?
R.Lévy : C’est ce que disait Leandro à propos du déterminisme. Si on peut localiser l’endroit par lequel on ne peut plus parler ou avancer, cela veut dire que c’est donc déterminant dans la logique du symptôme et surtout dans l’idée que l’on va pouvoir, en amont, sur cette localisation, traiter le symptôme. Il n’y a pas d’autre type de raison, c’est déterministe.
Chantal Hagué : Je voulais juste attirer votre attention sur une série qui passe sur Arte : « Real Humans ». C’est fantastique…Et cela tombe très bien concernant toute cette idéologie comportementaliste.
R.Lévy : Bien, nous allons en rester là pour ce soir.

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