Je voudrais aujourd’hui insister sur la particularité de notre congrès. En effet nous allons utiliser trois langues et c’est un grand moment pour la psychanalyse , aussi je souhaite tout particulièrement la bienvenue à nos collègues de Dublin et spécialement à Donna Redmond qui en a eue l’initiative ainsi qu’à tous ceux qui ont cru bon faire de grands voyages pour ‘compartir’ , c’est le mot espagnol qui me vient et qui est plus représentatif de ce que AF propose que celui de  ‘partager’,  c’est-à-dire le pari d’ un’ partir avec ‘quelques autres qui ne se réduisent pas seulement à des sujets différents  mais qui sont aussi des langues différentes. Aussi bien venue également à nos collègues chiliens, à ceux qui viennent d’Espagne, et à tous ceux qui, n’ayant pas pu faire le voyage vont nous écouter par Skype depuis Buenos aires ou Valparaiso.

Mais aussi, bien venue à ceux qui de toute la France et de corse  ont contribué à faire que notre association puisse cette année encore poursuivre son travail de fondement de la psychanalyse de formation des psychanalystes … .

Enfin un mot de bienvenue spécial à mon ami Nestor Braunstein qui a accepté de faire le pari avec nous de ce ‘partir avec ‘ Analyse Freudienne..

Alors Névrose, psychose et perversion ; psychopathologie désuète ou dernier bastion de la défense du sujet ?

Au fond je commencerai par la fin, c’est-à-dire par là où nous en sommes arrivés au séminaire de Paris avec la question suivante que nous aurons l’occasion d’examiner lors du déroulement de notre congrès :

 Le PASSAGE DE LA STRUCTURE AU DISCOURS assurerait-il  UNE SORTIE POSSIBLE DE LA PSYCHOPATHOLOGIE,

QUELLES CONSEQUENCES POUR LE SUJET ?

Je voudrais reprendre les conclusions momentanées sur lesquelles nous étions restés ; en particulier d’ailleurs après la tentative d’écrire un discours de l’obsessionnel que Philippe Woloszko nous a proposé. 

En effet ce passage entre la structure et le discours semble se présenter comme une possibilité de ne plus recourir à la psychopathologie.

Mais il faut constater également que ce passage   réduit d’une certaine façon la portée subversive de l’hystérique, du discours hystérique puisque, comme je l’indiquais lors de mon dernier séminaire :

 si l’hystérique peut destituer un maitre consistant elle ne peut pas destituer le flux capitaliste d’où il ressort peut être que même le discours hystérique rencontre aujourd’hui sa limite à tourner avec les 3 autres discours dès lors que le maitre n’assure plus la fonction qu’il revêtait précédemment…

Pourquoi donc sortir du psychopathologisme si ce n’est pour abandonner la classification en psychiatrie qui plombe littéralement la psychanalyse de termes qui la renvoient à des obstacles épistémologiques incontournables si on en reste avec les mêmes appellations.

En effet on ne rencontre pas dans nos cabinets des « structures cliniques » mais des positions subjectives qui se prononcent, qui s’énoncent donc sous forme de discours avant tout.

Il est toujours et encore plus aujourd’hui de notre responsabilité, en tant que psychanalystes, d’affirmer les théories psychanalytiques et leurs apports, face aux autres sciences, aux religions, aux philosophies et autres domaines.

           

      Freud a construit une conception nommée “métapsychologie”, opposée à “l’âme” et à la conscience philosophique de la psyché, que Lacan a complétée en évacuant définitivement tout sujet philosophique de la psychanalyse, en le «désontologisant», ouvrant ainsi la voie au sujet de l’inconscient.

Tout d’abord un petit repère sur la notion de sujet

Pour ce qui concerne la dimension du sujet  avec Lacan on passe de la société à la famille et de la famille au miroir avant d’identifier plus tard encore le langage comme lieu propre de l’inconscient. C’est dans la mesure où le rapport du sujet à lui-même est un rapport à lui-même comme autre, que ce sujet est sujet social en raison d’une déficience  interne qui le voue à cette entreprise.

 Le sujet est en lui-même l’effet de ce champ qui l’environne de toute part. Lacan dispose dès après-guerre avec l’œuvre de Lévi Strauss des ingrédients  nécessaires à pouvoir poser une antériorité et la détermination  nécessaire de la présence d’une culture comme système de classification combinatoire.

C’est cette combinatoire qui permet de prélever dans la nature des éléments empiriques de manière à les disposer dans une seconde nature et ainsi assigner aux individus une place et une fonction. Pourtant ce n’est pas pour autant que cela confère  encore une place, ni même un statut de sujet  à ces mêmes individus. C’est en ceci qu’il se différencie de Lévi Strauss car pour Lacan il n’y a qu’avec le langage que cette élaboration du sujet a lieu de façon définitive  et la linguistique donnera à partir de là, C’est à dire de l’œuvre de Saussure les lois de fonctionnement de ces systèmes et par conséquent du sujet lui-même.

 Ainsi c’est le sujet qui semble être finalement le véritable objet de la psychanalyse, c’est en tout cas la définition qu’en donnera Lacan dans le séminaire XI  (p 13) : « l’objet de la psychanalyse est le sujet, non pas pris comme objet en face d’un observateur neutre mais comme ne pouvant faire l’objet d’un travail que dans un rapport, une structure dans laquelle l’analyste est partie prenante » L’objet de la psychanalyse suscite donc directement la question : « quel est le désir de l’analyste ? » (Ibid. p 14)

Mais ce n’est pas pour autant que nous en avons terminé avec le sujet car : le sujet on en parle à tort et à travers et notre confusion s’accroît lorsque l’on franchit le pas du sujet humain et de ce qu’il advient dans notre monde. Il faut donc se rendre à l’évidence cette notion est à la fois l’outil le plus utile si il est bien employé et la source des plus grands conflits actuels pour ne pas dire la source des plus grandes guerres : je citerai volontiers  Alain Ehrenberg (esprit N° 309 NOV 2004 p.75) qui nous indique que le sujet est à l’origine

d’un conflit qui divise les psychanalystes eux-mêmes et porte sur les relations entre les transformations de la psychopathologie et celles de la vie sociale ;

– Les conflits d’interprétation de la psychanalyse et leurs lots de fictions ;

-Les relations orageuses de la psychanalyse avec les sciences, qu’il s’agisse des neurosciences ou de l’évaluation scientifique des traitements psychothérapeutiques.

Il faut bien dire que l’un des  supports les plus forts de cette guerre contre le sujet de l’inconscient c’est le livre de Charles Melman sur la nouvelle économie psychique dans lequel on peut lire notamment (L’Homme sans gravite. jouir à tout prix, entretiens avec JP Lebrun. Paris Denoël 2002 P 32) « voilà encore un trait de la nouvelle économie psychique : il n’y a plus de division subjective, le sujet n’est plus divisé. C’est un sujet brut (…..), un sujet entier, compact, non divisé. »

Comme nous le dit Freud «La Psychanalyse est un procédé (verfahren) médical qui tend à la guérison de certaines formes de nervosité (névrose) au moyen d’une technique psychologique» S. Freud 

La psychanalyse est confrontée à nouveau à cette question : est-elle thérapeutique et si oui avec quel appareil sémiologique repère-t-elle ses pathologies afin de les soigner ? Question d’autant plus cruciale qu’une série de nouvelles thérapeutiques telles que L’ EMDR , Hypnose et autres
TCC sont officiellement accréditées par les HAS ce qui est sans précédent dans l’histoire .

Je crois que c’est une question à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober ; mais qui n’est pas tellement récente au fond, voire même qui a toujours existée depuis la découverte de la psychanalyse. Pourtant que faire, en ce qui nous concerne de cette patate chaude de la dimension thérapeutique des cures puisque force est de constater que nos patients ne terminent pas leurs traitements de la même façon qu’ils y étaient entrés.

Pourquoi donc avoir été si  frileux sur cet aspect alors que nous savons que, par exemple avec les enfants petits nous pouvons changer leur devenir d’existence pathologique en quelques séances et que, avec les autres il en est de même dans des modalités temporelles chronologiques différentes bien sûr.

D’ailleurs Freud n’a jamais dérogé à cette dimension, voire même il a axé la transmission de sa découverte sur cet aspect franchement thérapeutique de la psychanalyse en se gardant bien néanmoins d’une quelconque ‘furon nascendi’.

Alors pourtant des questions se posent aujourd’hui qui sont intimement liées aux questions de structure

 PEUT ON ENCORE CONSIDERER  LE PHENOMENE RELIGIEUX DU RESSORT DE LA NEVROSE OBSESSIONNELLE ?

 LE TERME DE ‘NEVROSE HYSTERIQUE ‘ EST IL ENCORE ADAPTE A NOTRE CONCEPTION DU SUJET DE L’INCONSCIENT ?

 La question de la singularité comme construction, je dirai plus exactement comme éventuelle construction délirante.

 L’idée que le signifiant  dans un contexte délirant puisse  fonctionner comme signe.

C’est la question de la mise en acte du signifiant ou plus exactement passage à l’acte  comme métonymie dans les psychoses …

Ces trois dernières  questions pourraient être de nature à nous permettre de poursuivre notre questionnement sur la dimension de l’acte dans les  évènements violents  auxquels on a assisté à Paris en 2015 …

Donc la psychanalyse a eu et aura une dimension éminemment politique pour autant qu’elle continue sa référence au sujet de l’inconscient.

      De quoi Freud nous parle-t-il sans cesse  si ce n’est des effets du réel dans la clinique, dans et à travers la parole, effets qui ne peuvent être décrits selon le mode habituel de quantification des théories scientifiques habituelles. Il serait beaucoup plus facile d’étiqueter une “attaque de panique” par exemple et de prescrire.

Pour la psychanalyse, ce que viennent demander les patients à travers leurs symptômes, ne peut être réfuté d’un revers de manche et seulement par une prescription. Il s’agit de faire la supposition que, dans toute parole, il y a une part de réel et que les symptômes, en tant qu’objets renvoyant à des constructions d’objets différents et irréductibles, révèlent une grande multiplicité de réels, à prendre au un par un, pour chaque sujet, C’est précisément cela que la science ne peut pas prendre en compte.

Pour la psychanalyse aussi, le diagnostic a son importance pour la conduite de la cure, une importance qui ne se superpose pas évidemment à celle de la sémiologie psychiatrique. Parfois, pour ne pas dire toujours, du temps est nécessaire, pour préciser ce diagnostic, en raison des interrogations et des doutes qui surgissent au cours du travail analytique. Or le doute est difficile à admettre en médecine, même s’il a poussé autrefois à tenter d’autres traitements comme les cures thermales en 1900, puis les lobotomies ou plus récemment les électrochocs.

 

            C’est peut-être parce que cet aspect dérange que l’on désigne la psychanalyse comme obsolète ou rétrograde, elle qui s’obstine à prendre en compte les lois de l’inconscient et dont  les principes,  l’éthique et les avancées sont aujourd’hui oubliés et rejetés. Nous, nous soutenons que les notions cliniques de névrose, psychose et perversion pourraient être le dernier bastion pour soutenir le sujet aujourd’hui.

 

            C’est d’ailleurs sur cette orientation que Freud a pu édifier, sur une base clinique, un premier modèle théorique pour rendre compte de la représentation et des affects dans leur complexité et de la dynamique du sujet inconscient dans le chapitre VII de “L’Interprétation des rêves”.

Et  si Lacan peut argumenter sa théorie c’est dans un souci permanent de son retour à Freud ; alors de quel retour s’agit-il lorsque nous parlons de structure ?

Je voudrais repartir pour ma part de ce que j’avais avancé à plusieurs  reprises, c’est-à-dire de l’idée d’une fragilité constitutive du symbolique chez tout parlêtre et ce quel que soit la structure à laquelle on se réfère.

En d’autres termes comment maintenir ou encore mieux construire  de la métaphore là où elle peut venir à disparaitre même momentanément. J’ai déjà un certain nombre de fois développé cette question , mais je voudrais apporter une précision peut être qui concerne l’idée que maintenir de la métaphore et plus spécialement de la métaphore du sujet dans des circonstances extrêmes qui peuvent porter atteinte au fantasme c’est souvent recourir à une fiction, construire de la fiction comme semblant de métaphore Ces moments extrêmes sont , comme je l’ai souvent dit des rencontres avec le réel qui portent atteinte au fantasme comme par exemple le moment traumatique.

Mais récemment nous avons été confrontés à de nouvelles donnes cliniques qui nous obligent à repenser notre sémiologie à savoir, Comment peut-on :

1° tuer sans aucune affectation

2° se tuer sans aucune affectation

D’où la question fondamentale que l’on retrouve dans tous les crimes de masse

Tuer sans affectation nécessite  une opération psychique  de désidentification qui ne passe pas par la haine, mais par une sorte de devoir.

Ce sont ces points, à la limite  de la dimension du sujet et du groupe qui nous amènent à devoir repenser les questions de structure autrement que dans une psychopathologie figée, qui ne peuvent pas se résoudre par ou bien la structure ou bien la théorie des nœuds; car cela nous laisse dans un maelstrom où le langage disparait avec le reste, ni plus dans un aménagement qui aurait force de loi face aux poussées de toutes les théories du comportement …Et encore moins par une nouvelle économie psychique qui ferait fi de tout sujet divisé .

Je crois que ce congrès permettra de prendre en compte tous ces éléments et sans doute bien d’autres aussi je vous souhaite un bon congrès dans un contexte de langues qui ne cessent pas de s’amplifier 

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