Dans une crèche…
Nique ta mère !
La grossière injure a fusé. Alex n’a pas 3 ans. Alex est furieux d’une remarque de l’auxiliaire de puériculture à son encontre, il a bousculé un autre enfant de façon assez violente. L’auxiliaire de puériculture, outrée, réplique : Mais quel impoli ! Ne dis pas ces gros mots ! Tu n’as pas à me répondre comme ça ! Alex lui tourne le dos et fait un geste de la main, comme un bras d’honneur. L’auxiliaire s’emporte : Alex reviens ici, regarde-moi quand je te parle et écoute moi ! Mais Alex fait le sourd, détourne son regard…

Alex est un petit terrible de ce groupe de « grands » dans cette crèche de banlieue colorée d’enfants de tous pays. Il mord souvent, griffe, bouscule, crache, « répond »… Une tornade ! disent de lui les auxiliaires en réunion. Elles sont désemparées, les mots qui lui sont adressés n’ont pas l’air de prendre poids. Alex pro-voque… il cherche à parler… quoi ? L’adulte est con-voqué à entendre sa demande non-dite, à y répondre… Mais pas facile de décrypter les sens de ces comportements … Alex sait-il lui-même le sens de ces mots : nique ta mère ? Il parle en tout cas de sa mère… Quelle mère ? Il cherche aussi un père…
Suite à cet épisode, la réunion d’équipe que j’anime est houleuse. Ils ne nous écoutent pas ! Les parents sont en dessous de tout, ils n’éduquent pas leurs enfants ! Y a plus d’autorité ! Reprendre avec elles le sens de ce qu’est l’humanisation des pulsions violentes des petits enfants ne s’avère pas aisé…
Alex est-il un sauvageon, un futur délinquant ? Winnicott parlait ainsi de la « tendance antisociale » des enfants : tout se passe comme si l’enfant avait perdu quelque chose de bon, une bonne relation jusqu’à une certaine date, qui lui a été retirée. Cette perte de bonne expérience fait vivre à l’enfant que c’est sa propre destructivité qui est à l’origine de cette perte. Il va par la suite répéter la destruction, non pas pour détruire, mais pour vérifier que l’autre, un jour, va enfin survivre. Il va sans cesse vérifier ce qu’il y a dans le lien qui l’unit à l’autre : amour ou haine ? Alex cherche à savoir ce qu’il y a au bout. Il n’est pas sûr de ce qu’il y a au bout. Dans ses « actings » de petit enfant, le besoin de punition d’Alex est par ailleurs infiltré de jouissance, une jouissance immédiate de triompher, d’être au centre de l’attention, souvent plus forte que la sanction. Au bout du compte, ne cherche-t-il pas à s’assurer qu’on ne le laisse pas tomber et que l’adulte tient bon malgré sa mise à l’épreuve ?
Donner aux professionnels qui s’occupent de tout-petits des repères pour penser, ne pas rester dans la sidération, le jugement arbitraire… L’un des enjeux de l’accompagnement de l’enfant dans son grandir est bien de redonner du sens à ces actes qui désarçonnent, et de soutenir ces professionnels de l’enfance dans leurs fonctions tutélaires de « grand autre », de proche secourant, de « nebenmensh », de passeur…. C’est ce que j’ai fait, patiemment, inlassablement durant toutes ces années de pratique de psychologue en crèche. Ecouter l’émotion, la colère de l’adulte, pour entendre et traduire celle, masquée ou enfouie le plus souvent, de l’enfant…
Le tout-petit ne peut pas intégrer tout seul sa pulsionnalité, il ne peut le faire qu’avec le recours d’un autre, en tout premier lieu ses parents, mais aussi les autres, ces « nebenmensch », qui vont effectuer ce travail psychique pour lui, avant qu’il ne puisse le reprendre à son propre compte, et intérioriser cette fonction contenante transformatrice.
Les inviter à parler d’Alex… Comment le « voient »-t-elles, comment l’ « entendent »-t- elles ? Alex crie souvent, quelle douleur crie-t-il ? Il a du mal à soutenir un regard… Le regard de l’autre est vécu comme intrusif, persécuteur. Alex s’est-il senti lâché, insuffisamment regardé, aimé ? Est-il dans la quête de « l’objet perdu » ? Où est le biberon de quand il était bébé, attendu ou refusé, englouti ou savouré, donné avec amour et attention, ou enfourné sans égards dans la bouche ? L’histoire d’Alex est douloureuse…
Alex manque de limites, disent-elles en chœur…
Le manque de limites… c’est toute la question de la limite interne à la pulsionnalité, qui peut provenir d’une attraction vertigineuse pour la mère, son regard, son visage… attraction non amortie par l’autre. Ce qui amortit l’attraction du bébé c’est le langage, la parole qui lui est adressée. Les enfants qui manquent de limites n’ont souvent pas pu construire une sécurité intérieure, une enveloppe psychique sécurisante. Autrement dit en termes winnicottiens, le sujet n’a pas intériorisé le holding, pas suffisamment pour avoir le sentiment d’avoir une colonne vertébrale qui le tient, et pour pouvoir oser se lancer sans crainte dans le monde.
« La violence, c’est quand on ne dit pas, ou quand on ne dit plus… Alors, on se jette sur l’autre, corps à corps » nous dit Françoise Dolto.
Autrement dit encore, si la pulsionnalité et l’émotionnalité qui débordent ne sont pas contenues et transformées, elles conduisent l’enfant à l’agir violent pour échapper à la confusion… Il va chercher au-dehors une limite qu’il ne peut pas trouver au-dedans.
On comprend mieux un acte destructeur d’un enfant si l’on admet que ça peut être un besoin de réassurance, ou que ça vient du fait que l’attaque n’a pas pu être mentalisée, ou encore que c’est la seule réponse que l’enfant a pu produire à ce moment-là. Une non-réponse de l’adulte est vécue comme un abandon, un laisser-faire. C’est bien là le drame de certains parents déboussolés… Nous accueillons des éléments bruts, primitivement inassimilables, et nous cherchons comment en renvoyer quelque chose à l’enfant qu’il puisse intégrer, quelque chose d’humanisant, de « détoxiqué » (je fais référence là à la « fonction alpha » de Bion)
Comprendre ne veut pas dire tout excuser, mais littéralement « prendre ensemble », pour reconsidérer les phénomènes observés. La parole qui accompagne est importante…
Il y a nécessité à situer le sujet à une place parmi les autres et à se référer à une loi qui le concerne et le dépasse aussi. Ce qui vient permettre d’intégrer la pulsion violente, de l‘élaborer pour qu’elle soit contenue et transformée, c’est la parole de ceux qui sont autour, leurs positionnements, leurs références. C’est la fonction de chacun qui justifie la loi qu’il pose, une loi juste, non arbitraire. La loi relève d’une dimension extérieure, à laquelle les adultes eux-mêmes sont soumis.
Une telle attitude favorise la symbolisation.
Limiter, transformer et théâtraliser (par le jeu notamment), c’est tout cela qui va être rassurant pour l’enfant. C’est cela qui va l’aider à intégrer progressivement sa propre violence.
Car passer du cannibalisme enfantin qui mord avidement le sein, puis qui mord l’autre qui le gêne dans sa conquête toute puissante du monde, ou crache des mots qu’il a entendus sans les comprendre par des « grands », au « grand dire », pas facile ! Que de renonciations au plaisir oral immédiat, à la jouissance anale des « gros mots » qui font tant d’effet sur les adultes, et à la croyance en sa toute puissance.
Oui, grandir, c’est aussi pouvoir accéder au langage, au dire de grand, ce qui fonde l’humain, être parlant, à la différence de l’animal, non parlant…

Notre monde moderne est marqué par l’immédiateté, la rapidité, la fluctuation, l’éphémère, l’interchangeable, la promotion de la réussite individuelle, l’individualisme… Les enfants sont pris dans ces changements et s’y adaptent à leur façon :
eux aussi, ils « zappent », ils veulent « tout, tout de suite », dans la dévoration, l’engloutissement sans mesure. Les parents pris eux-mêmes dans les paradoxes de ce monde en mouvement (où le « chacun pour soi » prône sur la solidarité de groupe) ne savent pas toujours comment arrêter ces demandes incessantes de l’ « omnipotence infantile », qui ne sont au fond que des demandes de « bords », de limites (au sens de seuil, du mot « limen « ), de réassurance que tout n’est pas possible !
Alors au lieu d’accuser et de montrer du doigt ces parents dits incompétents, enjoints de suivre des stages parentaux, ne s’agit-il pas plutôt de les soutenir dans leur fonction tutélaire parfois vacillante : « Que voulez que j’y fasse ! Avec tout ce qu’il entend autour de lui, ce n’est pas nous qui lui apprenons tous ces gros mots… »
« On nous abandonne ! » m’a dit un jour cette mère en colère, en consultation de PMI.
« On »… De quel abandon parle-t-elle ? Celui d’une société qui n’a pas suffisamment mesuré la nécessité de prendre en compte les difficultés croissantes de la vie, le chômage, « la crise », en proposant d’autres politiques ambitieuses pour la petite enfance, à l’école, dans l’éducation « nationale », dans la ville… Une politique citoyenne, républicaine …
Ou celui de l’enfant en elle qui ne trouve pas en face de lui un environnement suffisamment assuré parce que sécure, confiant en l’avenir ?
Dans ces institutions de la petite enfance si malmenées depuis quelques années, la prévention prévenante dans ces situations n’est pas un vain mot… C’est le sens même de nos interventions de psychologue clinicienne dans ces lieux d’accueil de la petite enfance, comme un relais, un « passeur », un « témoin » (au sens de ce petit bout de bois qui passe de mains en mains dans les courses de relais et qui fait continuité solidaire entre les personnes engagées).

Je voudrais terminer avec l’illustration d’un bel exemple d’humanisation intégrée…
Alex – toujours le même enfant qui défie et alimente régulièrement la chronique de la crèche – vient encore de griffer sérieusement un autre enfant, apparemment sans raison… Avant même qu’une auxiliaire n’intervienne, Chloé se plante devant lui et lui dit de façon péremptoire : Mais pourquoi tu fais ça ? il t’a rien fait ! Alex s’arrête aussitôt, reste bouche bée, inter-loqué… Il hausse les épaules, et fait demi-tour… A-t-il entendu le message de Chloé ? Souvent les enfants entre eux peuvent se déchainer, mais aussi être des pacificateurs, des proches secourants… Chloé en tout cas essaie de faire partager à Alex ce qu’elle a appris pour grandir.
On mesure là le rôle essentiel de l’environnement, (qui n’est pas limité aux seuls parents), pour que l’enfant puisse intégrer la limite. On peut souligner combien une attitude ferme et sans hostilité, sans cruauté, peut être rassurante pour l’enfant, lui faire vivre une expérience selon laquelle sa destructivité n’a pas détruit et peut donc être contenue et transformée.
On peut voir aussi combien une telle attitude favorise la symbolisation.
Les liens qui libèrent… C’est cela grandir, se « socialiser », dans le « un par un » et ensemble… L’altérité fait humanisation et prévient la violence, elle relève de responsabilités conjointes… C’est un travail au long cours…
Une prévention prévenante ne consiste-t-elle pas à laisser un maximum de jeu à tout ce qui favorise la plasticité, la mobilité psychique, l’ouverture des possibles, sans craindre certains débordements ? Mais le débordement n’a de valeur constructive que s’il rencontre sur son chemin un système organisé, symbolique. C’est cela la dimension du tiers et de la symbolique dans l’accompagnement au devenir grand d’un enfant. Une dimension éducative qui conduit vers l’extérieur, le monde…
Danièle Delouvin, Psychologue clinicienne, présidente d’honneur de l’A.NA.PSY.pe (Association Nationale des Psychologues pour la petite enfance)

Bibliographie de référence indicative
D. Anzieu : Les enveloppes psychiques, Dunod 2013
D. Anzieu : Le moi-peau, Dunod 1995
W. Bion : Aux sources de l’expérience, PUF 2003
A. Ciccone : La psychanalyse à l’épreuve du bébé, Dunod 2014
A. Ciccone, Y Gautier, B. Golse, D Stern : Naissance de la vie psychique, Eres, coll 1001 bébés, 2008
A. Ciccone et M. L’Hopital : Naissance à la vie psychique, Dunod 2001
A. Ciccone : Les enfants qui poussent à bout, conférence à l’IUFM de Lyon, 6 février 2008.
J.L. Le Run, B. Golse, H. Gane, M. Metra : Les premiers pas vers l’autre ou comment l’altérité vient aux bébés ; Eres, coll 1001 bébés, 2008
D. Winnicott : Agressivité, culpabilité et réparation, Petite Bibliothèque Payot, 2004
A l’écoute des bébés et de ceux qui les entourent, Actes du colloque des 20 ans de l’ANAPSYpe, (sous la direction de Sylviane Giampino et la coordination de Danièle Delouvin et Dominique Ratia-Armengol). ERES, coll 1001 bébés. 2006.
L’enfance : un trouble à l’ordre public ? Crier, bouger, rêver, dé-ranger… grandir (sous la direction de Dominique Ratia-Armengol et Claire Vicente-Brion). Eres. coll 1001 bébés. 2011
Y a-t-il encore une petite enfance ? A corps et à cœur, Actes du colloque des 25 ans de l’A.NA.PSY.pe, sous la direction de Sylviane Giampino, Eres, coll 1001 bébés, 2012
 

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