C’est un moment comme ceux là, fiévreux, puissant , difficile et vertigineux dans tous les aspects de la vie sociale, la politique, la culture, l’éducation , où se fracturent nos référents et où nos manières d’être, de penser , se périment et ne nous servent plus pour la nouvelle réalité du présent.
 L’école dans ce contexte traverse des vides, et dans de multiples sens va à l’envers. Restreinte en moyens matériels et humains elle semble s’accrocher à des modèles caduques qu’elle essaye de fourrer dans une loi injuste et irrespirable. Mais dans le même temps , l’école depuis l’intérieur s’ouvre aux questions,se questionne, et l’on pourrait considérer ce moment de vide comme un bon moment pour que s’y précipitent des choses nouvelles

……même si peut-être une question de fond persiste , qui fait que l’école reste immuable, la peur de ne pas savoir , de ne pas accepter à cause de son académisme hautain qu’il n’y a ni n’y aura de réponse unique à tout pour tous. L’école normalement , et même dans ses courants les plus critiques, présente des certitudes , prétend répondre avec des vérités et referme les questions qu’elle avait soulevées. Elle ne regarde pas les trous de ses organigrammes qui tentent même de recouvrir mille formes d’exclusions.

C’est ainsi que si elle continue à être un cadre sur une base d’omnipotences tranquille et inamovible , prisonnière de curriculum morts et de corsets dans lesquels enfermer la singularité de chacun , elle pourra difficilement soutenir un présent à chaque moment métamorphosé qui émerge , qui s’étale comme un creuset de diversité sans limites. Elle devrait plutôt être ouverte à d’autres disciplines qui pourraient lui apporter un peu plus de lumière, comme ce serait le cas avec un discours psychanalytique, se mettre à converser dans ses propres atmosphères pour y respirer dans l’espace vital de l’éducation , avec un air qui cesserait de se raréfier.

Dans ce cadre de l’école peu enclin à admettre l’inachèvement des apprentissages et l’impossibilité de tout mesurer, mon approche de la psychanalyse me permet de me situer à une place différente dans l’interaction avec les élèves , avec un regard plus humain et consentant dans le propre flux de la tâche enseignante, elle me situe à une autre place et depuis un autre point de vue pour considérer la singularité des élèves en dépit des quotas élevés d’une salle de classe. Regarder les élèves et les écouter comme des êtres pensants et sensibles qu’il n’y pas à remplir de connaissances sensées et impertinentes mais qu’il faut plutôt accompagner et stimuler sur un bout de leur chemin jusqu’à entendre leur propre voix. De telle façon qu’il est difficile pour moi d’homogénéiser les différences , surtout au moment où il faut les évaluer selon les paramètres fermés de la programmation en cours car , si cette programmation facilite l’avancée de l’acte pédagogique, elle peut également offrir une vision déformée des processus d’enseignement – apprentissage quand s’appliquent de façon mécanique et non critique des schémas préalables à des phénomènes inattendus et vivants comme le sont les expériences dans une salle de classe.

Mon expérience psychanalytique a ouvert des chemins pour circuler dans le monde de l’éducation d’une façon différente et faire l’expérience de certains changements, changements de grande profondeur .

 

 

De toutes ces expériences , celle que je retiens pour la présenter ici est le changement dans mon attitude pour recevoir , lire ou écouter des pièces textuelles de mes élèves, cette mosaïque de l’expression de leur monde. Face à la nécessité de remplir les cours de théories littéraires, de connaissances grammaticales , de lectures ,de propositions molles de rédaction sur n’importe quel genre ou modalité discursive sans aucun rapport avec ce qui les touche profondément , je placerai maintenant mon attachement à les écouter et à générer un climat de sensibilisation préalable pour qu’ils désirent raconter, désirent amener en classe, dans cet espace de risque et tellement pluriel , leur parole , le « dire » qui les singularise dans ce qu’ils écrivent , ce qu’ils expriment , ce qu’ils pensent ou ce qu’ils racontent.

J’essai de me situer, en tant que possible, dépuis quelque chose qui connecte avec leurs inquiétudes , leurs préoccupations , leurs sentiments, parce que ce sera à partir de là qu’ils se connecteront au monde. Quelque chose a changé dans mon regard moins rigide et toujours a l’affût de leur puissante potentialité de parole. Je crois en ce que ils et elles ont des propositions pour le monde , leur monde ; et plus je crois en leur capacité pour articuler des discours cohérents et engagés par leur « dire », plus leurs messages radicaux , risqués et poétiques me surprennent.

C’est un paradoxe que d’écouter lors de session d’évaluation sous forme de litanie permanente et constante de la plainte,des choses comme : « les élèves ne savent pas argumenter, ils n’ont pas de critères propres, ne sont pas créatifs, ne comprennent pas , ne pensent pas » … et sur cette montagne de « ne…pas » on les évalue et on les nie. Il ne serait alors pas de trop de nous demander si nous voulons nous laisser surprendre par leur créativité, nous interroger avec leurs questions, les écouter avec leurs arguments, les accepter avec leurs critères parfois dérangeants et souvent trop rebelles, critiques et polémiques. Ou bien voulons nous plutôt des jeunes garçons et filles prisonniers du dire de l’autre, de l’autorité académique ,tellement immergés dans ce sacro saint cadre qu’ils nagent directement à contre courant de leurs désirs et de leurs opinions pour donner la réponse que l’interlocuteur tout puissant requiert , peut-être pour voir satisfaits leur narcissisme , leur besoin de hiérarchie et de piédestaux. Les élèves ont des choses à dire, il s’agit de vouloir les entendre. Depuis les sommets du savoir les différences se fixent et les distances se perpétuent .Cependant le protagonisme dans le monde de l’éducation ne devrait pas être celui des enseignants mais celui des garçons et des filles qui se retrouvent avec eux dans le cadre scolaire. En définitive, l’ancienne idée platonicienne qui comprend l’éducation comme un processus dynamique dans lequel le véritable protagoniste est celui que l’on éduque alors que l’éducateur est celui qui le guide, qui avive et réveille ses capacités innées, continue à nous paraître opérationnel et lucide.

Mais l’école globalise le singulier , n’est pas équitable avec ce qui est différent, ne respecte pas les particularités qui ne rentreraient pas dans un modèle tout fait ni dans ses jauges , elle stigmatise les manques et les difficultés , elle expulse du système ce qui est complexe, turbulent, fragile, vulnérable. Avec mille raisons objectives, froides et neutres elle met l’accent sur les obstacles que représentent les erreurs d’orthographes morpho-syntaxiques et lexicaux, mathématiques, techniques…

Nonobstant , dans ce panorama , ce qui est porteur d’espoir , c’est de savoir que ce qui est minuscule , incomplet, fragmenté et inclassable dans les petites actions dans la classe, particulières et uniques, a du pouvoir et de la force pour faire vibrer et éveiller des enthousiasmes. Pour revendiquer des discours discrédités, ignorés et méprisés sur le marché des valeurs discursives.
Il n’y pas d’autre solution dans cette école chaque fois plus prescriptive , que de chercher des espaces de navigation libre , des atmosphères différentes. En sachant qu’il n’est pas possible de transmettre de quelque expérience pédagogique que ce soit , la fraîcheur du direct, l’immédiateté, et
la chaleur que l’on ressent au fil des cours , j’essaierai avec toute la prudence possible de raconter un peu de ce qui se passe dans une salle de classe quand le point de départ est d’écouter ce que les élèves portent en eux…et de leur proposer des canaux pour que leurs mots s‘y écoulent et qu’ils désirent continuer à lire le monde , les artifices de leur propre regard se posant sur lui. En ce sens je me permets de faire miens les mots de Paulo Freire quand il affirme que « l’objectif de l’éducation doit être de créer les conditions pour que les personnes s’approprient les mots et puissent dire et décider. »
Au long de différents cours , niveaux et classes , j’ai l’habitude de rendre vivant un espace de parole poétique ouvert , transformable , multiforme, périphérique, polyédrique pour la lecture et pour l’écriture. Se sont des interventions non généralisables, éphémères , particulières , à des moments précis où je suis attentive à l’écoute et la suggestion. Sans ordonnance possible ni programmation préalable qui régule ce moment,excepté la certitude que la lyrique et ses alentours nous interpellent d’une manière non équivoque et profonde. Je ne l’enferme pas dans un schéma programmé car il est probable que cela lui fasse perdre une partie de son sens. Il y a des centaines de propositions , d’activités incalculables , de fleuves de matériel et , cependant, je préfère aller en classe chaque fois plus dépourvue ,… les intérêts, les choses étaient déjà là et sont encore là et il s’agit plutôt de les actualiser , de savoir quelle lecture est à faire pour ce moment , si le choix est heureux , la lecture n’aura pas besoin d’intermédiaires. L’axe chronologique, le genre ou tout ce que la critique dira n’aura plus d’importance, la seule chose importante est que cela les émeuve et les conduise vers eux –mêmes.
Le discours lyrique , celui des émotions a besoin de temps d’écoute et de parole longs ; faire appel à son rythme intérieur requiert un espace sensible pour laisser passer le flux de l’expression propre et intérieure. Les cours de littérature sont un lieu qui ouvre et accueille ce type d’expériences cadencées par ses intérêts et ses états d’âme et accueille aussi la possibilité de parler de ses propres références , quelles qu’elles soient et quelque soit ce qui les motivent…la musique qu’ils écoutent, le cinéma qui leur plaît, la tristesse et la rage qui enveloppe leur expérience, l’amitié et l’amour , et les pertes….La littérature en viendrait à être comme pourrait le dire A.Muñoz Molina une fenêtre par laquelle regarder le monde et un miroir pour pouvoir se regarder. Un lieu vivant de questions sur les thèmes importants et la compréhension profonde pour l’âme.
Et parmi tous les genres , peut-être que le discours lyrique est le chemin discursif qui les aide le mieux à mettre en paroles un tout indivisible et inexplicable, qui ne soit pas soumis à l’analyse ou à la classification , un matériel très précieux transformé en poème. Parce que comme le dit J Rancière « L’impossibilité de dire la vérité bien qu’on l’éprouve , nous fait parler comme des poètes, raconter les aventures de notre esprit, constater qu’elles sont comprises par d’autres aventuriers et les voir partager par d’autres êtres qui également éprouvent. ».

Impossible de rendre compte de la myriade de textes et de mots qui s’est libérée dans cette association libre et inespérée de propositions, sauf raconter qu’en ces moments là quelque chose d’autentique a émerge dans leur voix tissé avec les fils de leur monde d’émotion et de rythme , d’images et de connaissances accueilli avec désir et un profond respect.
Peut –être que l’expérience la plus radicale fut d’aborder la composition de poèmes avec un groupe d’élèves étrangers (chinois, roumains, une saharienne et un pakistanais) dans la salle de classe où , séparés de leur groupe classe habituel , ils se rendaient quelques heures par semaine pour apprendre l’espagnol. Risquée , délicieuse et fructueuse expérience.

Nous ne partagions pas de code verbal , ni de paysage géographique , très peu de références….mais en revanche nous pouvions entrer en contact grâce à l’émotion de la nostalgie qu’ils ressentaient, à la sensation de la perte physique et affective , à la peur de l’inconnu , et à leur désir d’apprendre et d’aller sur les chemins d’une nouvelle culture.
Le discours lyrique devint un lieu où nous rencontrer, un parcours stimulant, une aventure pédagogique plaisante non exempte de difficultés dans certaines occasions parce que souvent,il n’était pas facile de construire un pont culturel , émotionnel et linguistique entre le là- bas et l’ici , mais ce fut à travers la poésie que put s’établir une conversation intérieure entre ce qu’ils laissaient et ce qui ce qui s’ouvrait de nouveau à eux dans le présent. Ce faisant, ils ont rencontré le lit pour verser le battement du coeur dans cette phonétique et dans cette écriture différente. Ce fût la poésie un chemin discursif , celui de la nouvelle langue qui est alors resté lié à leur rythme intérieur.
Ce tissu lyrique qui a émergé de leur vouloir dire , de leur désir d’exprimer des émotions dans une langue qu’ils commençaient à apprendre fut une trouvaille et une évidence de plus de ce qui nous unit en tant qu’êtres humains. Et tout cela nous pouvons l’explorer et l’exploiter comme une possibilité didactique dans la classe. Leurs beaux textes nous le racontent comme cela « Les mots me manquent » disait Akmal, « mais je veux exprimer mes sentiments… »

Maintenant que nous venons de sortir du travail ingrat qui consiste à mettre des notes sur des évaluations et malgré l’aspect restrictif de ces dernières, je continue à penser que finalement , et bien que j’aie à mesurer un résultat et comparer ce qui est incomparable , uniformiser les tendances et les regards vers le monochrome, il y aura toujours en moi une fenêtre ouverte sur la contemplation de la merveilleuse polychromie et une porte qui m’invite à sortir et à écouter les voix singulières et uniques… car écouter un élève en entrant dans son texte pour qu’il lise le monde à partir de sa parole , qu’il l’habite avec son propre discours continuera à être , malgré l’impertinence , l’imposture de certaines lois éducatives , de ses cadres d’action rigides et injustes , une intéressante et stimulante tâche.
 

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