Les catégories Névrose-Psychose–Perversion se sont distinguées en psychiatrie par la description de syndromes : des groupements symptomatiques et des évolutions qui leur sont associées, accompagnés ou non d’hypothèses étiologiques. Elles ont reçu avec Freud des contenus psychopathologiques différenciés allant infiniment plus loin que les descriptions et hypothèses qui les ont précédé et ouvrant dans certains cas à une thérapeutique raisonnée et cohérente avec cette psychopathologie.

Névrose, psychose et perversion devenaient des cadres auxquels la pensée pouvait associer bien plus que des vapeurs dans un salon bourgeois, l’asile ou la débauche : des histoires s’écrivaient des ratés du développement individuel et s’emboitaient autour des questions auxquelles la vie humaine doit essayer de répondre sur le sexe et sur la mort. La révolution freudienne a introduit ce qu’aujourd’hui nous pouvons appeler la dimension du sujet par l’universalité des mécanismes psychologiques nouveaux dans ce qui jusqu’alors ne concernait que l’anormal. Freud a pu ainsi décrire cette nouveauté : « Partout où jusque là ne semblait régner que le caprice le plus bizarre, le travail psychanalytique a montré l’existence de la loi, de l’ordre et de la cohérence ou du moins, dans la mesure où ce travail est encore inachevé, les a fait pressentir. Or les formes les plus diverses des affections psychiques sont reconnues comme étant l’issue de procès qui sont identiques en leur fond, et qui peuvent être saisis et décrits à l’aide de concepts psychologiques. […] Partout sont en jeu le conflit psychique, déjà mis en jeu dans la formation du rêve, le refoulement de certaines motions pulsionnelles qui sont repoussées dans l’inconscient par d’autre forces animiques, les formations réactionnelles des forces refoulantes et les formations de substitut des forces refoulées mais non totalement dépouillées de leur énergie. Partout se manifestent dans ces processus les procès connus à partir du rêve : la condensation et le déplacement. »[1]

Le sujet de l’inconscient est entré difficilement mais inévitablement, grâce aux déchiffrements que la psychanalyse permettait, dans une psychiatrie officielle qui n’en voulait surtout pas mais qui a du s’entre-ouvrir avec le temps sous le poids de l’évidence. Aujourd’hui la psychiatrie s’est à nouveau fermée à la révolution de l’inconscient. L’évidence « de la loi, de l’ordre et de la cohérence » révélés par Freud ne s’imposent plus, la connexion entre la clinique psychiatrique et le sujet de l’inconscient s’est défaite avec la défaite de cette clinique devant le DSM. L’entretien dit psychiatrique s’oriente de plus en plus exclusivement vers des faits falsifiés par une pseudo-objectivité préalablement certifiée par des questions porteuses d’un monde établi de valeurs et d’idées dans lesquels il n’y a pas la moindre place pour l’idée d’un inconscient qui lui échappe. Les processus ne sont plus observés, les significations issues des recherches freudiennes sur l’inconscient sont devenues elles-mêmes difficilement audibles et comme sans traduction aujourd’hui. Le sujet de l’inconscient, un temps parti prenant de la culture, peut sembler disparu dans les vagues.

Névrose, psychose et perversion sont en effet peut-être les derniers bastions où le sujet de l’inconscient est rappelé dans la culture psychiatrique, mais au titre de son histoire et non de sa « science », mot qu’il faut bien marquer entre guillemets, d’aujourd’hui.

L’apport freudien à la connaissance des névroses, psychoses et perversions est donc un apport scientifique. Avec les avancées lacaniennes sur la vérité et l’impossible à dire, sur la pensée et l’être ou plus encore le manque-à-être, la psychanalyse s’est imposée comme « organiquement » liée à la philosophie depuis l’avènement de la découverte de l’inconscient. Elle s’est autorisée à se dégager de l’ornière de la référence à une science expérimentale basée sur l’expérience comme reproductibilité avec obtention des mêmes résultats, indépendamment de l’opérateur. La relation de la psychanalyse avec la science a pu être formulée dans les termes suivants par M. Safouan : la psychanalyse est une « science du désir ».[2] Elle « comporte des élaborations conceptuelles qui permettent de prendre la mesure de phénomènes qui autrement resteraient indéchiffrables. » En cela la psychanalyse participe d’un projet scientifique. Mais « sa pratique et son mode de transmission relèvent du particulier » et comportent la dimension du sujet qu’elle a introduit dans son champ spécifique.

Ce champ est donc celui où un sujet écoute l’autre avec un désir d’analyste, produit par sa relation à son propre inconscient, éventuellement dans le cadre d’une demande de soins. Il peut en résulter une psychanalyse, introduisant une dimension parfaitement repérée par les intéressés comme originale, en ce sens qu’elle modifie quelque chose d’intime dans la relation du sujet à son existence, à ce qu’on appelle sa vie, mais apporte aussi « de surcroît » une résolution des symptômes à l’origine de la demande thérapeutique.

 

Maintenant si l’apport de la psychanalyse au champ de la psychopathologie est d’avoir élargi la perception à des phénomènes nouveaux et de constituer un traitement possible défini par la dimension de la guérison « de surcroît », qu’est ce que la psychopathologie, ce champ de connaissances situé quelque part entre psychiatrie, psychologie et psychanalyse, signifie pour la psychanalyse et apporte à celle-ci ?  

 

Le discours analytique, cette dimension énonciative où le réel de l’inconscient se manifeste et mobilise des signifiants refoulés, n’a en tant que tel que faire des discours constitués en psychopathologie ou autre chose. Mais s’il délie la structure d’un savoir constitué, celui du moi par exemple, il réalise ce faisant de nouvelles fictions à partir des anciennes. Il existe bien des discours sur la névrose, la psychose ou la perversion dans le champ analytique, mais ce sont plutôt des fictions. Elles concernent l’expérience analytique et le transfert, et renvoient à de l’intransmissible. Les signifiants que chacun retient au sujet de telle ou telle structure ou de la notion de structure, ne sont donc pas les  mêmes. Ils sont pris dans la relation transférentielle à la psychanalyse de celui qui les retient. Ils sont producteurs de discursivité pour celui pour qui ils s’inscrivent et ces nouvelles discursivités constituent des fictions qui peuvent participer à de nouveaux développements du discours analytique. Que dans telle page des Ecrits de Lacan j’ai pu lire et retenir que pour ce qui est de l’hystérie, la tâche de l’analyste consiste à montrer à l’analysante, en train de lui donner quelque chose à voir, « où se situe son action », est une formule de Lacan qui m’a intéressée lorsque je l’ai lue, sur laquelle j’ai transféré quelque chose de mon inconscient dans la relation qui se nouait avec l’analyse et bien sûr mon analyste.

Les structures ont des noms, la névrose, la psychose, la perversion. Dora est aussi un des noms de l’hystérie car au travers de ce que Freud, puis Lacan ont produit en étudiant l’histoire de son analyse, l’hystérie de Dora acquiert une nouvelle dimension signifiante, fonctionne comme métaphore et non comme la description d’un objet. Elle est à l’origine de nouvelles discursivités, mais uniquement grâce à la relation de transfert qu’elle suscite chez d’autres
, dans la connexion avec leurs signifiants et leur désir dont les nouvelles fictions qui en résultent porteront la marque.  

Le discours analytique, qu’il s’agisse de celui qui survient dans le cours d’une analyse et produit un résultat après-coup, ou encore de celui qui est impliqué dans la transmission même de la psychanalyse, passe toujours par une désarticulation ou une déliaison d’un discours consistant et constitué. La psychopathologie, le discours sur la structure ou les structures, sur le versant d’un savoir consistant, prête fort bien corps à ce qui est d’abord à délier et à remettre en question. Il peut aussi bien assurer un confort là où l’analyste ne peut pas ou ne peut pas encore écouter son analysant.   

 

La structure ne relève plus alors de la métaphore, elle n’est plus un des noms de la psychanalyse freudienne, mais intervient dans le transfert du côté de la résistance de l’analyste. Il n’y a de résistance que singulière, je vais donc parler d’un moment où la structure a pu se trouver en position de résistance aussi bien que de fiction pour moi. Porter un « diagnostic de structure » a pu me servir plusieurs fois à mettre à distance ce qui se jouait dans le transfert et même l’idée que j’étais en proie à la résistance. En pensant qu’il ou elle était psychotique, par exemple, je pouvais supporter de l’écouter alors que son discours suscitait à ce moment-là chez moi un écho narcissique pénible et inaccessible à une analyse. Pour me protéger et ne pas agresser le patient d’une façon ou d’une autre, j’en venais à croire à une psychose, décalant théoriquement la question du sujet. L’idée de psychose me permettait alors d’écouter l’analysant comme traversé par des discours qui peuvent produire des effets sujet, tout en me dégageant un peu des affects que le transfert avait suscités chez moi. Je retrouvais un semblant rassurant dans la supposition – psychose – d’une carence narcissique que le transfert supporte avec bienveillance et pallie dans une certaine mesure, sans la considérer comme la porte d’entrée ou de sortie du refoulement, en d’autres termes comme un symptôme. Je pouvais alors seulement ne rien attendre et « être là sans raison d’être » pour reprendre la formule de R. Levy sur la position de l’analyste, mais il s’agissait plutôt ici d’être là dans un semblant installé sur l’idée de la réparation narcissique.

 

Je vais faire une incursion sur la haine et le désir d’analyste, avant de revenir sur la psychose supposée ou réelle dans cette occasion. La bienveillance que je viens d’évoquer est une dimension fondamentale de l’écoute analytique. Dans la psychanalyse freudienne, elle n’est pas un semblant offert à l’autre considéré comme manquant. Elle a à voir avec les conditions structurales du désir d’analyste, c’est à dire, puisqu’on parle de désir, avec la relation à l’objet de la pulsion chez l’analyste et en définitive à son fantasme. Le fantasme est le lieu où peut apparaître cet objet primitivement étranger, celui de la pulsion. Lacan nous a permis de penser que le fantasme est le lieu où le sujet s’évanouit radicalement, ou encore : là où le sujet s’évanouit radicalement, c’est là où on se trouve dans le fantasme. L’étrangeté radicale et la coloration hostile sont soulignées par Freud comme caractéristiques de ce qui est originairement reconnu « dehors ». La relation à autrui, à commencer par le Nebenmensch secourable, le premier prochain, le premier grand Autre, s’édifie en composant avec cette hostilité première. La névrose consiste à faire avec la reconnaissance de l’altérité, de l’existence de ce qui a été rejeté et haï, en en faisant le support de son identification, de ses idéaux, en l’intégrant comme manque symbolique dans sa construction. Ce qui est aimé est soutenu par cette altérité originairement hostile. Lacan nous rappelle qu’Aphrodite est une divinité terrifiante. Or, la reconnaissance dans le transfert de la haine de l’analysant, du transfert négatif fondamentalement suscitée par le réel de la pulsion, par l’objet partiel qui est aussi l’objet (a) lacanien, est un enjeu incontournable sur le chemin du désir et dans l’aboutissement de la cure. L’accompagnement par l’analyste dans ce trajet nécessite que celui-ci ne croie pas à cet objet, ni à cette hostilité pas plus qu’à l’amour, pas plus qu’à lui-même qui l’incarne dans le transfert, mais qu’il manifeste une compassion, une bienveillance qu’il ne peut manifester que parce qu’il est passé aussi par toutes les épiphanies, par tous les avatars de l’objet dans le transfert.

Par contre, quand l’analyste participe au transfert comme sujet barré dans le désir de l’objet, ce qui peut survenir simplement parce qu’une de ses identifications est mobilisée et l’objet retrouve de la consistance dans son fantasme, le désir d’analyste disparait. L’amour et la haine peuvent directement faire agir l’analyste envers l’analysant, adieu le désir de savoir, fini la temporalité accordée à l’inconscient et au temps pour comprendre, l’objet encombre et exige d’essayer de le refouler !

 

Ainsi j’ai fait sans m’en rendre compte un compromis avec mon inconscient au sujet de la « structure » de cette patiente que j’écoutais depuis quelques semaines. Pour supporter de l’écouter et ne pas casser la cure avant qu’elle commence, j’ai cru à une psychose. Acte de refoulement. A quelle place était-elle pour moi avant de la croire ainsi psychotique pendant de longs mois ? Venue pour parler de sa relation aux hommes, qu’est-ce que j’ai entendu dans son discours centré sur la question de ne pas compter, ne pas être aimée ? L’absence, la béance, un effort pour s’ajuster au désir énigmatique de l’Autre me semblaient occuper sa relation aux figures les plus proches, et lorsque l’une d’entre elles était idéalisée, la soumission angoissée et la peur de l’abandon se développaient.

Je l’ai écoutée avec l’idée qu’elle était là plantée devant la béance et l’énigme de l’Autre. Et puis un jour, je me suis aperçue qu’elle était en train de prendre une décision d’éloignement géographique qui mettrait fin à son analyse. Je me suis aperçue qu’à deux reprises, une séance manquée avait été l’occasion pour elle de progresser dans le sens de cette décision. Ma conviction sur sa structure s’effondra comme un château de cartes. J’ai entendu en en parlant en supervision, que j’étais en train de la laisser arrêter son analyse et de lui permettre dans le transfert de renoncer à son désir de rencontrer un homme.

Voilà ce qui se cachait sous le diagnostic de psychose venu calmer une agitation, suscitée chez moi par le transfert qui avait éveillé certaines identifications. Il m’a fallu entendre que j’étais dans l’acceptation qu’elle se protège du désir. La fonction analyste est elle compatible avec l’idée d’une protection contre le désir ? La protection n’est-elle pas alors une protection contre la vie elle-même ?

Un autre phénomène de structure m’est apparu. Je restais dans la perplexité, encore attachée à l’idée que la jouissance Autre qui me semblait pour elle engagée, était une option possible, un choix équivalent aux luttes peut-être trop violentes requises par le désir. Mais déjà, elle avait entendu ce que je peinais à reconnaître : cet arrêt de son analyse serait pour elle un enfermement, elle serait dévorée par la frustration. Dès que ma résistance commençait à céder, elle s’en emparait déjà et se soustrayait habilement au projet de départ qui l’avait occupée fort sérieusement.

Ai-je eu peur de la haine qui vise chez elle ce grand Autre pas assez désirant, p
as assez aimant, haine audible dans son aveu : si un homme témoigne le moindre commencement de début d’un désir manifesté envers elle, elle le « castre » sans pitié, immédiatement. La protection contre le désir est-elle une protection contre la haine ?

 


[1] S. Freud, Intérêt de la Psychanalyse, in Œuvres Complètes, vol. XII, 1913-1914, PUF.

[2] M. Safouan, La psychanalyse, science, thérapie et cause, 2013, p.385

SHARE IT:

Leave a Reply

You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>