Anna Konrad "Le transfert en institution de soin"

Intervention à la journée de Grenoble du 16/06/12 sur le thème “champ et destin de l’interprétation

Cl. Conté avait émis cette idée que des théories du transfert différentes soutiennent les institutions analytiques dans leurs différences, et leurs divergences.

Cette idée peut-elle être étendue à l’institution de soin ? Est-elle pertinente pour réfléchir aux problèmes, aux difficultés d’une institution de soin de référence psychanalytique ?
La pratique de l’institution avec ses orientations, ses butées, est-elle liée aux théories qui, très profondément déterminent la relation des soignants aux soignés, en passant par les fictions qui soutiennent le soin et son déroulement, ses fins et pourquoi pas, la théorie du transfert dès lors que celle-ci est reconnue comme le cadre essentiel de toute cure ?
En institution psychanalytique, les théories du transfert renvoient aux façons dont chaque analyste conçoit le transfert dans son travail clinique aussi bien qu’à l’autorisation prise “de soi-même et de quelques autres” de se poser comme analyste, dans un rapport avec les théories du transfert reconnues dans ce groupe. Les quelques autres ont leur mot à dire et ont à répondre quelque chose au sujet, sur la question de son désir d’analyste, de la légitimité du passage à l’analyste et ils le font en référence intime aux théories du transfert, indissociables des conceptions de la fin d’analyse, en cours dans cette institution. Les coordonnées structurales qui ont pu intervenir et être mobilisées dans les cures et les fins de cure de ceux qui composent le groupe tendent peut-être à fournir la matière d’un langage commun au sein d’une même institution. Les membres qui les rejoignent trouvent sans doute dans ces signifiants à la fois de quoi recouper leurs propres expériences mais aussi à les parler dans leur théorisation, dans leur théorie analytique.
En institution analytique (dans une association de psychanalyse), les quelques autres participent donc à ce dont s’autorise l’analyste. Ces quelques autres prennent consistance de ce qu’une pratique institutionnelle, des enseignements, dispositifs, leur confèrent une qualité de supposé savoir dans un transfert (de travail). Mais tout analyste s’adresse aussi à un sujet supposé savoir incarné ailleurs. Lacan a continué à s’adresser durant toute sa carrière à cet IPA qui n’a pas voulu de lui.
Le médecin analyste en institution de soin s’adresse entre autres à la profession psychiatrique, voire pédopsychiatrique. Pour moi, cela concerne mes pairs, de formation analytique surtout, mais aussi les autres, par le biais d’un savoir psychiatrique supposé être commun. Ils sont aussi des sujets supposés savoir dans le sens où peut toujours survenir un échange autour d’un moment clinique, autour d’un rapport, au sujet de ce que chaque psychiatre vient rencontrer dans son métier. Métier dont les savoirs de référence ne parlent que de l’embarras causé par le sujet et des façons éventuellement expéditives de le résoudre. J’ai une considération pour chaque parcours,pour les transmissions, les embûches, les rencontres, pas nécessairement psychanalytiques, qui ont pu déterminer chaque psychiatre et dont il peut tirer, dans sa pratique, une capacité à entendre quelque chose et à traiter avec le sujet. Je n’ai pas toujours eu cette position, loin s’en faut. Je n’avais aucune considération pour ceux qui ne me paraissaient pas analystes, dont le langage même me heurtait par l’absence de référence explicite à ce qui me préoccupait dans mon analyse et que je tentais de résoudre par une référence constante à la loi symbolique, au père, à un barrage au grand Autre. Le sujet était pour moi nécessairement maltraité s’il n’était pas traité dans ce langage. Jean Oury dit qu’il faut s’intéresser à la “boîte à outils” de chacun, pas tellement au “quoi”, mais au “comment” il s’en sert. (Je fais référence à un petit texte paru dans la revue Chimères en 2000). Il raconte qu’un tailleur de pierre était venu à son séminaire durant des années et lui avait dit qu’il venait parce que, disait-il : “vous dites la même chose que ce que je pense dans mon travail, ce sont les mêmes outils”. La question, selon Oury, c’est d’être “en prise avec ce qui se passe” et pour cela, chacun doit se fabriquer sa “petite métapsychologie”. Ces propos de Jean Oury me semblent justes par rapport à la psychiatrie, qui en France a commencé avec la rencontre entre Pinel et Pussin, le premier infirmier psychiatrique, ancien garçon tanneur, qui avait pour titre “gouverneur de l’emploi des fous” à Bicêtre. La description par Pinel de la métapsychologie de Pussin tient en des formules ramassées, comme : “l’heureux accord des sentiments d’humanité et une fermeté imperturbable”. Le comment on se sert de sa “boîte à outils” est sa théorie profonde qui s’exprime en acte, dans la relation de soin, un équivalent de la théorie du transfert en psychanalyse.
Dans mon expérience, les institutions psychiatriques les plus directement et de façon militante, référées à la psychanalyse n’ont pas été les meilleures, ni les plus humaines, ni le plus à la hauteur de leur vocation d’accueil, pour les patients et en tout cas, pour moi. Je ne suis pas convaincue par les approches trop directement référées à la psychanalyse, pour ce qui est de l’institution psychiatrique. Pour ma part, j’ai trouvé ma formation dans des services où les idéaux de l’institution n’étaient pas directement dérivés de la psychanalyse ; d’ailleurs, quel idéal peut-elle délivrer ? La clinique analytique est très importante pour la psychiatrie, elle la soutient dans le réel, elle soutient le désir. Mais il me semble que les institutions psychiatriques s’appuient sur leurs ressorts propres qui tiennent aussi à d’autres influences et références concrètes, sans qu’aucun courant ni discipline, y compris la médecine elle-même, n’arrive à annexer la psychiatrie. Sans doute, quelque chose du compromis de la société avec elle-même, de la façon dont une société se porte dans son rapport aux sujets qui la composent, est mise en évidence en psychiatrie. A cet égard, chaque institution a une certaine indépendance. Tous les hôpitaux psychiatriques n’ont pas fait mourir de faim leurs pensionnaires pendant la deuxième guerre mondiale. Mais la psychiatrie, si elle a son génie propre, est aussi une émanation du contrôle par l’Etat en fonction d’une science de référence ; si l’on refuse cette réalit&eacute
;, on ne peut pas faire jouer cette indépendance ou bien on se condamne à un confinement. La psychiatrie peut être le lieu d’une opposition à une politique jugée néfaste, mais elle doit alors choisir ses procédés et ses objectifs dans une alliance avec d’autres structures psychiatriques. L’hôpital et l’école sont conçus sur le modèle de l’armée… C’est une des réalités qui détermine ce qui peut se théoriser de l’institution, de la pratique des professionnels. Ici aussi les quelques autres qui légitiment ou non, d’une façon ou d’une autre, la pratique professionnelle, sont aussi bien intra-institutionnels que dans des réseaux plus larges.
Un exemple : il illustre en quoi, à mon sens, la psychanalyse ne peut pas servir de réservoir exclusif pour les idéaux de la psychiatrie : il n’est plus concevable aujourd’hui d’ouvrir une structure (SESSAD, IME…), de fonder une institution indépendante ou de prendre la responsabilité d’un service hospitalier, sans fournir des statistiques, des codes diagnostiques, sans faire des évaluations standardisées, cela dans certains domaines, comme celui de l’autisme. Si le professionnel estime que son éthique lui interdit de faire toute mesure voulue comme objective, statistique, de son activité ou de la symptomatologie de ses patients, il sera nécessairement partagé entre ne plus travailler en institution ou bien entrer en résistance. Il y a ici l’idée que la subjectivité est chose délicate, qui peut disparaître. L’homme peut toujours perdre le lien avec ce qui peut le soutenir dans la subjectivation, sans cesser de discourir. Mais pour autant, toute recherche clinique (ce qu’on appelle généralement recherche clinique et qui comporte une certaine standardisation et uniformisation de la réalité étudiée) est-elle à rejeter ? N’y a-t-il pas justement des recherches cliniques qui rendent service à la psychanalyse (par exemple la recherche Préaut, la recherche Ateliers-classes, la recherche des Thurin sur l’efficacité de la psychothérapie analytique) ? Ce sont des questions, mais elles impliquent à mon sens la possibilité de plusieurs manières d’envisager les relations psychanalyse/psychiatrie. Ces recherches n’évaluent pas la psychanalyse, comme les détracteurs de la psychanalyse le réclament. La psychanalyse a son épistémologie propre, elle n’a pas besoin d’une méthodologie qui lui est étrangère pour s’évaluer. Ces recherches évaluent des thérapeutiques psychiatriques pour lesquelles le lien à la psychanalyse est fondamental. Leur inscription même, dans ces recherches, en fait une thérapeutique psychiatrique, proposée comme un tout, comme un programme, en réponse à une demande de soin. Il n’y a pas, selon moi, d’opposition théorique à une pratique de la singularité dans le champ de la médecine. Cette pratique n’a nul besoin de revendiquer une destitution institutionnelle locale du savoir médical, puisque la destitution subjective de ce savoir – et non sa disqualification – est un passage, un frayage qui structure pour un professionnel donné la possibilité d’une écoute analytique. Les progrès en clinique sont toujours issus d’une expérience singulière. La singularité est irréductible en clinique psychiatrique, mais pour autant la psychiatrie ne s’y résume pas. Les interrelations institutionnelles souhaitables entre la psychiatrie et la psychanalyse sont celles d’une interpellation réciproque. La psychanalyse interpelle la psychiatrie sur le sujet, justement : il importe d’être, de rester, de devenir capable de l’écouter. Ça ne veut pas nécessairement dire, que celui qui écoute le sujet, parle un langage théorique analytique, ni qu’il soit analyste. La présence d’un analyste quelque part en rapport avec ce soignant peut suffire. Quant à la psychiatrie, elle interpelle la psychanalyse sur les discours, sur le langage justement, sur le rapport des psychanalystes à la culture dans laquelle on s’adresse à eux.
Pour ceux qui, dans l’institution de soin, ont fait une analyse, leurs positions cliniques sont évidemment en rapport avec leur théorie analytique ou leur théorie du transfert, une théorie qu’ils parlent par et à travers leur clinique, même lorsqu’elle est tout, sauf explicite. Peut-être que, pour chacun, sa théorie de l’analyse reste prise pour partie, pendant tout le déroulement de son analyse, dans son mythe individuel du névrosé, son mythe intime qui met fondamentalement le sujet en rapport avec son objet d’amour inconscient. Sans doute ce mythe n’est-il pas abandonné jusqu’à la fin du trajet analytique, ni peut-être au-delà. C’est un rapport inconscient avec son objet d’amour qui me semble être reflété par les professionnels, analysés ou non, ceux-là même qui travaillent avec l’enfant. C’est le modèle même de la psychothérapie qui s’appuie sur une issue dans l’amour, dans l’Eros, dans une fiction de cet ordre. La psychothérapie d’enfant en institution de soin de référence psychanalytique, dès lors que ses praticiens en sont restés eux-mêmes à une cure de portée psychothérapeutique, n’est-elle pas un risque, un danger, dans chaque cas, de dévoyer en quelque sorte l’enfant dans la demande amoureuse de l’adulte ? N’en voit-on pas tous les jours les effets dans l’institution, là où, de l’orthophoniste au rééducateur, du psychologue au médecin, tout le monde est psychothérapeute et n’est pas allé au bout, dans une cure, de la question de ce en quoi l’amour peut sembler faire tenir la structure sans que les articulations véritables ne soient sollicitées. Le meilleur service à attendre de la psychanalyse en institution psychiatrique est donc de favoriser des rencontres qui incitent à faire une analyse, ou bien, à refaire une tranche, et par ailleurs se distinguer des idéologies thérapeutiques à vocation totalisantes en proposant une mise au travail de sa théorie analytique sur les données de l’expérience qui la contredit nécessairement.
Tout rapprochement trop direct entre l’institution analytique et la structure de soin se heurte au fait que, depuis Lacan, l’institution analytique est pensée par les lacaniens comme le lieu où se poursuit une élaboration sur les fins véritables et les enjeux fondamentaux de la théorie analytique en mouvement et dont dépend la subversion du sujet à venir. Dans l’institution psychanalytique s’élaborent les avancées et les inventions de l’analyse sur le divan et dans les dispositifs, telle la passe. Le fonctionnement de l’institution doit donc reprendre du fonctionnement de l’inconscient des règles, des principes qui s’opposent à la tendance unifiante du groupe sur la figure du leader, pour tenter de ne pas évacuer la singularité.
En institution de soin, le fonctionnement doit retrouver le chemin de la singularit&
eacute; dans une vie de groupe où la théorisation (dans laquelle l’énonciation est attendue) se fait à partir de référentiels très différents, multiples. L’éthique n’est jamais loin, dans des versions inévitablement plus morales que la formule dénudée de Lacan affirmant qu’il n’y a pas d’autre éthique que celle du bien-dire. Dans une institution où l’on peut parler de ce que l’on fait, s’il y a un désir de les entendre, les professionnels disent la vérité bigarrée de leurs pratiques où l’intervention dans la vie des autres est justifiée institutionnellement, mais pas individuellement, nécessitant la rescousse d’un jeu de la subjectivité mise au travail par celui qui s’y risque avec sa métapsychologie sur mesure et non interchangeable et grâce à ses échanges avec quelques autres qui sont concernés comme lui par ces interventions.

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