Annick Hubert Barthélémy "Interpréter pour exister… Les effets de "lalangue" d’aujourd’hui sur la construction du sujet"

Interpréter pour exister, rend compte aujourd’hui, de la nécessité, pour le sujet de réaliser un écart entre ce qui lui est dit, ce qu’il voit et ce qu’il pense être sa place dans le contexte de la société. Comment ce phénomène peut-il s’inscrire dans la construction du sujet telle qu’elle est conçue en référence à la psychanalyse ?
Une confiscation de « lalangue » … Mais comment ?

On assisterait à une confiscation de la langue, devenue pur élément de communication, langue mécanique, répétitive : « Les TCL vous souhaitent une agréable journée ».
Il s’agit de la confiscation de la langue intime, la petite voix intime qui discute avec la principale, celle que le névrosé s’efforce de ne pas entendre, celle qui réapparaît assez vite en analyse dans la cure de névrosés.
A la façon des voix que les patients psychotiques rapportent (cf :Solal Rabinovitch), cette langue se présente parfois comme une assertion, quand elle est prise comme « slogan » d’une marque de vêtements et autres : « Just do it ». Ces « signifiants » viennent effacer le système de contradiction nécessaire à l’élaboration de toute subjectivité.
De quelle façon le développement de ce phénomène vient-il perturber l’installation de la « Spaltung » et la soumission du sujet à l’ordre signifiant telles qu’en parle Lacan ?
A cela s’ajoute l’interprétation des images et des mots écrits sur les « murs » des réseaux sociaux comme Facebook : «  Je les vois toujours ensemble, heureux et je ne comprends pas ! », dira une patiente qui ne peut qu’interpréter, face à ce ravage de l’image de complétude dont elle se sent exclue- complétude toujours réanimée par la vie des autres.
« Hier, j’ai fermé mon compte Facebook pour agir », dit une autre après avoir été en relation avec son groupe, avoir créé des groupes d’intérêts restreints, des forum … La conséquence, à mon étonnement, en a été la mise en acte de décisions rapides, décisions difficiles au demeurant. Cela, je l’ai constaté plusieurs fois. L’arrêt sur la vie en image avec les autres représenterait-il un temps de latence, un arrêt avant maturation de la mise en acte de la vie ?
N’oublions pas Twitter où la compagne du président est venue déchirer le voile sur son identité de femme et de femme actuelle … au risque d’afficher une innommable grossièreté. Avons-nous ici affaire à une suspension de la subjectivité au profit d’une subjectivité imaginaire, centrée sur le moi, à une jouissance en direct ou par procuration ? J’avoue ne pas pouvoir répondre pour l’instant à ces questions.

Que peut changer la psychanalyse au malaise dans la culture ?

A travers le thème de cette journée, « L’interprétation, son acte et ses effets », j’ai choisi de m’intéresser à cette question : « Que peut changer la psychanalyse au malaise dans la culture ? »
L’un des rôles de l’interprétation selon Laplanche et Pontalis consiste à dégager, par l’investigation analytique, le sens latent du dire et des conduites d’un sujet. Elle met à jour les modalités du conflit défensif et vise, en dernier ressort, le désir qui se formule dans toute production de l’inconscient. Dans la cure, c’est la communication faite au sujet, par l’analyste, qui vise à le faire accéder à ce sens latent selon des règles commandées par la direction et l’évolution de cette dernière.
La traduction des termes allemands « Deutung » et « Bedeutung » ne rend pas compte du « glissement » entre explication, éclaircissement et signification, le champ en reste d’autant plus flou.
Selon le « Robert », interpréter c’est «  expliquer, rendre clair ce qui est obscur dans un texte. » C’est aussi «  commenter, expliquer. » Il s’agit également de « donner un sens, comprendre (une conduite) » mais encore « prendre, incarner et exécuter (sonate). »

La place de la psychanalyse dans le malaise de la culture serait-elle d’avancer une signification, une compréhension des évolutions et des comportements ?
Certains analystes ont tenté de le faire, non sans courage (C. Melman, J.P Lebrun et d’autres) mais la limite actuelle réside dans le fait que la psychanalyse n’occupe plus cette place centrale de référence qui lui permettait d’user d’une forme de transfert particulière rendant son interprétation effective. Elle paraît même décriée aujourd’hui. Pour Lacan, «  c’est lorsque le patient est arrivé à bien nous aimer que nos interprétations sont ingurgitées… » Les choses sont plus difficiles dans le contexte actuel.
Lalangue représente une jouissance liée au langage, jouissance parasitaire qui se surajoute à celle du corps. Au cours de la cure, la parole la pousse à avoir des effets sur le symptôme dans la mesure où s’effectue une sorte de transfert à l’envers , de la jouissance du symptôme à la jouissance de la parole (Roland Chemama).
De quelle façon, l’intervention de l’analyste faisant surgir un sens nouveau au-delà du sens manifeste, permet-elle d’interpréter ces nouvelles formations de l’inconscient, ces nouvelles constructions du sujet ?
Pour Serge Lesourd, ces nouvelles formations de l’inconscient font taire le sujet.

Pour cet auteur, la liberté individuelle vient corrompre la subjectivité. L’inflation de la fonction du moi, fonction magnifiée par les parlottes, expliquerait quelques-unes des expressions symptomatiques du sujet pris dans ce type de lien social.
Les principaux symptômes apparaissent, dit-il, comme des effets identitaires nouveaux. La cause en reviendrait au fait d’avoir le pouvoir aujourd’hui de changer d’identité. L’identité n’est plus une identité qui vient de l’Autre mais un choix individuel qui fait partie des actes fixés par l’individu lui-même (identité de genre …). On rencontre des troubles narcissiques, c’est-à-dire, pour cet auteur, des expressions par le corps de la souffrance psychique, une sorte d’adaptation des troubles hystériques. Le « moi » aurait en quelque sorte colonisé une partie de la fonction du sujet et de son fonctionnement.
Ainsi le corps est-il l’objet de tous les soins de cet individu post-moderne : il convient
de prendre soin de lui pour le maintenir le plus longtemps possible dans un état de fonctionnement idéal. Ces pratiques ne viennent pas de la parole de l’énonciation du sujet mais d’une absence de limitation de la jouissance de son corps propre : toxico, alcool, obésité, …). Le corps devient central dans le lien social comme lieu, encore assuré de l’existence pour un sujet désarrimé des signifiants et qui doit prouver au jour le jour son existence même dans ses actes. Quand le combat est trop lourd alors surgissent les affres de la mélancolisation du sujet et ce, parfois, jusqu’à la quête de cette limite ultime qu’est la mort réelle. Cette mélancolisation du sujet, pointée dans tous les domaines à partir de la fin du XIX° , exerce ses ravages surtout au XX°.
Le psychanalyste doit-il prendre le temps de voir ce corps monstratoire, de saisir toute la phénoménologie de ce dire en acte ?

Il est bien encombrant le nouveau sujet  (cf : André Green, La folie privée)

Selon André Green, il existe deux formes de mal au sens de maladies, la première étant compréhensible, la seconde échappant à toute compréhension. Il en va de même avec la question du mal moral. La psychanalyse est née d’avoir exorcisé l’hystérie mais le labyrinthe des névroses n’a pas livré ses secrets. Ce n’est plus du sexe dont l’âme est malade, mais de la mort.
Il ne craint pas de dire que la psychanalyse est dépassée par les effets du mal dans nos sociétés. Le mal serait alors l’effet d’un désir de ne pas mourir, une conjuration contre le suicide. Selon Freud, avec le narcissisme, les vicissitudes de la libido seraient attribuables à une problématique interne à la vie pulsionnelle qui engagerait le moi lui-même. Faut-il chercher le mal là où il sévit, dans le monde extérieur ?
En référence à un certain nombre de recherches sociologiques actuelles (cf : Ehrenberg, par exemple) et en utilisant la conception freudienne dite de la « névrose de caractère », on insistera sur le fait que la psychanalyse n’a pas accès à ce type de construction psychique !
En fait, il est bien dérangeant ce nouveau sujet. Il va sur internet pour comprendre ses symptômes ou ses questions. Il s’est autonomisé, réalisant le vœu voulu par Ivan Ilitch dans les années 90, une forme d’anarchie au sens de liberté du sujet face à l’oppression de l’Etat (cf. les auto-constructions, etc.) Il exerce sa liberté aux confins de la récupération sociale et de la contestation !!
Deux questions émergent :
– quelle est la légitimité de la psychanalyse dans sa référence au social ?
– la construction du sujet est-elle obstruée eu égard à cette place renforcée du moi dans sa structure ?
Peut-on reconnaître la légitimité de la psychanalyse  dans sa référence
au social ? (cf :Michel Schneider, Lacan : Les années fauves)

Pour Freud, la psychanalyse et la théorie de la libido permettent de justifier une compétence particulière :
-un procédé pour l’investigation des processus mentaux à peu près inaccessibles au conscient.
-une méthode fondée sur cette investigation pour le traitement des désordres névrotiques.
-une série de conceptions psychologiques acquises par ce moyen et qui s’accroissent ensemble pour former une discipline scientifique.
Mais ce cadre n’est pas jusque-là très clair. Pourtant, quelque chose s’impose : pas de compétence psychanalytique sans compétence sociale. Le risque de la psychanalyse est de devenir sans objet, les psychanalystes s’interrogeant sur ce qu’ils sont et non sur ce qu’ils font.
De même, comment fait l’analyste : s’il se situe du côté thérapeutique, alors s’impose une reconnaissance avec des protocoles ? S’il se situe du côté politique, alors une théorie du sujet s’impose ?
Des changements dans la construction du sujet ?

A titre de résistance, l’image viendrait faire écran à l’avènement de la parole là où le langage aurait été central ?
Le processus de la «  métaphore du nom du père » ou l’avènement du sujet au symbolique, au sens où il vient à la place du signifiant du «  désir de la mère », laisse-t-il la structure du désir pour le sujet en place pour un autre signifiant ? Qu’en serait-il aujourd’hui ? Le sujet serait toujours dominé par le signifiant, toujours scellé à son discours. Mais si le S1 se mettait en place (identification primordiale) accompagnant le refoulement originaire, le S2, instance de la métaphore du nom du père, inaugurant la division psychique du sujet, serait en place mais ne pourrait fonctionner. L’aliénation du sujet au langage serait recouverte par l’aliénation du sujet à l’image, une image moïque mais aussi une image interprétée par les autres, non par l’Autre.
L’interprétation des « images », des textes qui fonctionnent comme image de soi, serait la seule façon de reprendre pied au sens de tenter de faire jouer une division qui ne serait plus structurelle.
Annick Hubert-Barthélémy

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