Bastia 2011 Robert Lévy "L’Extraterritorialité de la psychanalyste"

Au commencement est l’amour et au point historique où naît la psychanalyse, il y a Anna O. ; et c’est elle-même, dit Freud, dans ce remarquable article des Studien über Hysterie, qui baptisa la psychanalyse de « talking cure » ou encore de «  chimney sweping». Pourtant, la cure par la parole et le ramonage de cheminée ne sont pas du même côté de l’acte, l’une évoque le langage et l’autre l’action , en d’autres termes l’amour.


« Dans les  Observations sur l’amour de transfert, Freud n’hésite pas à appeler le transfert du nom d’amour, il élude si peu le phénomène amoureux, passionnel, dans son sens plus concret qu’il va jusqu’à dire qu’il n’y a, entre le transfert et ce que nous appelons dans la vie, l’amour, aucune distinction vraiment essentielle. La structure de ce phénomène artificiel qu’est le transfert et celle de ce phénomène spontané que nous appelons l’amour, et très précisément l’amour- passion, sont, sur le plan psychique, équivalentes. Il n’y a, de la part de Freud, aucune élusion du phénomène, aucune tentative de dissoudre le scabreux dans ce qui serait du symbolisme (petite référence à Jones), au sens où on l’entend habituellement – l’illusoire,l’irréel. Le transfert c’est l’amour . »1 .
Est-ce pour autant qu’il faille ramoner la cheminée ? En tout cas, Lacan se demande pourquoi Breuer ne donne pas lui-même toute la suite qui s’imposait en termes de talking cure face à sa patiente Anna O. C’est, nous dit Lacan, « parce que Breuer aima sa patiente »2 ; ce que Jones, en l’occasion ‘très British’, ne put énoncer,dans la biographie de Freud, que sous la forme : « Il semblerait que Breuer ait eu, à l’égard de son intéressante malade, ce que nous qualifierons aujourd’hui de contre-transfert marqué » 3 .
Au « contre-transfert marqué », Lacan va préférer ne pas se défausser de la question et mettre délibérément la talking cure et la sweeping chimney du côté opaque de l’amour pour distinguer l’expérience analytique de toute autre expérience, c’est-à-dire la situer dans une extraterritorialité.
Force est de constater qu’il ne s’agit pas seulement, dans une analyse, de parler, mais que parler revêt aussi un caractère érotique.
C’est ici que le livre d’Halperlin se révèle très utile puisqu’il va nous préciser de quelle érotique il s’agit en introduisant ce qu’il appelle : « l’ironie Platonicienne » .
En effet, dans l’analyse, l’érotique dont il est question dans l’amour n’est nullement sexuelle au sens physique, mais transcendantale.
« L’attirance érotique (chez Platon) n’est pas physique, elle est métaphysique : elle se porte sur un objet qui demeure insaisissable »4 . En 1964, Lacan fait un pas de plus pour mettre en tension « le talking » et le « sweeping » dans la cure, afin de mettre en lumière l’articulation définitive du signifiant et de la sexualité.
Donc, le transfert c’est bien « être ensemble dans la cheminée » et par conséquent, analyste et analysant ne peuvent pas être passés par là et en sortir blancs comme neige, ni même sans une certaine chaleur ; les enfants ont donc bien raison de se soucier de ce qu’il advient du Père Noël lors de son passage dans la cheminée.
L’enseignement du Talmud dont Lacan tire l’histoire du rabbin et du philosophe qui voulait pénétrer la logique talmudique, de même que l’enseignement de Lacan, convergent au moins sur ce point : à savoir que l’opération d’être ensemble dans la même cheminée implique qu’analyste et analysant en ressortent tous deux noirs de suie.
Mais, bien que se trouvant dans la même cheminée, la suie de l’un n’est, néanmoins, pas celle de l’autre . Ceci conduira Lacan à forger en 1967, dans la Proposition d’octobre, deux nouveaux concepts pour en rendre compte : l’un « la destitution subjective » côté analysant, et le « désêtre » côté analyste, dans le but de nous indiquer comment il considère que l’on puisse envisager cette fin de partie analytique 5 .
Sur ce point précis, on voit, là encore, assez clairement la différence entre le philosophe et l’analyste dans ce que j’appelle l’extraterritorialité de l’analyse.
En effet, il ne s’agit pas d’être hors des biens mais dans le désêtre côté analyste, ce qui n’est pas du tout la même chose comme nous allons le voir maintenant.
En résumé, dans une analyse, on est embarqué dans la même cheminée, on s’y salit, mais on ne peut pas y rester et pour en sortir, il faut bien que les protagonistes se lavent tous les deux mais pas de la même suie. Je ne peux pas me retenir de faire ce jeu de mots qui, au fond, relate bien l’opération : je pense donc j’e(s)suie .
Lacan trouve ainsi le moyen d’aller au-delà de Freud dans l’idée qu’une analyse est terminable, terminable pour autant qu’on n’en reste pas dans le cadre du contre-transfert où se joue, du côté analyste, la fonction d’un analyste dans une situation immanquablement érotique.
Si alors vous n’évitez pas la dimension de l’amour,comme Breuer le fit en son temps, et si , de plus, vous introduisez votre désir d’analyste comme fonction, alors vous pourrez conduire une cure jusqu’à sa fin : donc, si et seulement si, vous ne vous contentez pas du contre transfert.
Je dirai qu’il faut alors « Servir l’amour pour s’en servir » ; mais, cela suppose évidemment de déplier la fonction de l’objet a dans le transfert.
Voilà pourquoi en 1958 arrivent trois questions :

1) Est-ce le même effet de la relation à l’analyste qui se manifeste dans l’énamoration primaire observée au début du traitement et dans la trame de satisfactions qui rend cette relation si difficile à rompre, quand la névrose de transfert semble dépasser les moyens proprement analytiques ?
2) Est-ce bien encore la relation à l’analyste et sa frustration fondamentale qui, dans la période seconde de l’analyse, soutiennent la scansion : frustration, agression, régression où s’inscriraient les  effets les plus féconds de l’analyse ?
3) Comment faut-il concevoir la subordination de ces phénomènes, quand leur mouvance est traversée par les fantasmes qui impliquent ouvertement la figure de l’analyste ?6

En effet, toute la difficulté réside dans le fait de distinguer ce qu’il en est de l’amour en tant qu’éros, comme présence universelle d’un lien entre les sujets dont on peut dire que c’est le transfert en tant qu’amour au sens large . Dans l’analyse , il s’agit quand même de savoir en quoi cet universel est lié à la relation analytique. Là, « situation encore plus redoutable (la situation analytique), si nous songeons justement que de par la nature du transfert, ce qui lui manque il va l’apprendre en tant qu’aimant »7, on se trouve à la fois dans l’insistance de la question du manque par rapport à l’aimant, et par rapport à la névrose secondaire : d’où «  L’utilité  de la notion de transfert dans le maniement que nous faisons de la subjectivité de notre patient. Nous avons même isolé quelque chose qui va jusqu’à s’appeler, non pas seulement névrose de transfert – étiquette nosologique qui désigne ce dont le sujet est affecté – mais névrose secondaire, névrose artificielle, actualisation de la névrose dans le transfert, névrose qui noue dans ses fils la personne imaginaire de l’analyste. »8
Le point d’achoppement essentiel dans ce cas, et sans doute, ce qui en fait son efficacité thérapeutique c’est que «  l’objet aimé se confond, par toute une face de ses qualités, de ses attributs et aussi de son action dans l’économie psychique, avec l’idéal du moi du sujet »9
C’est dire « la stricte équivalence de l’objet et de l’idéal du moi dans le rapport amoureux »10.
Il y a don
c un guide de ce qui commande au sujet , c’est l’idéal du moi.
Par conséquent, il existe bien une technique de la psychanalyse qui n’est autre que celle du maniement du transfert.

Lacan nous en donne les éléments constitutifs :
1) « La relation analytique où deux sujets sont liés par un pacte. 11
2) A l’intérieur de cette relation, il s’agit d’abord de dénouer les amarres de la parole.12
3) Le sujet dans la désinsertion de son rapport à l’autre fait varier, miroiter, osciller, compléter et décompléter l’image de son moi. Il s’agit qu’il l’aperçoive dans sa complétude, à laquelle il n’a jamais accès, afin qu’il puisse reconnaître toutes les étapes de son désir, tous les objets qui sont venus apporter à cette image sa consistance, sa nourriture, son incarnation. Il s’agit que le sujet constitue par des reprises et des identifications successives l’histoire de son moi.13
4) Cette technique produit dans le sujet une relation de mirage imaginaire avec lui-même, au delà de ce que le vécu quotidien lui permet d’obtenir. Elle tend (cette technique) à créer artificiellement, en mirage, la condition fondamentale de toute Verliebtheit. C’est la rupture des amarres de la parole qui permet au sujet de voir, au moins successivement, les diverses parts de son image et d’obtenir ce que nous pouvons appeler une projection narcissique maxima.
5) Et c’est bien la condition fondamentale de la Verliebtheit, l’état amoureux, quand il se produit, il y faut une coïncidence surprenante, car il n’intervient pas pour n’importe quel partenaire ou pour n’importe quelle image. Dans l’analyse, le point où se focalise l’identification du sujet au niveau de l’image narcissique est ce qu’on appelle le transfert. Le transfert, non pas dans le sens dialectique où je vous l’expliquais dans le cas de Dora par exemple, mais le transfert tel qu’on l’entend communément en tant que phénomène imaginaire » .14

D’où il découle très logiquement que l’analyste soit dans le transfert en position non symétrique puisqu’on peut qualifier son désir de
« désidentificateur ». Cela seul permet un changement subjectif et fait passer le sujet de la position d’aimable (voire d’être aimé) à celle d’aimant à qui il manque forcément quelque chose. L’aimant est celui qui désire et à qui donc il manque quelque chose ; l’aimé par contre est celui qui a quelque chose. Pourtant, le désir de l’aimant comme tout désir est désir d’autre chose que l’objet désiré, aimé en l’occurrence.
Le Banquet pour Lacan est la mise à nu de cette conjonction entre le désir d’autre chose et l’objet par définition inadéquat puisqu’il y a inadéquation fondamentale entre l’objet et la pulsion.
C’est pourquoi une analyse se fait autour du transfert, en d’autres termes autour de deux pivots :
– l’un, d’une identification à l’objet du désir qui soutient la demande ;
– l’autre, autour du désir d’analyste qui, en tant que « désidentificateur », tend à fracturer cette identification afin de faire correspondre la demande à l’objet de la pulsion que l’on peut considérer, dès lors, comme la seule vraie cause du transfert.
Alors, ce n’est pas rien d’avancer qu’on aime précisément ce dont on manque, c’est pourquoi le transfert ouvre sur l’introduction du manque dans le discours sur l’amour, et, ainsi, ouvre la voie de l’inadéquation de la pulsion à son objet.
Trois conséquences en découlent :
1) L’objet d’amour n’est pas ce que tu crois.
2) Ce que tu cherches dans l’amour n’est pas ce que tu désires.
3) Il n’y a pas d’objet particulier qui corresponde à ton amour. 15
Si j’ai évoqué tout à l’heure qu’il s’agissait de « Servir l’amour pour s’en servir »  (cela supposait évidemment de déplier la fonction de l’objet a dans le transfert), c’est parce que dans le transfert non seulement l’analyste refuse l’échange amoureux mais qu’il créé ce « désir d’autre chose » que l’image spéculaire, autre chose liée donc à l’hypothèse de l’inconscient.
Ce désir, c’est donc le désir d’analyste qui a pour effet un agalma de savoir. Ce savoir de l’analyste est alors créé par le refus des biens en général mais ce n’est pas suffisant car il rejoindrait alors la position du philosophe ; son refus des biens implique un avoir ; c’est l’objet a.

ANALYSTE ANALYSANT
Erastes Eromenos
AIMANT métaphore de l’amour AIMABLE
DESIRE DESIRANT

S’il est vrai que Lacan aborde avec l’objet a un registre qui n’appartient pas au signifiant mais qui pourtant le complète, la cure ne saurait néanmoins le cerner sans le signifiant. L’objet a est à la base du fantasme imaginaire et aussi, à l’origine de la demande ; sans oublier qu’on ne touche à la pulsion qu’à travers le signifiant.

Le dernier point que je souhaite aborder c’est celui qui concerne les conséquences produites si l’analyste n’occupe pas cette fonction et se contente de la symétrie.
Dans ce cas, on peut entendre ce que l’on appelle communément le pouvoir et la soumission qui devient très vite désir de soumission quand le grand œuvre du pouvoir consiste à se faire aimer comme nous le rappelle si bien Pierre Legendre16 .
Il attire notre attention sur la dimension du « faire croire » comme la plus ancestrale technique des institutions. Le pouvoir touche donc toujours au nœud du désir et l’opposant au pouvoir peut être défini comme un coupable, et son erreur comme une faute . Tout ceci bien entendu au nom de l’éthique de l’institution. Institution sur laquelle on peut évidemment revenir à la lumière de ce qui vient d’être dit du transfert et de la soumission du sujet à l’idéal du moi, point nécessaire à un moment donné de l’analyse. Mais ceci ne peut s’éterniser car, à y regarder d’un peu plus près, dire que « l’institution si elle existe, n’est autre que la cure elle-même », n’est-ce pas du même coup renvoyer le partenaire à la question du transfert et de ses aléas dont on vient d’envisager quelques difficultés ?
La plupart des cures s’arrêtent en effet sur ce point d’identification, c’est pourquoi l’analyse doit aller au-delà et même contre cette identification. Il faut donc savoir différencier l’objet narcissique, l’objet du désir (i (a)) de ce que cet objet vient jouer dans le déterminisme inconscient, et l’idéal de l’institution analytique .
Et Legendre de nous faire remarquer que « tout psychanalyste admet aussi que, dans l’analyse, si le patient n’est pas le seul en cause, l’institution se noue mécaniquement, du seul fait de cet étrange témoin, l’analyste lui-même, qui sait se taire ex cathedra et n’être pas sans armes , à moins d’être un naïf ; le transfert intervient dans une situation qui reproduit et fabrique de nouveau les pouvoirs magistraux prêtés à l’excommuniant selon les besoins , un grand procès »17
Pourtant, avec le transfert, la croyance n’est jamais très loin et dans l’institution sociale tout comme dans la névrose , le fétichiseur est toujours présent comme figure paradigmatique. C’est pourquoi, comme l’indique si bien encore Legendre « le trône et l’autel sont en danger »18
Le recours est toujours le même, l’appel à la foi qui dans la croyance sociale et institutionnelle a recours à la règle pour désigner l’ennemi :
la patrie ou l’institution en danger.
C’est l’état le plus primitif de la soumission : la loi canonique est toujours celle qui défend que quoi que ce soit ne bouge ou même évolue en proposant de transposer la soumission à l’institution, en amour de l’institution ; dénonçant ainsi l’autre comme chef, et par conséquent ennemi de l’amour de l’institution. L’éthique toujours défendue par la statue du commandeur n’a plus dès lors qu’à bouter l’hérétique hors institution pour préserver son trophée toujours au nom d’une pseudo théorie grimaçante qui n’a plus que la fonction
de justifier de l’excommunication.

 

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