Dolto à Chengdu

Gérard Guillerault

 

Bien au-delà du caractère formel de l’exercice, c’est avec plaisir qu’on fournira ici quelques mots de compte-rendu (inévitablement succinct et parcellaire) du colloque qui s’est tenu du 11 au 13 avril 2009 à Chengdu (Chine), à l’initiative d’Analyse Freudienne (Robert Lévy) et du Cercle Freudien (Pascale Hassoun, Monique Tricot), en coordination sur place avec le professeur Huo Datong, président fondateur du Centre de Psychanalyse de Chengdu (CPC) – et avec le soutien actif de Christine Cornet, attachée culturelle à l’Ambassade de France,

sur le thème : Écouter l’enfant au regard de l’apport de Françoise Dolto.

Ne dissimulons pas l’émotion mêlée d’insolite à retrouver en bonne place sur les banderoles annonçant la tenue du colloque le nom de Françoise Dolto, apparaissant ainsi au fin fond de la Chine (province du Sechuan), en ce campus de l’université sechouanaise où nous sommes restés réunis durant trois jours pleins en assemblée de travail.

Et ce n’est pas la moindre des réussites de ces journées que d’avoir permis en effet, plus même qu’un colloque convenu et formel, une véritable rencontre de travail animée, soutenue et intense, entre la quelque trentaine d’analystes et praticiens venus de France et leurs collègues psychanalystes et étudiants chinois.

Ce n’est pas le lieu de redévelopper ici le rappel des circonstances historiques qui ont conduit à la création d’un véritable foyer d’enseignement et de transmission de la psychanalyse à Chengdu[1]. Qu’il suffise de rappeler que cette création doit tout à l’initiative et au parcours personnel de M. Huo Datong, venu dans les années 80 assurer sa propre formation psychanalytique à Paris, pour ensuite, de retour à l’université de Chengdu, mettre en place localement ce pôle instituant l’exercice de la psychanalyse moyennant l’instauration d’un cursus universitaire qui a depuis déjà conduit à former plusieurs psychanalystes en exercice[2].

Et si l’on en juge par la façon dont ceux-ci ont témoigné de leur travail (notamment clinique) durant ces journées, il y a de quoi considérer que ce développement inédit de la psychanalyse produit des résultats qu’on doit tenir pour d’ores et déjà tout à fait concluants, permettant d’augurer au mieux des effets de cette transmission au moins locale de la psychanalyse en terre chinoise.

Nous tous, « seniors » patentés venus ici pour rendre compte, chacun des intervenants, à la mesure de son expérience, avons été particulièrement sensibles à la qualité vraie des exposés, et à ce qu’ils supposent et manifestent d’intensité d’engagement dans le travail. Qu’on songe que cela conduit ces collègues chinois, férus (à la suite de M. Huo Datong) de l’orientation lacanienne, à apprendre et pratiquer le français, afin de mieux pouvoir comprendre le lacanien !…

Aussi bien, dans la note plus précisément de ce colloque, sont ils pareillement attelés à lire les ouvrages de F. Dolto ; ils traduisent Le Cas Dominique… C’est dire la sorte d’appétit enthousiaste et l’engouement réconfortant qu’ils manifestent pour la chose analytique dans sa dimension d’ouverture et d’éclaircissement thérapeutique. On aura deviné que compte tenu de ce que notre scène analytique hexagonale peut avoir souvent de racorni, l’air de Chengdu a pu nous paraître, au contact de nos jeunes homologues chinois, particulièrement rafraîchissant et vivifiant !

Ce n’est évidemment pas un hasard si une telle initiative ouvrant la Chine à la découverte de l’inconscient dans ses ressorts conceptuels, cliniques et thérapeutiques, peut avoir lieu aujourd’hui. Pour isolée que puisse sembler l’expérience en cours à Chengdu (sachant cependant que d’autres foyers, d’obédiences analytiques diverses, sont actifs en d’autres lieux[3]), le fait n’en est pas moins significatif et révélateur de l’évolution galopante – dira-t-on ici : pour le meilleur ? – des mentalités et du tissu psychosociologique chinois dans la période qui s’ouvre à présent.

C’est assurément l’un des aspects de ce qui se trouve en suspens concernant la possibilité qu’émerge une véritable implantation de la psychanalyse en Chine, question qui fut à nouveau au centre du débat public réunissant après le colloque Huo Datong et Robert Lévy au Centre Culturel Français de Pékin[4].

S’agissant des enjeux concrets du travail analytique, on devine qu’un intérêt particulièrement vif s’est manifesté pour ce qui concerne le travail avec les enfants – une dimension assurément prévalente dans la réalité sociale chinoise. C’est ce qui donnait tout son sens et sa portée éminente à ce colloque, centré sur l’apport de F. Dolto, ce qui ne pouvait que « parler » au plus direct à nos collègues chinois, déjà sensibilisés il faut dire à la psychanalyse d’enfants grâce au travail accompli – outre Michel Guibal en premier – par les analystes français venus régulièrement depuis à Chengdu (P. Hassoun, M. Tricot).

On en a retrouvé les heureux effets dans les communications cliniques qui nous ont été produites et qui nous ont tous mis à contribution de travail, que ce soit pour y faire valoir l’éclairage de l’enseignement de F. Dolto au regard de l’avènement du sujet de la parole (et de l’image inconsciente du corps) ou que ce soir à cette aune richement signifiante que ne manque pas de susciter la langue chinoise entre oral et écrit.

En ce domaine de la clinique infantile (donc familiale), on ne saurait non plus méconnaître les éléments contextuels propres à la réalité chinoise, ne serait-ce que cette imposition étatique de l’enfant unique, avec toutes les conséquences les plus douloureuses qui peuvent en résulter[5].

Pour ce qui concerne les cas cliniques proprement dits, il est à noter que c’est notamment la question signifiante du père qui a souvent été mise en évidence (par sa défaillance), ce à quoi a pu venir correspondre à point nommé le travail présenté par Robert Lévy à l’occasion de son dernier ouvrage[6].

On s’en voudrait de ne pas glisser dans tout ce récit (au constat emprunt de satisfaction) ce qu’a pu y ajouter une logistique impeccable, devant beaucoup au soutien effectif assidu de Christine Cornet (Ambassade de France), avec une double mention spéciale 1) pour une traductrice-interprète hors classe qui a su nous faire passer durant ces trois jours d’une langue à une autre (sans exclure la troisième langue du lexique analytique !), 2) la très heureuse initiative d’avoir confectionné à l’avance la transcription des interventions, chacune traduite dans l’autre langue, ce qui permit à chacun, quand l’intervenant lisait son exposé, d’en suivre le cours dans son lexique propre, grâce à ce précieux fascicule (éventuellement disponible). Aussi bien cette alternance entre les deux langues a-t-elle été scrupuleusement observée tout au long des échanges et des discussions.

 

À des fins de conclusion (provisoire !), on pourrait dire que tout ceci ne fait que davantage mettre en évidence ce qu’a été et demeure en l’occurrence la responsabilité de M. Huo Datong, qui reste le fondateur et l’inspirateur de toute cette dynamique locale, même s’il est à présent bien entouré par ceux et celles qui ont eux-mêmes parachevé leur formation analytique. Lors du débat (auquel il a été fait allusion précédemment) ayant eu lieu dans la foulée du Colloque F. Dolto, M. Huo Datong a formulé deux choses qui méritent d’être rapportées ici. La première tient, pourrait-on dire, à son ambition théorique, qui consiste à faire valoir ce qui serait selon lui une sorte de privilège structurel de la langue chinoise, mieux à même de rendre compte de l’inconscient que ne le peuvent les théoriciens occidentaux, Lacan compris ! … En deuxième lieu, il a souligné que la liberté de parole qu’à la fois suppose et à quoi conduit nécessairement la psychanalyse sera d’autant mieux envisageable en Chine que pourra s‘y instaurer un véritable régime démocratique[7].

 

 

 


[1] On trouvera tout un développement circonstancié de ces données dans l’ouvrage incontournable de Philippe Porret : La Chine de la psychanalyse, Ed. Campagne Première, 2008.

[2] Cf. à ce propos La Chine sur le divan, entretiens de M. Huo Datong avait Dorian Malovic, Plon, 2008.

[3] P. Porret, op. cit.

[4] Et au cours duquel fut projeté le documentaire Œdipe en Chine réalisé par Beaudoin Koenig.

[5] S’agissant des données propres à engendrer une souffrance durable, n’ont pas manqué d’être aussi évoquées les conséquences du séisme ayant eu lieu en 2008, tout près de Chengdu précisément.

[6] L’infantile en psychanalyse, la construction du symptôme chez l’enfant, Érès, 2008.

[7] Et pour tempérer à cet égard les excès d’optimisme, qu’il suffise d’évoquer les deux visites d’hôpitaux psychiatriques qui ont eu lieu pendant le colloque, et où la réalité a pu paraître encore bien loin du compte…

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