Dans le flot de l’uniformité sans distance, tout est emporté et confondu.

Le mythe inscrit le sujet dans l’immédiateté mystique.
Heidegger

La neurologie comme politique d’Etat ?

Serions-nous les témoins d’une hystérification des politiques éducatives ? Du dire au dit, quels seraient les effets des énoncés de l’école sur les enseignants et par contagion, sur nos enfants et leur subjectivation ? 

Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend, disait Lacan .
En juin 2013, Le ministre de l’Education Nationale Vincent Peillon présentait le plan numérique pour l’école accompagné de cette phrase : « Le numérique, cœur du métier d’enseignant. » En janvier 2015, avec la vague terroriste et les assassinats de Charlie hebdo, Najat Vallaud-Belkacem place la laïcité comme valeur clé à redéfinir dans l’Ecole. 300.000 professeurs formés en 2015 . Ne l’étaient-ils pas ?

 

  Les managers  de l’Education Nationale réagiraient-ils expressément  sous le coup de l’émotion, par un souci de propagande électoraliste ? Se souciant plus de l’opinion publique et de la communication, la République interpellée sur ce qui fait société ne serait-elle  pas tentée par la jouissance populiste de l’égalité et du Un ? L’OCDE vante le long de son fil tweeter, ces pays du bonheur, et, à grand renfort de statistiques, constate que seulement 10% des réformes actuelles ont fait l’objet d’une étude d’impact[5]. Et si ces réformes n’avaient comme seul but la déstabilisation et l’asservissement dans un monde éducatif globalisé qui place la compétition entre pays – voir Enquête PISA[6] – comme objectif de gestion politique des masses ?

Comme l’écrit, Graciela Brodski, psychanalyste à Buenos Aires : « Si l’utopie moderne était juridique, fondant sur la loi l’espoir d’une société heureuse, l’utopie contemporaine, quant à elle, est biopolitique. Elle va de pair avec une fiction qui recherche dans la structure du cerveau et dans les statistiques un réel ultime. L’utopie contemporaine doublée de cette fiction sert, à défaut d’un Dieu, de fondements pour rendre l’homme et ses actions intelligibles et prévisibles. Dans leur quête désespérée du réel, les nouvelles utopies sont finalement l’empire généralisé du semblant.[7] »

 Lors d’une précédente intervention à Alicante[8],  j’écrivais : « L’enseignant aime tellement les enfants. Ce qui en soi est déjà un avatar certain. Tout le monde sait, en dehors de l’école, que l’enseignant n’est pas là pour aimer les enfants. Quelle entreprise de marier l’amour et le savoir. Si l’enfant pendant longtemps travaille inconsciemment pour faire plaisir à ses parents, quel effort insurmontable de tenter de faire plaisir à la maîtresse ou au maître. Quel désespoir pour ces enfants qui ont le sentiment de décevoir les uns et/ou les autres. » Le Conseil Economique et Social, rappelons-le, troisième assemblée de la République française avec l’Assemblée nationale et le Sénat, [9]à grand renfort de communication écrit : « Détecter très en amont les futurs troubles d’apprentissage, d’accompagner les enfants déjà diagnostiqués, etc… permettraient à une grande partie d’enfants en difficulté de tendre vers la réussite…. [10]». Des discours qui masquent mal le désir totalitaire d’uniformisation.

[…] La mort, dans le dire scientifique, est affaire de calcul des probabilités. C’est, dans ce discours, ce qu’elle a de vrai.

Il y a néanmoins, de notre temps, des gens qui se refusent à contracter une assurance-vie. C’est qu’ils veulent de la mort une autre vérité qu’assurent déjà d’autres discours. Celui du maître par exemple qui, à en croire Hegel, se fonderait de la mort prise comme risque ; celui de l’universitaire, qui jouerait de mémoire « éternelle » du savoir.

Ces vérités, comme ces discours, sont contestés, d’être contestables éminemment. Un autre discours est venu au jour, celui de Freud, pour quoi la mort, c’est l’amour. Ça ne veut pas dire que l’amour ne relève pas aussi du calcul des probabilités, lequel ne lui laisse que la chance infime que le poème de Dante a su réaliser.

Ça veut dire qu’il n’y a pas d’assurance-amour, parce que ça serait l’assurance-haine aussi[11]. […]

 

Comment certains discours institutionnels, certaines logiques, pourraient participer au désarrimage de l’enfant  ou de l’adolescent dans le système éducatif ? Mais également, comment les personnels se porteraient caution de l’entreprise d’effacement du Sujet ?

 

Décrochage : entre la fuite et la défiance ?

 

Les décrocheurs[12], dont le nombre est certainement sous-évalué – on pourrait y ajouter ceux qui arrêtent leurs études pendant la 1ère année du supérieur -, ne répondraient-ils pas à une violence institutionnelle, forme de maltraitance, où l’autre en devenir de citoyen n’aurait plus comme seule alternative non économique que la défiance, les incivilités ou la fuite ? Le décrochage : un équivalent de fugue comme tentative de symbolisation ? L’école, désinstituant le sujet dans un discours universitaire totalitaire reposant sur les neurosciences, la neurologie, les sciences de l’éducation ne fabriquerait-elle pas des insoumis ? Nous constatons tous comment l’hégémonie du DSM a particulièrement traversé la pensée scolaire et pris pour tête de pont le personnel de l’Education Nationale, à son  « corps » défendant. Comment venir attaquer un mammouth quand celui-ci, telle la bonne mère, nous pousse irrémédiablement à devenir courageux, performant, endurant, attentif, attentionné, persévérant ? L’enfant croule sous les désirs de l’école en associant ses parents au désastre.

Le problème n’est pas l’inattention de l’enfant, elle est le symptôme du manque d’attention subjectivante parentale et scolaire. Le cerveau de demain n’aurait-il pas de décrochage scolaire fruit de la désubjectivation et de l’obsolescence de l’homme ?

C’est fatiguant que l’on demande : à la femme, à l’enfant, au salarié, du courage et de la persévérance quand d’autres récoltent plus-values en jouant à la bourse depuis leur ordinateur.

 

L’Education Nationale donnerait-elle à vivre une forme de religion laïque privée avec ses croyances et son imaginaire tintée de bons sentiments ? Nos enfants ne manquent pas de COURAGE. Ils en ont assez d’être managés par une école qui ne les entend pas dans leur fatigue à répondre à être des bons élèves performants. C’est culpabilisant.

Avec les sciences de l’éducation, la novlangue a fait son entrée à l’école depuis 25 ans. Connaissez-vous l’ORL ? L’observation réfléchie de la langue, ce que tous les parents connaissaient comme la grammaire. Sauf que la grammaire, c’est aussi celle de l’inconscient.  « L’inconscient est un concept forgé sur la trace de ce qui o
père pour constituer le sujet.[13]» : écrit Robert Lévy. L’objectif du langage managérial (vague et aseptisé) est de préserver une marge d’interprétation dans le cas où le contexte changerait. Il évoque celui des bureaucrates soviétiques. Le succès du management dépend de la capacité d’évitement de la réalité[14]. Alors que, comme le rappelle Cynthia Fleury, psychanalyste, La politique, dans son grand sens, permet de faire advenir l’autonomie d’un sujet, en tout cas au sein de la démocratie, seul régime où la question philosophique du souci de soi est politique. C’est essentiel. Mais nous sommes aujourd’hui face à d’une machine qui marche sans nous. Les citoyens ont le sentiment d’être passifs et de n’avoir plus aucune souveraineté.

 

Education nationale et culture managériale racoleuse :

 

Dans un texte daté du 18 décembre 2013 traitant de la modernisation de l’action publique[15] , nous pouvons lire: « Ainsi, les dispositifs mobilisables pour accompagner l’évolution de la culture managériale (formations initiales et continues, évaluation à 360°, bilans de compétences, etc.) seront renforcés. Une réflexion sur une meilleure prise en compte de la dimension managériale dans la formation sera menée conjointement par la DGAFP, l’ENA et l’INET. »

Nous serions dans un monde avant Pinel, et par conséquent avant la découverte de la psychanalyse.L’enfant redeviendrait cet être de manque, vide, en demande d’être comblé ? Or, il est juste gavé.

N’est-ce pas l’une des phrases « clé » des adolescents d’aujourd’hui : « Tu me gaves!». Cette phrase retentit comme un mécanisme de défense, un rejet de l’autre comme espoir ultime d’ex-sister et plus grave, un rejet de l’institution scolaire. Quand l’institution scolaire devient un espace de propagande, elle ne préserve pas l’enfant dans son être le plus intime et ne l’entrevoit que comme élève.

 

L’école et le handicap : un exemple de propagande.

 

Lacan écrit : « Il n’y a de sujet que d’un dire, de ce dire il est l’effet, la dépendance. [16]»

Nous pouvons faire un constat : dans le champ politique, nombre de conseillers généraux tirent la sonnette d’alarme : la gestion du handicap coûte de plus en plus cher. Nous arriverions à une limite qui interroge enfin. Mais qu’en est-il ?

« La seule obligation strictement morale du citoyen découle de cette double volonté de s’engager et d’assumer toutes les conséquences de cet engagement en ce qui concerne son comportement futur ce qui constitue le préalable non politique de toutes les autres  vertus spécifiquement politiques. [17] »

Le psychanalyste peut-il, là-aussi, s’octroyer un bout de réel ?

Un rapport du Senat daté du 4 juillet 2012[18] me mit sur la voix. Je souligne : « Une inflation d’activité préjudiciable à la qualité du service rendu… » et plus loin : « 2-a) La croissance très dynamique des dépenses de PCH (prestation de compensation du handicap)[19]   : un sujet d’inquiétude pour les conseils généraux. »

La suppression de certaines commissions et la création des MDPH (Maison départementale des personnes handicapées) au titre V de la loi du 11 février 2005 n’a-t-elle pas favorisé l’émergence d’un discours porté inexorablement par la saisine quasi systématique des médecins scolaires et de leurs assujettis potentiels : secrétaires de CDES, Infirmiers (ères), inspecteurs et enseignants au grand damne des parents et de leurs enfants ? Quelle est leur formation ? Le recrutement des médecins de l’éducation nationale[20] ne s’effectue que par voie de concours sur titres et travaux comportant l’étude par le jury d’un dossier constitué par le candidat et suivi d’un entretien avec le jury.

On peut lire : « Ils identifient les besoins de santé spécifiques de leur secteur et élaborent des programmes prioritaires prenant en compte les pathologies dominantes et les facteurs de risques particuliers. A cet effet, ils conduisent des études épidémiologiques.

Ils contribuent à la formation initiale et à la formation continue des personnels enseignants, des personnels non enseignants et des personnels paramédicaux ainsi qu’aux actions d’éducation en matière de santé auprès des élèves et des parents menées en collaboration avec la communauté éducative.»

 

 Aujourd’hui, en France, un enfant agité â l’école peut se voir proposer un dossier de handicapé. Des dérives ? De nombreuses familles vont demander des allocations sous la pression de lobbies associatifs. L’école ne travaille plus avec des enfants, elle gère des flux. Le médecin en place de  rabatteur? La conséquence : des wagons d’enfants sur la voix du handicap sans discernement, sans diagnostic différentiel, en toute impunité, et souvent dans le non-respect des droits fondamentaux de l’être humain et des droits de l’homme en particulier. Création de dossiers en tous genres. Dans une société du codage, du traçage, de la biométrie, des dossiers en tous genres, le respect de l’anonymat : c’est moderne.

En résumé : La propagande organisée explique et propose, dans un prêt à penser rassurant et déculpabilisant,  par la neurologie, relayée à l’école par la pédagogie et la politique de l’éducation. Cette propagande  reprise et relayée par sa mutuelle phare : la mutuelle de l’Education Nationale  forte de ses réseaux bien connus à tous les niveaux de l’école ?

 

Pour ne pas conclure : une forme de corruption ?

 

Sabine Prokhoris[21] écrit : « La question qui constitue le cœur de cette discipline, la psychanalyse : celle de l’emprise, à savoir de la dictature de signifiants incorporés, plus forts que des sorts toujours pourtant fissurés.  »

Comment l’école et les sciences de l’Education ont creusé le fossé avec les parents ?

Une forme de corruption ? Confusion des genres ? Conflits d’intérêts ? Réseaux d’influence ? Neurosciences… La très sérieuse inspection académique de Poitiers[22], reprend les propos de M. Ha.., neurologue et cite la MGEN[23], en élevant ces diagnostics comme VERITE[24]. On peut lire : « Pour tout un chacun, cette terminologie commune “en DYS”, a l’avantage de mettre en exergue l’existence de troubles spécifiques à l’école et donc de participer à leur reconnaissance. C’est nécessaire car la fréquence des DYS est encore gravement sous-estimée. » puis, plus loin : « … Ils représentent un handicap spécial dans la mesure où il n’est pas évident à déceler… » Aucun écart, un discours à résonnance totalitaire. Le « gravement sous-estimé », soulignant l’urgence,  fabrique la peur et son avatar : le principe de précaution. La prise de pouvoir managériale des médecins scolaires et autres assujettis transforme l’école en bombe à retardement.

La dictature du DSM et celle non moins féroce d’une certaine psychiatrie nous fabriquent une vie de servitude et d’aliénation. « Le malade est invité à se déprendre de toute interprétation subjective de ce qui lui arrive. Il est invité à
se regarder comme un autre, à se méfier de ce qu’il éprouve, car tout ce qu’il éprouve doit être interprété en fonction de cette maladie qu’il ne peut connaître et que seul le discours médical peut interpréter. [25]»

Claude Breuillot, Psychanalyste, Membre d’Analyse Freudienne

psychanalysebourgogne.wordpress.com 


[1] Les décrocheurs recouvrent ces élèves de 16 à 25 ans qui ont quitté le système de formation initiale sans avoir obtenu un niveau de qualification correspondant au baccalauréat général ou à un diplôme à finalité professionnelle classé au niveau V ou IV de la nomenclature des niveaux de formation. Selon cette définition, le nombre de décrocheurs s’établit à 140 000 en moyenne chaque année.

[2] Lacan, J. «l’étourdit : 50eanniversaire de l’hôpital Henri-Rousselle », Scilicet, 1973, n° 4, pp. 5-52.

[3] Peillon, V. Interview du 9.06.2013 http://www.liberation.fr/societe/2013/06/09/avec-le-numerique-le-prof-se-recentre-sur-le-coeur-du-metier_909521

[4] Vallaud-Belkacem, N. Interview  du 5.02.2015 http://www.bfmtv.com/politique/vallaud-belkacem-dans-les-ecoles-nous-defendons-la-laicite-bec-et-ongles-861817.html

[5] Rapport OCDE 02.2015 / Politiques de l’Education / http://oecd.org/fr/edu/perspectives-des-politiques-de-l-education-2015-9789264227330-fr.htm

[6] On peut penser que le contexte de  mondialisation et l’enquête de type PISA  (Programme for International StudentAssessment) menée par l’OCDE et publié le 3 décembre 2013, ne peut pas ne pas contribuer  à appuyer sur le sentiment de culpabilité de chaque enseignant comme s’il était l’enfant d’une fratrie que l’on comparait sans cesse à ses frères et sœurs.

[7] Brodski, G. « La tyrannie du bonheur. », Psychanalyste, Conférence du 23 septembre 2011, http://pontfreudien.org/content/graciela-brodsky-la-tyrannie-du-bonheur

[8] Breuillot, C. Intervention à Alicante du samedi 28.11.2014, « Confusion de langue entre l’Ecole et l’enfant. », non publiée, Extrait : https://psychanalysebourgogne.wordpress.com/2014/07/31/education-pega…enfant-violent/ ‎

[9] Le CESE est composé de 233 membres et 72 « personnalités associées » répartis en trois grands pôles représentant les acteurs de la vie économique et du dialogue social ; les acteurs de la vie associative et de la cohésion sociale et territoriale (le handicap, le sport, le monde scientifique et le monde culturel sont intégrés au titre des personnalités qualifiées).

[10] Communication du 1er février 2015 / http://reussitedetous.lecese.fr/structures-existantes-aide-a-la-detection-precoce-troubles-apprentissage-martine-b-alpes-maritimes/

[11] Lacan, J. Ibid.

[12]   Les décrocheurs : INSEE  analyse d’Agathe Dardier http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/FPORSOC13a_VE1_educ.pdf

[13] Lévy (R.), Analyse Freudienne Presse, Le sujet dans tous ses états, 2006/2 (no 14) ,ERES

[14] Crowford (M.), Philosophe, Eloge du carburateur, http://thehypertextual.com/2010/11/17/eloge-du-carburateur/

[15]   Comité interministériel de la modernisation publique, http://www.modernisation.gouv.fr/sites/default/files/fichiers-attaches/relevedecisions_cimap4.pdf

[16] Lacan, J.  « D’un Autre à l’autre. »,  4 décembre 1968

[17] Harendt (A.), « Du mensonge à la violence. »

[18]   N° 635 SÉNAT SESSION EXTRAORDINAIRE DE 2011-2012 Enregistré à la Présidence du Sénat le 4 juillet 2012

RAPPORT D’INFORMATIONFAIT au nom de la commission sénatoriale pourle contrôle de l’application deslois (1) sur l’application de la loi n° 2005-102 du 11 février 2005, pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées , Par Mmes Claire-Lise CAMPION et Isabelle DEBRÉ, Sénatrices http://www.senat.fr/rap/r11-635/r11-6351.pdf

[19] http://www.drees.sante.gouv.fr/les-enquetes-sur-la-prestation-de-compensation-du-handicap,6594.html

[20]http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000000425699&dateTexte=&fastPos=1&fastReqId=1436400732&oldAction=rechTexte

[21] Prokhoris (S.), psychanalyste,   http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2005-2-page-151.htm

[22] http://ww2.ac-poitiers.fr/ecoles/IMG/pdf/Les_DYS_une_presentation_v.D.pdf

[23] Mutuelle Générale de l’Education Nationale.

[24] Bulletin MGEN « Valeurs mutualistes » n° 253 – janvier 2008 et janvier 2014

[25] Clavreul, (J.), « L’ordre médical », Le cham freudien, 1978, page 83

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