Présentation de l’école expérimentale de Bonneuil.
C’est un lieu qui se proposait, d’accueillir des jeunes
sans chercher à colmater l’expression de leurs
symptômes. Un lieu qui ne se définissait ni comme lieu de soin ni comme lieu de thérapie mais comme un « Lieu pour vivre » ensemble.
C’est à l’écoute de la demande des enfants, quasi prise au pied de la lettre, que s’est élaborée la notion « d’ institution éclatée » et qu’au fur et à mesure ce dispositif s’est mis en place (Lieu d’accueil, Familles d’ accueil (Province), Travail extérieur, Psychothérapie…) . Cette construction Fondamentale est constitutive de l’identité de Bonneuil.

C’est dans une dialectique Dedans (l’Ecole) Ailleurs (Lieu d’accueil, Familles
d’ accueil (Province), Travail extérieur, Psychothérapie…) qu’un travail, sur l’absence, la séparation, pour Tous (Parents F.A enfants, équipe..) s’est mis à l’œuvre.
Pour préserver la possibilité d’une authentique rencontre, les réunions de synthèse, les anamnèses, les diagnostics stigmatisants, ainsi que les interprétations autour des différentes productions des ateliers de création, étaient écartés. Des Ateliers de Peintures Théâtre Musique tenus par des Artistes à part entière n’étaient en aucun cas considérés comme lieu d’art thérapie mais comme lieu de création à présenter sur l’extérieur.
La volonté étant que les enfants ne deviennent ni objet de savoir ni soumis à l’emprise statutaire des adultes.
Pour une grande partie d’entre nous, nous faisions un trajet analytique personnel, qui pouvait nous aider à déplacer les enjeux d’un symptôme et questionner le cadre institutionnel ainsi que nos pratiques.
Et bien sûr la Psychanalyse en référence avec la fondatrice de cette école.
« Institution éclatée »
Choisir ce signifiant « éclaté » est pour le moins
violent. Il a de fortes résonances avec la psychose. Il signifie l’éloignement, la distance, la séparation, la rupture, la division… et n’est pas sans rappeler l’expression « Famille éclatée ».
C’est, au regard de l’histoire de la folie, un moment où Eclatement venait répondre et pulvériser les portes de l’Enfermement.
Ce fut une audace géniale et subversive que le choix de ce terme, un véritable « Eclat de lumière », que celui de la mise en miroir du concept d’ « institution éclatée », avec la structure psychotique.
Mais dans cet éclatement quel discours en est la texture ? Quel discours construire et interroger, si ce n’est celui qui ira, chercher à faire du traçage d’existence dans l’absence et articuler un travail d’élaboration autour de la séparation et de la perte.
Je travaille à Bonneuil depuis 25 ans dans ce que l’on nomme le service de la province.
Qu’est-ce que les symptômes singuliers de la psychose questionnent dans mes représentations comme accompagnant et mon désir d’être cet accompagnant au sein de cette structure éclatée dans un des dispositifs appelés « La Province » si ce n’est la soutenance de la fonction paternelle au risque d’une transmission possible.
C’est tout d’abord beaucoup de départs et de longs voyages…
Dans la mise en place de mon travail, je demande et argumente, aux parents, à la famille d’accueil, la nécessité de ne pas se téléphoner entre elles. En revanche je leur signale qu’elles peuvent me joindre quand elles le veulent.
Cette position de tiers, garante du cadre, permet la circulation de la parole dans ses différents discours et la modification des représentations entre les divers interlocuteurs. J’estime, que c’est à ces conditions, que ce dispositif de travail autour de la
séparation sans cesse ré-interrogé, peut opérer.
Dans cette place de tiers, c’est un long travail de tissage avec les parents, les familles d’accueil, et l’institution.
— L’écoute des possibilités des familles d’accueil et de leurs limites sont prises en compte ainsi que leurs difficultés propres et relatives à cet accueil.
— La problématique complexe et les inquiétudes des parents dans la mise en place de ces séjours en familles d’accueil sont entendues. Souvent la représentation de leur enfant dans son absence est
délicate. Il est identifié souvent à sa gestuelle ses rituels incompréhensibles figés porteurs de souffrance au sein de la famille.
Les parents ne peuvent se représenter leur enfant qu’à condition où il est identifiable à un désir de cet entourage, à un trajet, devenant, petit à petit crédible le positionnant comme actif de sa vie.
— Les nouvelles et les interrogations sont
transmises et travaillées dans le cadre d’une réunion spécifique, sans être dans un esprit de synthèse ou porteur de solutions. Elles participent à déplacer, dynamiser l’entendement des différents discours et à élaborer progressivement la représentation d’un cheminement singulier.
Les difficultés n’incombent pas toujours aux parents ou aux enfants, ils concernent tous les intervenants.
Dans les premiers temps d’un accueil, un dimanche soir, une famille d’accueil en Bretagne, rencontrait une impasse liée à l’enfant accueilli.
Me demandant de venir instamment chercher cet
enfant, c’est à l’écoute de leur difficulté, qui semblait être un obstacle pour cet accueil, qui ne doit pas devenir une « prise en charge », qu’au fur et à mesure, dans la dynamique de cet échange, et sans que ce soit dans l’interprétation ou le forçage, qu’un déplacement des représentations a pu s’opérer et l’accueil cheminer.
Leur problématique liée au symptôme de l’enfant les renvoyait globalement, à de la non-reconnaissance et à de l’impuissance dans la mise en place de leurs attentes et de leur projet, avec en toile de fond l’évocation d’un frère mort en bas âge…

Très souvent les FA, les parents testent la qualité de l’accompagnement que je leur propose, ainsi que le poids et la teneur de ma parole. C’est au prix de cette présence qu’une place pour l’enfant peut advenir et qu’un trajet pour cet enfant peut se dessiner.
Ces familles d’accueil permettent à l’enfant de tisser des relations sociales avec leur milieu rural. Elles mettent en place petit à petit, suivant les possibles, du scolaire, un travail avec un artisan, du sport…d’être impliquer dans une « vraie vie ». Ce dispositif permet de dérouter le discours institutionnel sur la folie. Le regard sur la psychose, diverge de celui en l’institution. Il en déplace le symptôme.
L’organisation d’une l’alternance entre deux familles d’accueil, qui ne reçoivent pas d’autres enfants de Bonneuil quand il en est absent, et j’y tiens, permet à cet enfant accueilli de vivre des situations différentes. Elle crée un discours et un imaginaire supplémentaire qui enrichit la dynamique de cet accompagnement.
Me tenir dans ma pratique, à laisser la place vide de l’enfant (mais) présente, c’est introduire, dans cette
pratique, un discours qui le met dans une position de sujet.
Cette volonté de maintenir cette place vide que l’on ne remplace pas, instaure une singularité, une identité, un caractère à cet enfant qui le déloge, un temps soit peu, des représentations, du « handicap » et du professionnalisme du « soin »
Le deuxième point important, dans ce dispositif éclaté, est le fait que les divers intervenants (parents, familles d’accueil, artisans, équipe…) ne communiquent pas entre eux. Cela accentue, met en jeu et au travail la question de la séparation et de la
place de cet enfant quand il est ailleurs. Le processus de circulation de la parole tente de faire vivre l’absence, de do
nner figure, pour cet enfant, aux absents qui le connaissent.
Il est essentiel, afin que cette pratique soit opérante dans mon travail autour de la séparation, que j’assure cette place de « messager » garant de l’écoute dans un rôle de tiers.
Souvent lors des repas à l’École de Bonneuil,
certains de ces enfants ont la fâcheuse tendance à
dis-paraître de leur place. Refuser et tenir à ce que quiconque ne vienne occuper cette place qui n’est pas vacante, c’est insister, surtout dans la psychose, pour que cette « place vide » porte la trace et
en-vie-sager dans les représentations des personnes présentes, cet enfant dis-paru.
C’est par cette insistance qu’on laisse une chance à de la symbolisation.
C’est à ces conditions et à celle d’un engagement personnel et particulier, que ce dispositif exige pour exister et rester vivant, qu’un imaginaire du parcours de l’enfant peut se construire, permettre des nouages momentanés et créer un écart vis-à-vis de son environnement, afin de donner la possibilité à cet enfant d’advenir en tant que sujet.
J’organise aussi souvent des séjours dans un gîte loué avec quelques enfants et une petite équipe composée de deux permanents et deux à trois stagiaires durant une quinzaine de jours.
C’est un autre des dispositifs qui va voir ailleurs.
La vie à l’extérieure de l’institution oblige à confronter et se confronter à nos limites, au regard de la normalité, et essayer de changer un tant soit
peu le point de vue de la normalité sur l’anormalité.
Elle participe à la déconstruction de nos schémas sociaux et inconscients. Elle infléchit la posture ségrégative face aux différences.
Cet extérieur permet, de re-dynamiser, entre autres, le discours au sein de l’institution pour des enfants posant d’importantes difficultés et identifiés comme « Lourds »
Il me semble important au début et tout au long du séjour, à des moments informels, pour le bon fonctionnement du groupe, de réfléchir, d’identifier,
de déplacer et de s’accorder sur les termes de « Violence, danger, sécurité, Enfant lourd… » et sur ce qu’ils recouvrent et impliquent. C’est à dire des moments d’angoisse et de trouble.
Avant que de penser « à soigner » il est fondamental d’interroger ce que provoque chez soi, ce qui est considéré comme un symptôme.
C’est donc d’abord un travail sur nos limites et ce qu’elles impliquent comme représentations en face de chaque symptôme.
C’est de cette façon que je pense me situer dans mon travail et ma clinique.
La question du soin et de ses différentes méthodes telles qu’elles semblent envisagées de plus en plus au détriment de ce que m’a fait entendre mon trajet analytique, m’est illusoire.
Peu importe dans une institution la méthode ou même le dispositif qui ne sont que des outils. Ce qui est fondamental, opérant et qui diffuse la vie, c’est l’accompagnement et le Discours sur cette méthode ou ce dispositif qui les soutient.
Il m’est difficile de parler de réussite ou d’échec et pas plus de soin, si ce n’est au sens de « produire de la vie », après toutes ces années, mais d’histoires
tissées et de témoignages d’engagements. Ce que je peux en dire et mesurer est la déconstruction de mes représentations et les déplacements conséquents opérés pour moi.
J’appréhende mon travail, comme étant celui qui tente de créer les conditions, peut-être, du soin.
Je tente, de repérer au travers de ce dispositif « éclaté » ce qui permet d’étayer
un discours qui favoriserait au mieux les conditions d’un travail autour de la séparation, pour tous les intervenants (parents, enfants, familles d’accueil, institutions…).
Ce dispositif technique « Eclaté » de
« l’Ailleurs » ne se suffit pas à lui même. Il génère,
de par l’idée d’une certaine « liberté » sous-tendue à sa création, le danger d’une spontanéité d’un laisser- faire et d’un laisser-aller qui deviennent légitimes. En conséquence le cadre de travail s’en trouve mal défini et le discours qui pourrait le soutenir s’appauvri.
Le signifiant « expérimental » induit du « tout est possible » mais il implique surtout de la recherche, de l’analyse sur ce possible et de la limite qu’elle impose.
Aujourd’hui, au-delà des impératifs administratifs, sécuritaires et financiers,très handicapants, qu’en est il de Bonneuil de son discours de sa dynamique et de sa transmission ?

Bonneuil ne peut se soutenir uniquement de la mémoire tutélaire ou des écrits de Maud Mannoni
Les signifiants qui portent cette institution ne vivent pas par eux-mêmes. Ils sont sans cesse à ranimer, régénérer, renflammer pour qu’ils donnent de l’éclat.
Sans un travail constant de repérage analytique, sur ce que produit ce pertinent dispositif « éclaté », sur la question de la place vide et de la séparation, qui semble être le ferment de ma démarche, sans cette élaboration sans cesse à renouveler, pas de discours clair pour façonner le cadre institutionnel. Donc une
fonction paternelle s’inclinant et déclinante, et qui

laisserait la place à un travail et un discours qui s’orienterait insidieusement et se soutiendrait, autour d’un objectif père-dû.
Je terminerais par un extrait d’un texte de Stéphane Barbery parlant du Fort Da.
« Le fort-da c’est surtout enfin la marque de l’accession au langage, la substitution
de la chose par le mot : l’investissement de la satisfaction dans le langage
et l’entrée dans le symbolique. »

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