Journées de Valparaiso 2012

Je vous propose de revenir aux temps constituants du champ freudien afin d´aborder la logique de l´inconscient. Nous partirons de la prémisse suivante: la logique de l´inconscient n´est pas la logique du conscient. Je voudrais souligner ici dans cet article le type de démonstration à laquelle Freud recoure pour établir sa thèse de l´inconscient.  

      

            Le raisonnement que Freud développe pour délimiter le champ de la psychanalyse comme discipline autonome a une valeur épistémologique.

Mais pour Lacan, l´invention freudienne, non seulement a modifié pour toujours la connaissance du psychisme humain mais encore a installé un nouveau type de relation entre les hommes au moyen de la pratique sociale du discours analytique.

Le discours analytique a changé les relations intersubjectives pour les personnes qui se reconnaissent dans ce lien social. Qu´elles sont les conséquences subjectives et sociales que ce discours inédit fait émerger à la fin du dix-neuvième siècle ?

 

1. La rupture épistémologique avec la neurologie.

 

Commençons par commenter les fondements théoriques et cliniques de la psychanalyse. Freud était neurologue, mais il a eu l´audace de mettre en question son savoir médical pour provoquer une fissure dans la connaissance de la neurologie et, par cet acte de coupure, ouvrir un champ nouveau pour le traitement psychique.

            De plus, il n´a pas caché ses erreurs thérapeutiques puisqu´il les exposait et les discutait dans ses publications. Cette attitude est propre à la position de l´analyste; celui-ci doit ignorer ses connaissances universitaires. C´est ce qui a conduit Lacan à proposer aux analystes d´opérer à partir de la « docte ignorance ».  Voyons voir de quoi il en retourne.

            La première affirmation freudienne établit que la paralysie hystérique, si elle ressemble à une paralysie neurologique, en réalité n´est pas neurologique puisqu´elle est indépendante de l´anatomie du système nerveux.(1)

L´usage de la métaphore neurologique  articulée à la forme de la négation pose une proposition du type: c´est apparemment neurologique mais en fait ce n´est pas neurologique. De plus, ajoute Freud,  on ne pourra attendre aucune solution de ce coté pour expliquer les symptômes de conversion. Lorsqu´il s´agit d´expliquer l´hystérie, la neurologie est limitée par un savoir impossible: un réel. La conséquence qui se dégage du raisonnement freudien est radicale. En fait, l´hystérie n´est pas une maladie.

           

Ce même raisonnement peut être appliqué à la névrose obsessionnelle et à la phobie. Par conséquent, les névroses de sont pas des maladies. Et, par extension, la dépression n´est pas une maladie, la schizophrénie non plus puisqu´aucun symptôme psychopathologique répondant à la condition d’être un retour du refoulé n´est le signe d´une maladie. De là la conclusion générale s´impose: la névrose, la psychose et la perversion ne sont pas des maladies.  

            D´une manière plus large, c´est tout le discours médical qui est mis en question à partir de la subjectivité hystérique. Au contraire de la médecine, ce que la psychanalyse valorise, c´est la parole du patient et la réduction, autant que faire se peut, du pouvoir du thérapeute. C´est à dire tout le contraire de l´usage de la méthode médicale qui repose sur la maitrise du pouvoir du médecin et le silence de la parole du patient. Car la méthode scientifique requière l´expulsion du sujet. Mais justement, pour une raison de position subjective, les hystériques subvertissent le discours médical, en prenant la parole comme pour dire au médecin «  tu ne peux pas comprendre ma souffrance et pour cela je ne peux pas accepter de me soumettre à ton pouvoir ». Donc historiquement, à la fin du dix-neuvième siècle, les hystériques démasquèrent le maître caché derrière la blouse blanche de l´hygiéniste. Il a suffit l´écoute de Freud pour entendre le discours de l´hystérique.   

            C´est l´écoute silencieuse de l´analyste qui provoque la rupture de la relation médecin-malade pour le traitement psychique et donne naissance à un nouveau discours social. C´est le moment fondateur du discours analytique. Celui-ci postule que le patient a un dire qui insiste à être reconnu. Ce serait comme si la voix du sujet disait : « moi, en tant que sujet je parle, je te demande de me laisser parler et de m´écouter même si tu ne me comprends pas. Je cherche un lieu pour parler de moi, enfin, parce que personne ne m´écoute. Tu es le seul qui me le permette. Donc, tu dois m´écouter en silence ».

            L´analyste lui répondrait ainsi: « dis moi tout ce qu´il te vient à l´esprit sans sélectionner ou censurer tes pensées pour des raisons morales ou  intellectuelles afin de découvrir un savoir que tu ignores mais qui te conduira à dire la vérité. Moi, en tant qu´analyste, je m´engage à ignorer  mes connaissances pour que la vérité puisse se dire même si elle ne peut être que mi- dite ». C´est à cette condition que le patient qui s´analyse et s´interprète accédera a devenir un analysant.

 

2.  La rupture épistémologique avec la psychologie.

 

            Ainsi, en se situant dans le champ de la parole et du langage, Freud fonde l´inconscient dans le psychique. Et avance : « nous nous autorisons à passer sur le terrain de la psychologie, qu´il est impossible d´éviter lorsqu´il s´agit de l´hystérie ». Nous pourrions penser alors, que l´hystérie est un phénomène psychologique. Mais il s´agit d´une étrange psychologie puisque sa cause n´est pas consciente et donc que la psychologie comme science n´arrive pas a l´expliquer.  Alors, la connaissance de la psychologie résulte impuissante pour répondre à la question de l´hystérique, question qui touche au réel du sexe, tel que Lacan la formule : qu´est-ce qu´être une femme ? Car si Freud découvre après bien des déboires qu´il y a un réel dans la sexualité humaine, c´est parce qu´il manque une représentation. Non seulement il manque une représentation dans le conscient mais, de plus, il y a un trou dans l´inconscient.  Donc aucune totalité harmonique ne peut être espérée. D´où la formule du réel lacanien : il y a un impossible. Le rapport sexuel est impossible.

            Si la psychanalyse est apparemment une psychologie, elle n´est cependant pas vraiment une psychologie. Qu´est-ce ? Serait-ce une psychologie de l´inconscient ? Le hic est que l´inconscient ne s´appréhende pas au moyen d´une connaissance universelle mais à partir d´un savoir particulier du sujet. La théorie de la connaissance est hors jeu pour expliquer l´inconscient. C´est la raison pour laquelle le savoir inconscient est extérieur au discours universitaire.

Le manque, le réel, la castration ont un effet traumatique. Dans la subjectivité hystérique, c´est le père que sera désigné comme l´agent du trauma sexuel. Mais Freud sera amener à en temporiser sa
responsabilité car en fait il ne s´agit pas du père de la réalité mais d´un père imaginaire. Donc le père de la castration n´est pas le père de la fille. Et du coup,  le trauma n´a pas eu lieu dans la réalité mais il a été fantasmé. En synthèse, le trauma sexuel infantile est le mode imaginaire de se représenter fantasmatiquement la castration. Trauma et désir inconscient sont les deux faces du manque causé par la castration. En ce lieu vide, se dépose un fantasme sexuel infantile. Or, la sexualité infantile phallique se heurte à une impossible intégration de la différence des sexes. Alors, si l´inconscient est effectivement sexuel il ne permet pas qu´il y ait rapport sexuel car la pulsion sexuelle ne s´intègre pas toute dans le complexe d´Œdipe.

            Conclusión: l´hystérie n´est pas neurologique, n´est pas psychologique, sa cause n´est pas consciente, le trauma n´est pas réel et le père de l´inceste n´est pas son père. De plus la pulsion n´est pas le désir. D´ailleurs le désir est impossible car il ne rencontre jamais son objet de satisfaction. Finalement, il n´y a pas de rapport sexuel.

            A ce niveau, il apparait que l´argument de l´ usage de la négation est la clé de la pratique aussi bien théorique que clinique de la psychanalyse pour ce qu´il en est de la genèse du discours analytique. Le discours analytique est justement l´envers du discours médical si celui-ci a pu être durant longtemps identifié à un type du discours du maître.

 

3. Vignette clinique.

 

            Voyons comment fonctionne la logique de la négation comme recours méthodique de l´écoute de l´analyste. La patiente est une jeune fille de vingt ans. Elle m´est adressée par le psychiatre qui la suit à l´hôpital psychiatrique du secteur pour qu´elle commence une psychothérapie en complément à son traitement pharmacologique.

 

           

 

Elle se présente avec un diagnostic qui isole différents troubles mentaux: trouble de la personnalité, trouble bipolaire mixte, schizophrénie avec hallucinations, anorexie et tentative de suicide. 

D´abord, j´ai pensé que ce que signale le diagnostic psychiatrique ce n´est pas ça .

Cela a été ma façon de penser sa cure à partir de la négation: son symptôme n´est pas un trouble mental. Certainement pas puisque pour la psychanalyse, le symptôme est une métaphore du sujet de l´ inconscient.

            Lors du premier entretien, la patiente relate différents symptômes : bruxisme, contractures, évanouissements, et de multiples conversions somatiques, entre autres, inflammation du colon, striction de l´œsophage. Alors je pense reconnaître les symptômes typiques de l´hystérie. Je me fais cette réflexion, comment est-il possible que le psychiatre n´ai pas fait ce diagnostic. Il a dû être trompé par l´usage systématique du D.S.M IV, qui a fini par introduire un biais dans la clinique psychiatrique. Le médecin a confondu l´hystérie avec la schizophrénie parce   qu´aujourd´hui on n´écoute plus l´inconscient. Cela a des conséquences concrètes pour le patient. De fait, son traitement neuroleptique et le litium, l´a maintenue isolée à la maison. Elle ne pouvait plus faire ses activités habituelles. Elle attend de l´analyse pouvoir s´éveillée à la vie. De plus elle présente une labilité émotionnelle, accompagnée de colère, tristesse, pleurs, angoisse, indifférence et euphorie. Alors je pense que ce n´est pas une simple hystérie mais une dépression hystérique. Je persiste à affiner le diagnostic. Comme en analyse, il y a à situer l´analysant par rapport à sa propre subjectivité, je lui demande ce qui la gêne le plus par rapport à sa souffrance afin qu´elle puisse le travailler en analyse. Elle me répond que c´est une peur permanente d´être en relation avec les gens. Donc, j´identifie une phobie sociale. Le diagnostic devient complexe. Ce n´est pas exactement une dépression hystérique mais une dépression phobo-hystérique.

            Puis elle précise qu´au sein de sa famille, elle ne supporte pas le contact physique des baisers et accolades. Il y a en plus une phobie du contact. J´essaie de lui faire spécifier sa peur. Elle la décrit ainsi : c´est en particulier quand les hommes se rapprochent d´elle en faisant un geste pour la toucher ou la prendre par la ceinture. Cette phobie est particulièrement invalidante pour ses relations sociales et en particulier pour établir des relations intimes, amoureuses et sexuelles. Raison pour laquelle elle ne peut pas engager de relation sentimentale.

A partir de ce moment, je laisse tomber le diagnostic structural car je réalise que ce n´est pas ça, car il s´agit en fait de ses difficultés amoureuses et sexuelles. Elle me parle de l´amour impossible pour son fiancé.

 Alors je me rappelle de la phrase de Lacan, dans le séminaire XIX: “je te demande de refuser ce que je t´offre parce que ce n´est pas ça . (2).

Et comme le signale Lacan, il s´agit de la demande faite à l´analyste. Mais il y a à reconnaître que ce qu´elle me demande ce n´est pas ça. « Ce n´est pas ça », Lacan en dit que c´est l´objet a, cet objet perdu depuis l´origine, d´où surgit le désir. Toute demande traduit un désir de vide, vide autour duquel tournent les pulsions. Si en effet le sujet demande ces objets, c´est l´objet a qui vient à occuper le lieu de la radicale différence sexuelle, qui ne fait pas rapport sexuel. Donc ce n´est pas ça ce que je désire car la demande ne peut pas savoir quel est l´objet de son désir. Ce que je t´offre ce n´est pas ce que tu désires, je te demande de la refuser.

            Ne serait-ce pas cela que la jeune fille tente de me dire ? Qu´elle aurait confondu l´objet du désir avec l´objet de la demande d´amour ? Et dans le champs de sa sexualité, demanderait-elle : qu´est-ce qu´être une femme dans l´acte sexuel ? Pourrait –il y avoir un rapport entre un homme et une femme ? En acceptant cette hypothèse, son symptôme serait un message pour répondre, certes, sur un mode névrotique, à ces questions en refusant son fiancé, car il serait un objet qui étoufferait son désir. Comme l´amour et la sexualité son des questions de discours, le sujet requière être écouté. Je décide de l´écouter sans plus amples conjectures.

            La direction de la cure a consisté à laisser se déployer ses symptômes conversifs et phobiques vers la construction du fantasme. Elle énonce un fantasme de viol, que j´entend comme un mode de symbolisation de la castration féminine.

En synthèse, elle a fait un parcours qui d´être au départ dans la position du phallus imaginaire, objet de la demande d´amour de l´autre, elle a levé progressivement le refoulement de la castration.

            Pour soutenir le désir d´analyste, j´ai dû suspendre ma connaissance de la psychopathologie et évacuer mon intérêt pour rechercher le diagnostic structural.

Ecouter l´inconscient est possible aujourd´hui en recourant à la méthode systématique de la négation, négation de tout signifiant maître qui fixerait le sujet dans un temps immobile, silencieux et éternel.

            Quant à la
fonction logique de la négation, nous voyons qu´elle fonctionne au niveau de l´écoute de l´analyste qui permet d´en user comme méthode d´interprétation. La négation prépare et rend possible l´interprétation. Au niveau  de l´analysant, il l´utilise comme méthode d´association libre pour chercher la vérité. 

            Ainsi la logique de l´inconscient révèle que le discours de l´analysant se déploie en terme de négations successives, diachroniques, systématique et distorsionante permettant  de produire une série infinie de propositions qui peuvent se nier l´une l´autre de manière permanente et obtenir le récit complet d´une cure.

D´en être ainsi, la pratique analytique révélerait une logique de la négation équivalente à la logique de l´inconscient. Et de manière surprenante ferait de la méthode de l´association libre, côté analysant, l´équivalent de la méthode de l´interprétation, côté analyste.

 

(1) Freud S. Estudio comparativo entre las parálisis motrices orgánicas e histéricas (1893)

(2) Lacan J. El seminario XIX, “O peor…” (1971-1972)

 

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