Eric Moreau "l’interprétation articulée au désir et à la jouissance"

« L´Interprétation ? Mais où se cache-t-elle? »

Je vous propose de parcourir les premiers séminaires de Lacan pour répondre aux questions suivantes :
Qu´est-ce que l´interprétation ?
Qui interprète ?
Où peut-elle être repérée ?

1. Dick, le sujet.
Examinons ce que dit Lacan a propos de l´interprétation dans la cure de Dick, patient de Mélanie Klein. Dick est un enfant autiste de quatre ans qui présente un retard du développement : il ne communique pas. “Il fait des bruits”, des sons répétitifs sans signification qui ne se s´adresse à personne. Il ne joue pas. La psychanalyste dit “ train papa “ et “train Dick”. L´enfant dit “gare”. La psychanalyste répond” La gare c´est maman. Dick est entré dans maman ”. L´enfant ressent de l´angoisse, dit “noir”. Il fait un trou! Il fait un trou noir avec le signifiant noir. Je cite Florence Méry : « Il fait du vide ». Il en fera d´autres, des trous dans le corps maternel, des petits trous ; il poinçonne son ticket pour prendre le train du désir. Ainsi faisant : « Il creuse son trou ». M. Klein répond . “Il fait noir dans maman. Dick est dans le noir de maman ”. C´est cela, l´interprétation de Mélanie Klein: elle appelle l´enfant par son nom, elle nomme papa et maman et les met en relation œdipienne tous les trois, ce qui va permettre un effet structural surprenant. L´enfant va rentrer en relation affective avec ses parents et avec le monde. L´opération de la division subjective s´effectue selon trois temps: sur la jouissance sans nom du réel indifférencié, Mélanie Klein lui colle un premier signifiant, un S1 : gare, alors Dick ressent l´angoisse du noir, il produit un deuxième signifiant, un S2 et une première demande de l´enfant émerge par l´adresse à l´Autre : – « où est ma nounou ? », la psychanalyste lui répond : « elle t´attend ». Une première communication s´établit. Alors qu´est-ce que l´interprétation ? Où se cache t´elle ? Nous avons cru que c´était la psychanalyste qui interprétait car elle a dit : train papa, train Dick, gare maman, c´est à dire qu´elle a verbalisé l´Oedipe. Eh bien non, c´est l´enfant qui a interprété car il a produit par surprise un signifiant nouveau : noir. Noir n´est pas un trou, c´est un signifiant, il accède à un signifiant, un signifiant représentant de la représentation, qui produit de l´angoisse, car ce signifiant S2 divise le sujet. Mais il y a un reste, c´est le sans fond du trou noir, l´objet a. Il y avait du Réel, il manquait du symbolique pour construire l´imaginaire. Le problème consiste en l´ union du symbolique avec l´imaginaire pour constituer la réalité. Le registre symbolique est requis par la parole face au désir de l´Autre pour que l´image du corps puisse apparaître pour constituer le moi pendant la phase du miroir. Dick seul disposait du langage avec quelques symboles. Certes, M. Klein insère les premières symbolisations chez le petit patient. Mais elle ne fait que donner la possibilité à Dick de créer lui-même son inconscient. Les trois registres commencent à se différencier. Je cite Lacan : « cette observation montre le pouvoir de la parole en tant qu´ acte de parole qui est un fonctionnement coordonné à un système symbolique préétabli, typique et significatif. C´est la naissance de l´inconscient et du sujet ». Nous assistons en direct à la constitution du sujet de l´inconscient à partir de l´ institution du discours du maître :
S1S2 .
$          a
Je propose les S1 : train,papa,maman, gareS2 : noir
$                         a     trou

Mais Dick qui parle et qui dit noir c´est qui ? Ce n´est pas le moi de l´enfant, puisqu´il n´avait pas d´imaginaire. Il n´y avait ni moi ni autre car il n´avait réalisé , ni sa première identification, ni le stade du miroir. Donc qui interprète ? Ce ne peut être que le sujet, le sujet de la parole et du signifiant. Quand il parle, il se divise entre jouissance et désir « non sans angoisse ouvrant une béance insondable, l´objet a qui n´est pas un objet puisqu´il n´y a pas d´objet » comme dirait Robert Lévy.

2. Le désir de l´obsessionnel: le cas de l´homme aux rats.

Voyons ce qu´il en est de l´interprétation dans le cas de l´homme aux rats. ERNST, le patient, perd ses lunettes, l’image des objets se brouille, la réalité devient floue, il ne voit plus nettement les autres. L´imaginaire se trouble et ne fait plus écran. L´image spéculaire ne régule plus la relation à l´autre. En effet, quand le capitaine lui raconte la torture par les rats, le signifiant RATTE lui fait un effet traumatique. Encore une histoire de trou, me direz-vous car les rats font des trous, des petits trous, toujours des p´tits trous. Le fantasme sadique-anal revient du réel car le fantasme lui- même a éclaté et a donné libre cours à la pulsion. Dans cette cure, les interprétations de Freud consistent en un déchiffrage des lettres du signifiant RATTEN à partir des différentes chaînes associatives: SPIELRATTE(le père, joueur de casino, qui n´a pas remboursé sa dette), HEIRATTEN(le mariage par convenance du père), RATTEN(les quotas de paiement), ERRATEN(ses parents pourraient deviner ses pensées s´il regardait une femme nue). L ´interprétation à la lettre est une lecture des hiéroglyphes de l´inconscient, inconscient qui est le texte où sont inscrites les marques du désir oedipien et des pulsions infantiles partielles. Cette méthode interprétative, issue de l´analyse des rêves, peut très bien s´appliquer à l´analyse des symptômes obsessionnels qui conduit à isoler RATTE comme le signifiant fondamental du sujet. ERNST, un premier signifiant est un S1qui représente le sujet pour un S2 : RATTE. RATTE dévore l´intérieur du corps de son père et de sa fiancée. Il avait d´ailleurs mordu sa nourrice quand il était petit. Le symptôme obsessionnel éclate à partir de l´activation d´un fantasme sadique anal infantile au moment même où le patient se trouve dans la même situation
que son père, à savoir payer une dette et se marier : le fantasme des rats traduit un désir inconscient de mort du père car la demande du père de combler sa castration s´opposait au désir du patient. RATTE permet de maintenir ouverte, fendue la castration du père. Cette béance, cette ouverture de l´Autre exécutée au moyen de RATTE est bien une castration symbolique du père et qui plus est, permet de maintenir la division du sujet entre deux signifiants : ERNST(S1)-RATTE(S2). Ceci est d´autant plus important que plus le sujet s´approche de la réalisation du vœu d´être le phallus par sa réponse satisfaisante à la demande de l´Autre et plus il s´approche de sa disparition, de sa mort. Le sujet doit donc être maintenu divisé. Freud conclut que l´analyse se termine par un effet thérapeutique du symptôme de l´obsession des rats, grâce, d´une part à l´analyse du désir inconscient oedipien de mort du père et, d´autre part, par à l´interprétation de la jouissance pulsionnelle infantile du patient. C´est la lecture des lettres du signifiant RATTE qui a permis l´analyse du fantasme révélant la pulsion sexuelle infantile de la théorie de la naissance par l´anus aussi bien chez les hommes que chez les femmes. Le déchiffrage de la lettre donne la possibilité de toucher le réel de la jouissance, où se conjoignent le désir de tuer le père, et le fantasme sadico-anal. Le désir oedipien s´articule à la pulsion, via la lettre qui fait littoral entre les signifiants et la jouissance de l´objet perdu. Ainsi l´interprétation permet de verbaliser via la parole ce que la lettre écrit dans l´inconscient. Les lettres du signifiant RATTE tracent une ligne de démarcation qui sépare le désir de la jouissance. En fait, RATTE n´est pas un objet, c´est un signifiant produit par le sujet pour faire un jeu de lettres afin de symboliser la castration, verbaliser la perte des différents objets : l´argent, les excréments, le pénis, les enfants. Certes, l´interprétation freudienne est ici un déchiffrage qui permet d´isoler RATTE. Mais c´est le sujet qui l´utilise comme symbole pour tuer le père et torturer la femme pour en accentuer la castration féminine. Rat est le nom inconscient du sujet, son trait unaire qui se répète comme Un. Il fait un trou dans le savoir. Il barre l´Autre (A).

3. Le désir de Dora.

Dans la lecture que fait Lacan de Dora, il nous dit qu´il faut conduire l´analysant vers l`objet de son désir. Pour Dora c`est Madame K. Ici, le désir s´oriente vers une autre femme. Mais comme  « La femme » n´existe pas, la jouissance féminine est jouissance du vide au-delà de la jouissance phallique. Ce lieu est un réel sans signifiant. Le lieu de l´impossible. L´interprétation nous conduit vers le vide de l´impossible c´est à dire vers le réel du sujet sexué.

4. Socrate interprète l´amour de transfert.

Il s´agit pour Lacan de montrer que le sujet de l´inconscient a à voir avec le manque au sein même du transfert. Or, toute position subjective dépend de la relation du sujet avec le manque. Pourquoi Lacan qualifie-t-il de véritable interprétation l´intervention de Socrate face à Alcibiade ? D´après Lacan, Socrate sait quelque chose sur son propre agalma. Socrate sait qu´il ne renferme pas d´objet mais un vide. Un vide qui génère un désir pur de savoir. L´intervention de Socrate consiste à conduire Alcibiade vers son véritable objet de désir, vers son manque qui est Agaton. Socrate échappe à la relation duelle et introduit un tiers. Cette révélation est, selon Lacan, une véritable interprétation psychanalytique. C´est exactement ce que fait l´analyste quand il révèle à l´analysant qu´au-delà de l´amour de l´analyste, il aime un autre : un objet de son fantasme. Un objet a-galma cause de son désir.

5. L´interprétation est une coupure.

Dans le séminaire VI, “Le désir et son interprétation”, Lacan insiste sur l´objet (a) comme objet du fantasme. Le fantasme étant l´espace d´identification du sujet avec l´objet, l´ interprétation va viser la coupure entre les deux. A partir de ce moment, la coupure sera considérée comme la méthode la plus efficace de l´interprétation. L´interprétation doit faire coupure pour réduire le sens imaginaire. La coupure se réalise entre sens et son, au moyen de l´assonance de la lettre qui permet à la jouissance de se détacher des signifiants pour qu´une nouvelle symbolisation soit possible qui lui permette qu´un nouveau sujet émerge. L´interprétation comme coupure est une castration symbolique. Notre titre se précise, à en passer par la vérité de la castration : du désir comme manque articulé à la jouissance comme perte.
Noir, Ratte, Madame K, a-galma, sont les noms de la jouissance perdue, hors sens, signifiants du manque de l´autre S(A) qui permettent au sujet de maintenir sa division: $.

6. L´interprétation, mais où se cache-t-elle ?

Le moment est venu de répondre à cette question. Nous avons vu que ce n´est pas le psychanalyste qui interprète, ni le patient d´ailleurs, en tout cas aucun des deux moi en présence. Alors comme il existe un effet clinique vérifiable de l´interprétation, je propose la formule de Lacan “ c´est le sujet qui interprète.” Le sujet de la parole qui verbalise, symbolise l´inconscient. D´où le caractère non localisable de l´agent de l´interprétation. Ni l´analyste, ni l´analysant n’ interprètent de façon fixe. Mais le sujet de l´inconscient peut parler du lieu de l´un ou de l´autre, peu importe, l´effet de vérité de l´acte analytique sera exprimé et enregistré. Ceci pour répondre à la question du lieu d´où l’on interprète. Pour ce qu´il en est de l´effet, nous avons vu qu´elle peut être un signifiant nouveau, le signifiant binaire(S2), une lettre codée, un désir erroné, un lieu impossible, une coupure du fantasme, en tout cas, cet effet interprétatif a la marque de la castration et donc du réel, S(A).

7. L´interprétation est une métaphore.

Alors, on peut remarquer que si le sujet est un effet de la métaphore, que se soit de la métaphore paternelle ou de la métaphore symptomatique et que l´interprétation est la parole du sujet, nous pouvons penser que l´interprétation est une métaphore sous transfert.
Je citerai trois exemples cliniques.
D´abord , le cas d´une femme de quarante cinq ans qui a une dysphonie sévère qui la met en arrêt de travail pendant six mois. Elle vient me voir en désespoir de cause après avoir épuisé les divers traitements médicaux. A
la troisième séance, elle a un souvenir d´enfance qui fait retour où elle voit le vieux jardinier de la maison se précipiter sur elle pour lui enlever sa culotte. C´est la levée du refoulement d´un fantasme de viol. A la séance suivante, le symptôme a disparu. L´analyste et la patiente en ont eu le souffle coupé mais, surprise, la patiente a retrouvé sa voix. L ´interprétation ne serait-elle pas ici métaphore de la castration?
Ensuite, une femme de vingt cinq ans souffre d´un symptôme d´infertilité. Au bout de deux ans d´analyse, en séance elle fait un lapsus. Elle me dit : « samedi prochain je vais me marier avec mon grand-père ». Pendant la semaine suivante, une métrorragie survient, suivie d´un cycle menstruel régulier permettant quelques mois plus tard une première maternité. La métaphore de la perte est ici manifeste. Le mariage, indique la castration symbolique, et le grand père, le désir d´inceste. Le lapsus dévoile un court instant le fantasme incestueux permettant de séparer l´aliénation du sujet à son objet.
Enfin, un analysant me dit il y a une semaine, après deux ans de cure, que les images des jeunes filles nues sur un site internet ne l´excitent plus. Pourtant aucune interprétation digne de ce nom ne se s´est produite. Les signifiants auraient défilé à l´insu des protagonistes, analysant et analyste, produisant un effet «sujet » qui a entrainé une perte de jouissance.

Nous conclurons par un aphorisme : l´interprétation est métaphore du désir de la castration articulé à la jouissance perdue. En ce sens, l´interprétation est effet réel chez le sujet de la différence des sexes.

 

 

SHARE IT:

Leave a Reply

You can use these tags: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>