Fanny Serrano Lillo "le temps de l’interprétation"

Si l’on évoque le temps de l’interprétation dans le cadre de la clinique analytique, la question se pose : où, quand, comment ? Y a-t-il un espace et une temporalité propre à la cure ? Pour que ce moment ait lieu, il faut que le champ de l’analyse baigne dans le langage, soit enrichi par des signifiants, pas sans qu’il soit préparé, au départ, par l’installation d’un transfert.

Dans ce travail, la place de l’analyste va être fondamentale pour qu’une cure existe.

Je vais essayer de lier l’interprétation à cet élément fondamental qu’est le transfert pour la direction de la cure, à cette place à laquelle l’analysant met l’analyste, dans le transfert.

Peut-être pourrons-nous préciser ce moment de l’interprétation et éclairer cette question du “où, quand, comment?”

Il faut qu’un travail analytique soit bien engagé avant de pouvoir en récolter les fruits ; on ne peut pas situer ce moment de l’interprétation prématurément, au début d’une analyse. Lacan dit, à propos de la direction de la cure, que c’est un processus dans lequel se développe le transfert et que l’interprétation n’émerge que dans un temps second. Il prévient que l’analyse, à son époque, avait délaissé cette perspective, y compris en s’éloignant des fondamentaux que Freud avait affirmés en 1900 dans “L’interprétation des rêves”. A partir des rêves de ses patients, il interprétait pour permettre que des éléments inconscients accèdent à la conscience ; en cela, il ouvrait la voie à la prise en compte des associations libres de l’analysant, repérant par là l’importance du langage dans l’analyse. Freud signalait dans ce texte que les interprétations doivent s’attacher à la singularité du récit d’un patient et pas à des généralités liées à des symboles. Lacan va plus loin, il ne rattache pas l’importance de tout ce qui concerne le langage aux différentes langues ou idiomes. Son intérêt se porte sur la structure du langage dans l’expérience analytique, d’où sa notion : “l’inconscient est structuré comme un langage”, c’est au moyen du langage que surgit la vérité, ce savoir inconscient porté par des signifiants. Ces éléments sont importants pour penser comment, au moyen de la parole, l’on peut parvenir à un moment d’interprétation.

Je précise que dans la cure psychanalytique, la pratique précède les élaborations théoriques. En parlant de cure, nous ne parlons pas de soin ou de parvenir à une quelconque santé mentale, nous sommes très éloignés de cela. Bien que nous puissions repérer un début, un milieu et une fin de cure, comme le signale Lacan dans son texte “Variantes de la cure type”, l’important est de réaliser que l’on ne parle pas d’un ou de différents types de cure, nous ne nous référons pas à un modèle dans la dynamique de notre travail, comme l’évoque Mercedes Moresco dans son livre “Touché” : “ce que Lacan avance, c’est qu’il n’y a pas de cure “type”, il s’attache à la singularité de chaque analyse, il laisse de côté la fixité du cadre ou d’un type d’intervention”. Comme le signalait déjà Freud en 1900, l’important est la spécificité de ce que dit le patient.

La cure psychanalytique lacanienne se propose d’amener l’analysant à articuler la vérité ; de quelle vérité s’agit-t-il? de la vérité du désir. Ce n’est pas une vérité unique, une vérité universelle, mais une vérité singulière, propre à chaque sujet ; l’analyste ne révèle pas la vérité à l’analysant, c’est dans le développement de la cure que cela s’articule. On ne dirige pas le patient, mais la cure ; c’est lorsqu’elle piétine, que l’analyste peut intervenir pour relancer le processus ; on conçoit que nous sommes bien au-delà d’un processus thérapeutique qui chercherait seulement à faire disparaître un symptôme.

La direction suppose un point de départ : la demande d’un patient de commencer une analyse, ce qui va mettre l’analyste à une place particulière, nous allons préciser cela.

L’analyste et l’analysant sont liés dans le transfert, qui est le lieu de la règle fondamentale d’association libre permettant que le patient élabore les signifiants qui l’ont structuré. Ce lien va être l’objet de transformations importantes du fait de la cure elle-même.

L’analyste se repose sur son écoute dans le traitement, cependant il y a des paroles qui autorisent ses interventions : des questions, des silences, des demandes, qui sont toujours possibles au début d’une analyse, dans les premiers entretiens, par exemple ; les patients arrivent avec leur motif de consultation, qui peut être ambigu, l’objectif est alors qu’un sujet se fasse jour au-delà de ses symptômes. Je pense que le moment de l’interprétation se pressent, le terrain commence à se fertiliser. On entrevoit le début d’une relation de transfert.

La relation du sujet avec sa parole et le désir qu’elle met en jeu, au-delà de sa demande d’amour ou de savoir, se situe dans une faille dans le savoir, là où quelque chose ne se sait pas.

Le transfert, le lien analysant-analyste, est l’élément de base, l’espace fécond où pourra se développer la cure analytique. Dans le transfert, les associations libres produisent un déplacement des symptômes vers la parole, l’analyste favorise ce déplacement, on voit cela dans la clinique, cela peut paraître magique pour les patients, mais nous savons bien que la magie n’a rien à voir là-dedans.

Une patiente raconte qu’elle ressent des douleurs et un ballonnement abdominaux, seulement le matin au réveil, elle a les mains moites, ce qui la retarde pour commencer à travailler, la met de mauvaise humeur, elle s’oppose à sa famille, son mari et ses filles, elle dit : “et c’est comme ça que démarre la journée, tous les jours”, elle a vu divers spécialistes qui ont fait des examens ; ils disent qu’elle n’a rien, que ce sont les nerfs, qu’elle a une éventuelle inflammation du colon, elle rentre chez elle avec un traitement contre son ballonnement et du Rivotril, un calmant pour ses nerfs.

Elle arrive au rendez-vous en disant qu’elle ne veut plus prendre de remèdes, elle veut aller mieux, redevenir comme avant, elle est venue pour se soigner les nerfs ; j’essaie de comprendre l’origine de ses troubles, elle me répond que cela fait deux ans qu’elle est toujours malade. Elle me met à une certaine place, elle suppose que je sais comment la soigner. Elle m’attribue un savoir, en tant que sujet supposé savoir, ce qui n’est pas un titre, mais plutôt une fonction de l’analyste dans la cure. Ce point permet de penser qu’un transfert s’est instauré, quand l’analyste incarne cette fonction pour l’analysant.

Elle commence à parler de ce qu’elle ressent, à quel moment et depuis quand, elle se rappelle le début : il y a deux ans, elle s’occupait d’une amie qui souffrait d’un cancer en phase terminale ; un jour, elle était chez elle, elle se reposait, elle est réveillée par le téléphone au petit matin, elle entend la voix du père de son amie, elle pense que son amie est morte, elle se touche le ventre parce qu’elle ressent une petite douleur qui, ensuite, s’est amplifiée. En fait, le père l’appelait pour la prévenir de ne pas venir s’occuper de son amie ce jour-là parce qu’il restait à la maison. La patiente poursuit en racontant que tous les matins, quand le réveil sonne, les douleurs abdominales commencent : “je ne veux pas augmenter le son (inflar) du réveil”. Ses symptômes : douleurs abdominales, ballonnements, mains moites, immobilisme. Quand elle parle de ce qu’elle ressent, elle dit qu’elle enfle (infla), qu’elle se sent lourde ; chez elle, on ne la comprend pas, ce qui provoque des disputes, et des scènes angoissantes.

L’inconscient s’exprime dans ce déplacement sur la scène de l’analyse, l’analyste est là, avec son écoute, mais aussi en occupant une place particulière. C’est l’écoute psychanalytique, dans le transfert, qui donne sa direction à la cure.

Avec Freud, on disait que les interprétatio
ns psychanalytiques avaient des effets thérapeutiques, lorsque le patient exprimait une idée refoulée et l’associait à ses symptômes ; l’interprétation aidait à la disparition du symptôme, quand le patient prenait conscience de cette idée.

L’interprétation restait liée à la production de significations particulieres ; d’une certaine façon, cette conception de la direction de la cure est dépassée, c’est le point auquel Freud était arrivé. Le symptôme se déplace et se transforme. Lacan a poursuivi ce travail, en mettant le langage au centre de sa théorie. C’est le travail des signifiants, élaborés dans le champ symbolique qui amène la patiente à donner un sens à sa souffrance ; le symptôme disparaît, elle se sent mieux, elle n’est plus effrayée au réveil, elle retourne au travail sans douleur, elle dit : “j’ai arrêté le Rivotril, sauf parfois un petit peu la nuit, c’est comme un placebo”.

Le symptôme s’est déplacé, au moyen d’un récit et de signifiants, confronté à des mots qui le symbolisent, ce qui met l’accent sur ces signifiants, au-delà des significations produites dans un récit.

J’ai repris en séance le signifiant infla, j’ai dit à la patiente : vous enflez (se infla)? Parallèlement à ce travail sur les signifiants, la patiente racontait au fil des séances comment elle se sentait mieux, satisfaite de l’absence des symptômes. Un jour, elle dit : “il y a deux ans que j’ai pensé avoir un bébé, ce que j’ai toujours différé à cause de mon travail, peut-être est-ce le bon moment pour en avoir un”. Elle a parlé de cette idée en famille, avec son mari et ses filles, ils sont très contents, ils ne parlent plus que de ça, elle a vu un gynécologue et arrêté de prendre du Rivotril.

L’intervention avec la question : “vous enflez” (infla)? a fait coupure dans la direction de la cure, permettant un au-delà du symptôme ; quelque chose de la vérité de son désir s’est présenté à elle ; ce qu’un patient dit n’est pas figé et la place de l’analyste comme lieu vide, lieu du manque, est essentiel pour la direstion de la cure. Cette question infla était-elle une intervention ou une interprétation? C’est à partir d’une production de l’inconscient que les effets de vérité d’une interprétation vont s’imposer pour un analysant.

Le sens s’est déconstruit, on peut penser que la patiente a perçu un message qu’elle s’était adressé inconsciemment à elle-même, ce qui a fait progressé la cure analytique et provoqué, pour moi, un effet de surprise.

Le désir d’enfant était caché, le symptôme le révélait tout en le masquant, on peut penser qu’il lui a servi à ne pas être enceinte ; la coupure que provoque l’intervention supprime cette protection que le symptôme permettait, quelque chose du désir se fait jour, on va voir comment elle va l’analyser.

L’interprétation analytique n’est pas une explication ; elle n’a pas pour objet de comprendre ce qui arrive à un analysant ; elle dévoile un sens nouveau au-delà du sens manifeste. Un mot est pris dans sa littéralité, à partir de la répétition de signifiants.

Alors, le moment de l’interprétation a-t-il eu lieu? demeure une grande question. Dans la direction de la cure, je ne sais pas quand ou comment l’acte analytique a eu lieu, produisant un effet d’interprétation ; comme Lacan le remarque, les paroles de l’analyste, dans le cours de l’analyse, s’intègrent à l’opération analytique, dans la production d’un effet d’interprétation.

En conclusion, une question : les effets de l’interprétation sont-ils l’interprétation elle-même? Alors, nous pourrions considérer que le moment de l’interprétation se situe dans ses effets.

Fanny Serrano Lillo
Analyse Freudienne
Valparaiso (Chili)

Traduction : Serge Granier de Cassagnac

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