Le thème de ce travail a surgi lors de l’étude du séminaire « encore », il était question de jouissance féminine, j’ai immédiatement pensé à la chèvre de monsieur Seguin, puis à cette exécution dans un stade afgan d’une femme en burqa bleue, suspectée d’adultère, agenouillée, elle reçut une balle dans la nuque. « La civilisation n’est qu’une mince couche de vernis qui craque pour laisser apparaitre la barbarie. Freud »  aphorisme on ne peut plus banal, mais tellement prégnant, comment s‘en passer. Quel rapport entre la longe de monsieur Seguin et la balle de kalachnikov ? J’ai commencé à m’intéresser à Alphonse Daudet, je tombais sur un passage du journal des Goncourt, qui m’amena à en lire d’autres. le texte a été utilisé à visée éducative. Lu à l’école, il convient de faire l’inverse de la chèvre, c’est à dire, aller de la jouissance à l’interdit. 

Monsieur Seguin est un provençal qui n’arrive pas à garder une chèvre, au bout d’un certains temps elles partent dans la montagne et sont dévorées par le loup, il en a perdu six, la septième, il l’a choisi toute jeune pour qu’elle s’habitua mieux à rester chez lui; malgré les soins et la surveillance, elle subira le même sort que les précédentes. Nous n’aurons pas de difficulté à admettre que les sept chèvres sont ses femmes. Citons Alain Pandolfo , s’inspirant de Lévis Strauss, dans Elles ne savent pas ce qu’elles veulent:

 

« La femme dans sa position dans le mythe ou le mariage peut prendre la place de l’animal ou être l’intermédiaire entre l’homme et l’animal ou encore devenir animal et réciproquement, c’est à dire, apparaitre comme l’issu d’une métamorphose seulement parce qu’elle est un signifiant entre l’homme et ce qu’il veut accommoder, amadouer ou encore maitriser, la nature hostile ou la divinité qu’il présume commander à cette dernière. ». 

 

Afin de mieux connaitre Daudet, citons un extrait du journal des Goncourt :

 

    « Nous sommes le vendredi du 5 mai au soir en l’année mille huit cent soixante seize, la société des cinq regroupe Flaubert, Goncourt, Zola, Daudet, Tourgueneff. Ils ont la fantaisie de manger une bouillabaisse dans une taverne, qui est derrière l’opéra comique. La discussion tourne autour de leurs aventures sexuelles; chacun y va de son histoire .

–   C’est fou, mais c’est comme ça, reprend en s’amusant Daudet. Il me faut un débordement de mots sales, orduriers: « Viens je te so… » Et ne vous y trompez pas, avec les femmes honnêtes ! Et les tempes pales, la femme honnête se retourne pour vous dire: « nom de Dieu, que suis bien so…  –                    oui, oui parfaitement, en amour, les femmes sont reconnaissantes de leur avilissement.
–                   Toutes les femmes que j’ai eues, reprend Daudet, je les ai eues à ma première rencontre et en leur disant des choses indécentes, énormes, dégoutant, priapiques. Remarquez bien que je ne vous dis pas que je n’ai pas fait de fours.. Mais j’en ai eu ainsi des masses et les ai toutes traitées en putains.
 

Daudet est un cochon maladif, avec les foucades d’un cerveau chez lequel, un jour, pourrait bien entrer la folie.

Quel contraste avec la description candide de la petite chèvre :

« Ah ! Gringoire, qu’elle était, jolie la petite chèvre de M. Séguin ! » 

 

 Un amour de petite chèvre » tant qu’elle obéit aux contraintes, dès qu’elle commence à désirer les choses se gâtent.
L’auteur, tout au long, du journal des Goncourt, donne un aperçu des manifestations troublantes que peuvent lui causer ses relations avec les femmes, femmes objets de jouissance. La jouissance féminine provoque chez les hommes méfiance, car elle présente une particularité que nous essayerons d’analyser plus loin. Daudet donne une idée de ce que serait cette jouissance que la chèvre payera de sa vie :

 

« Plus de corde, plus de pieu… rien qui l’empêchât de gambader, de brouter à sa guise…… »

 

On pourra citer ici Karl Gustav Young dans son œuvre Des types psychologiques, il cite Nietzche qui parle de l’Apollinien et le Dionysien, termes qu’il appelle les opposés.

L’instinct apollinien qui produit un état comparable au rêve, il entend par rêve la belle apparence des mondes oniriques: « la vision intérieure ».

Apollon est le Dieu de toutes les forces formatrices. Il est mesure, nombre, limitation de tout ce qui est sauvage et indompté. 

Dionysien c’est au contraire l’ivresse, la libération de l’instinct sans bornes, l’éruption de la dynamis indomptée de la nature humaine, animale et divine.
Pourquoi Daudet choisi-t-il une chèvre? L’étymologie peut-elle nous aider?

De l’italien capriccio, de Capra, saut de chèvre, chose inattendue (Littré); altération de caporiccio, formé de capo: tête et riccio: Hérisson, tête hérissée comme les piquants d’un hérisson, chaire de poule. Au 13eme siècle, le sens est celui d’un frisson d’horreur où de peur (Gamboni). Au 16eme, désir soudain, bizarre, idée fantasque qui monte à la tête (Bandello).

Se méfier toujours du caractère caprin des femmes « la femme est-elle une erreur de la nature? ». Rabelais tiers livre, balade caprine à travers la lettre tourangelle.

On ne cesserait point de citer des auteurs hantés par le caractère capricieux des chèvres: Il nous échoie alors de mettre sur l’écheveau cette notion de caprice.

Après tout ce que nous venons de décrire, il nous saute aux yeux, que quelque chose de l’ ordre d’une «  volonté hors la loi » J.Lacan., se manifeste.

Classiquement chez les enfants, ils font des caprices, ils refusent tout lot de consolation, rien ne les satisfait.

De même, les diva ,les stars ont des soubresauts, qui surprennent leur entourage, exigences extravagantes etc..

Et puis il y a la mère, dont l’enfant ne maitrise pas le bon vouloir.

Dans quel registre situer cette volonté ? J’ai pensé en premier lieu que ces manifestations ne se produisent pas après un interdit formalisé, en revanche, je le dirai ainsi ce sont des tentatives de déchausser, en secouant le pied, des chaussures perçues comme trop étroites, même si la pointure indiquée est la bonne. Qu’est-ce qui vient troubler la quiétude du sujet? si mon désir est le désir de l’Autre, qu’elles sont les exigences de cet Autre, aurions ici une des clés des perturbations capricieuses sus dites.

Cependant cela ne me suffit pas car si le désir a partie lié au signifiant, de même que la jouissance; nous verrons plus loin que pour une certaine jouissance, l’interdit, les liens au signifiant sont débordés, elle ne sera limitée que par l’impossible, c’est cette opportunité que je saisi pour convoquer le pulsionnel dans le caprice, qui est bien hors la loi.

    A ce niveau, il n’est pas inutile de rappeler quelques notions du concept de logique.

Dans la logique classique, le sujet est forclos, Lacan préconise une révision de l’orthodoxie classique pour une logique élastique capable d’intégrer ce suje
t.
Le premier principe de cette logique classique convoque le principe de non contradiction, c’est la logique aristotélicienne, de Port Royal, de Kant, le symbolisme mathématique contemporain; principe garanti par le tiers exclu, cela s’appelle aussi la logique formelle, associant le principe de contradiction et le tiers exclu:
a n’est pas non a et être n’est pas non être. Il n’y a pas de milieu. Cependant, ce principe formel est subverti par certains phénomènes ou microphénomènes du discours par exemple: le ne explétif : « Je crains qu’il ne vienne ». Ce ne est appelé discordantiel. Lacan l’attribue au sujet de l’énonciation qui articule conscient et inconscient, par opposition au sujet de l’énoncé. On pourrait voir ici affleurer le désir inverse de celui qui est énoncé: « Je crains qu’il ne vienne pas ». La logique formelle est inefficace pour expliquer de telles situations. 
Dans les Ecrits (p.664), Lacan dit :

 

« Le sujet du désir est-il désigné par le jeu du discours?  Que non puisque celui n’est que le sujet de l’énoncé, lequel n’articule la crainte et son objet; le sujet de l’énonciation en tant que perce son désir n’est pas ailleurs que dans ce NE; le JE du discours loin de conjoindre les deux sujets ne fait que désigner celui de l’énoncé; le sujet de l’énonciation n’est autre que la conséquence de l’articulation signifiante que lui, comme sujet, surgit comme sa conséquence, il n’est pas agent mais simple support. »

Lacan va contester le formalisme rigide de l’univocité de la logique classique, par la notion du « pas-tout ».Il convoque un travail de Charles Sanders Pierce portant sur ce thème : on peut contester que ce qui n’est pas vrai est faux et que tout ce qui n’est pas faux est vrai.

 

Sur le schéma suivant, on remarque aisément, que l’absence de traits du cadran 2, n’infirme en rien que tout trait est vertical, puisque l’affirmative universelle est « tout trait est vertical » cadran 1, en l’absence de verticalité, il n’y a pas de traits. De même , la négative universelle « nul trait est vertical » est illustrée dans les cadrans 2 et 4, donc l’affirmative universelle et la négative universelle, ne sont pas en contradiction puisque vérifiées par le cadran 2. Nous allons voir dans le dernier cadran 3,  c’est-ce qu’apporte ce travail , qu’il existe des traits qui conviennent plus ou moins à l’affirmative universelle (contrairement au cadran 4), l’extraction du « pas-tout » se réalise à ce niveau et cela est capital, nous le verrons dans la suite de cet exposé.

 

Dans nos séminaires, nous avons à maintes reprises fait référence au père symbolique, celui de la horde primitive, celui qui jouissait sans contraintes et sans limites de toutes les femmes (encore mieux que dans les Harems) qui n’était pas soumis à la castration. (Nous avons coutume de dire que l’exception confirme la règle, il faut faire un pas de plus et concevoir cette exception comme fondant la règle.) Le seul n’obéissant à la fonction phallique, ce que Lacan appelle l’Homoinzin. De cela, comme il est le seul, découle forcément que les autres sont soumis à la castration. En conséquence, cette jouissance d’un seul ordonne pour tous les autres un lieu de jouissance interdit et inaccessible. La jouissance, dans tous les autres cas, sera la jouissance phallique. La fonction du père de la horde primitive finalement est celle d’engendrer une universalité des fils.
En ce qui concerne la jouissance masculine, nous pouvons écrire de la façon suivante:

    Il existe au moins un homme qui n’obéit pas à la fonction phallique.

Pour n’importe qui il existe de la castration, tous les hommes sont soumis à la fonction phallique.

 

Chez les femmes, les choses ne se passent pas de la même façon, pas de père de la horde primitive, car il n’existe pas une femme qui fasse exception à la fonction phallique donc il n’existe pas d’universalité, ce que Lacan a pu écrire « La femme n’existe pas de son essence elle n’est pas toute. »

 

Il n’existe pas un X qui fasse exception à la fonction phallique.

 

Ce n’est pas pour tout X que la fonction phallique s’applique à X.

 

Pour les hommes la jouissance phallique entretient nécessairement un rapport avec la jouissance de l’Autre, qui est précisément interdite. En revanche, ce que Lacan appelle l’autre jouissance ou la jouissance supplémentaire des femmes exprime un rapport différent à la jouissance de l’Autre. Elle leur est comme pour les hommes, impossible, à ceci près que pour elle cet impossible ne fonctionne pas comme un interdit. C’est en ce sens que Lacan peut dire qu’il n’existe pas de rapport sexuel.

 

Citons Maupassant dans le Mont Oriol:

 

« Alors, plus même que le soir ou` elle s’était sentie tellement seule au monde dans sa chambre en revenant du lac de Tazenat, elle se jugea totalement abandonnée dans l’existence. Elle comprit que tous les hommes marchent cote a` cote, a` travers les événements, sans que jamais rien unisse vraiment deux êtres ensembles. l Elle comprit que, même entre les bras de cet homme, quand elle s’était crue mêlée a` lui, entrée en lui, quand elle avait cru que leurs chairs et leurs âmes ne faisaient plus qu’une chair et qu’une âme, ils s’étaient seulement un peu rapprochés jusqu’a` faire toucher les impénétrables enveloppes ou` la mystérieuse nature a isolé et enfermé les humains.

J’ai suivi une émission diffusée sur planète plus, dont le sujet était Brain Orgasm et I.R.M; on explorait en imagerie pendant un orgasme, l’encéphale de volontaires placés dans le tunnel d’exploration.

Chez les femmes toutes les fonctions supérieures étaient éteintes donnant l‘aspect d‘un cerveau quasi comateux, tandis que chez les hommes, certaines zones intéressant la vigilance étaient toujours éclairées, donc en éveil. Le Professeur en psychologie de l’université de Rutgers du New Jersey, Barry Komisaruk, dit qu’une femme à la capacité d’éprouver un orgasme plus intense et complexe qu’un homme.

La professeur Helen Fischer une anthropologue de l’université de Rutgers, interprète ces résultats de la façon suivante:

Il était indispensable à l’homme préhistorique, de pouvoir repérer l’assaut d’ un prédateur, puisque le rôle de défenseur lui était dévolu en tant que mâle, il ne pouvait pas donc jouir de la même façon que sa femme, il s’amputait donc d’une partie de sa jouissance; il en aurait gardé une trace phylogénétique. Madame Fischer n’a pas lu « encore » il est troublant que les résultats de l’I.R.M concordent avec les conclusions de lacan.

 

En ce qui concerne la jouissance masculine, on voit bien que l’homme n’a à faire qu’à l’objet (inscrit de l’autre coté de la barre. il ne lui est donné d’atteindre son partenaire sexuel, qui est l’autre, que par l’intermédiaire de ceci qu’il est la cause de son désir:

$ ➔ A  qui est la formule du fantasme.

 

De l’autre coté, on voit la femme
qui n’entre pas en rapport avec le sujet barré, par le signifiant $. Elle ‘atteint l’homme que dans les rapports qu’elle entretient au phallus FI, mais elle éprouve une autre jouissance, cette jouissance supplémentaire. C’est elle qui marque précisément l’affinité élective de la jouissance de la femme à la question du manque dans l’autre.

Nous pourrons donc avancer que le phallus ne sature pas le rapport d’une femme au réel, et si on considère comme réelle cette jouissance, il faut supposer que les femmes sont plus du coté du réel que du semblant.

A la lumière de ce qui vient d’être exposé, si nous n’avons pas ces concepts, comment comprendre pourquoi les hommes ont tout au long de l’histoire , dans des sociétés dites évoluées imposé aux femmes, les ceintures de chasteté même si c‘est un fantasme, les lapidations, des crémations pré-mortem; ces pyro-woman accrocs du kérosène purificateur, ces vitrioleurs et j’en passe.

Pourquoi? Je vais avancer l’hypothèse suivante: La jouissance supplémentaire, échappe  aux hommes, alors qu’eux sont tout pris dans leur position phallique, comment donc maitriser ce qui leur échappe, certains hommes comme Monsieur Séguin essayent de la contenir, pour d’autres c’est dans un désir paranoïaque de maitrise jalouse que ça se joue, ils n’hésitent pas à mutiler ou assassiner, chez une femme, tout doit être caché, de la moindre mèche de cheveux, du moindre bout de chair, rien ne doit transpirer, une suspicion de mensonge ou de tromperie est suffisante pour laisser cours à la barbarie. La différence entre monsieur Seguin et l’assassin n’est rien de moins que l’apport de la civilisation, elle n’arrêtera pas ce sentiment de jalousie et de maitrise, mais évitera dans la plus grande  majorité des cas ces monstrueuses tragédies.  

 

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