Jusqu’à récemment, plus de 2.000 ans de couples indissociables nous avaient habitués, lorsque nous songions aux soins primaires, à les penser en fonction de la personne en chair et en os qui les incarnait le plus souvent : celle que familièrement nous appelons la maman, accompagnée, à l’arrière-plan, par le tout aussi familier « papa ». 

Mais suite aux violentes et rapides transformations des configurations familiales de ces dernières décennies dans notre société, la configuration de l’entourage s’éloigne de plus en plus du triangle classique « papa-maman-bébé », et de leur positionnement, car, même si c’est relativement nouveau, les pères participent largement aux soins prodigués aux bébés dès la naissance.

Et au-delà, la modification des configurations est de plus en plus radicale, comme par exemple dans les familles monoparentales, homoparentales ou reconstituées, où aucun parent n’est  plus le père ou la mère biologique de l’ensemble de la fratrie, mais se trouve néanmoins confronté à devoir en assumer la fonction !

Par ailleurs, de longues années de pratique dans des institutions où grandissaient des enfants loin de leurs parents géniteurs, pris en charge par des équipes soignantes et/ou éducatives, m’ont contrainte à m’atteler à la tâche d’identifier les qualités de cet environnement, au-delà des personnes en chair et en os qui le peuplaient. 

Car cet amalgame entre les personnes de la réalité, incontournables pour la survie, et les fonctions qu’elles doivent soutenir, était, à mon sens, non seulement à l’origine de beaucoup de difficultés en clinique du premier âge, où il s’agit d’aider un bébé à trouver des conditions favorables à son développement, mais surtout dans le cadre du travail en institution, où il s’agissait de veiller aux qualités requises des équipes éducatives et soignantes qui avaient en charge ces enfants.

Autrement dit, au delà des personnes qui les ont incarnés pour chacun de nous, dans notre histoire personnelle, qu’est-ce qu’une mère ? qu’est-ce qu’un père ?

Est-il possible de cerner quelque chose de leur fonction ?

Mes années d’expérience en tant qu’analyste de bébés, d’enfants et leurs parents, ainsi que d’analyste superviseur de nombreuses équipes institutionnelles accueillant de jeunes enfants seuls ou avec leurs parents, m’ont fourni un champ d’observation et de réflexion qui m’ont conduite, en m’aidant du concept du grand Autre et du petit autre chez Lacan, à détacher les fonctions des imagos familières du papa et de la maman.  J’ai ainsi gardé, pour les personnes génitrices les appellations familières de papa et de maman, et l’appellation de père et mère, pour les fonctions qu’elles sont censées assurer.

Il me semble possible de proposer que ce que nous appelons père et mère, ce sont deux positions dans les échanges primordiaux, deux modalités différentes d’entrée en relation entre le bébé et ceux qui sont ses interlocuteurs au moment néonatal. 

Et de postuler que le lien primordial ne saurait être porteur des qualités nécessaires au développement du psychisme du bébé que dans la mesure où, d’une part, ce lien n’est pas anonyme, et d’autre part, qu’il comporte ces deux versants, maternel et paternel, une articulation dialectique, quelle que soit la configuration du champ de l’Autre dans la réalité.

 

La position maternelle

Je propose de définir la position maternelle comme fournissant le substrat. Elle est attributive et transitive.

A l’instar du réel biologique sexué –et je dis bien à l’instar, et non pas à cause de ce réel biologique sexué- pendant la gestation et l’allaitement, où le corps du bébé se construit littéralement à partir des substances du corps maternel, la mère continue à occuper, après la naissance, au moment où s’engagent les échanges, une place attributive : la mère pense son bébé, elle lui attribue des contenus psychiques.

Elle lui attribue le contenu de ses pensées, conscientes et inconscientes, ou les énoncés de son désir, toutes représentations qu’elle projette sur le bébé -ce que Winnicott appelait la folie des mères dans la « préoccupation maternelle primaire ».   Ainsi, au gré de la place qu’il occupe dans le désir de la mère, le bébé devient du plus beau et plus gentil au monde, qui la comble au-delà de toute espérance, au plus sombre persécuteur, qui dès qu’il se manifeste, la déborde et la maltraite. 

La mère est littéralement celle qui désigne, qui crée en nommant, qui dit « tu es », et annonce le diktat : gentil, méchant, comblant ou au contraire décevant ou persécuteur, tu es dans lequel on entend tuez, disait Lacan, puissance à la fois créatrice et mortifère si on y reste pris, toutes images avec lesquelles on se débat parfois la vie durant !

En accomplissant cette fonction, la mère opère manifestement une effraction symbolique,  au sens d’un forçage, mais c’est ainsi que la mère sait pour le bébé, elle sait pour lui comme elle sait pour elle-même : elle se prend pour lui ou elle le prend pour un morceau d’elle-même.  C’est la dimension transitive de la position maternelle. 

Et ce forçage est pourtant bénéfique car il est constitutif du sujet : c’est ainsi que le bébé est happé dans l’univers symbolique, qu’il entre dans l’univers des représentations, et qu’il accède à l’intersubjectivité.  Sans ce forçage, le bébé reste hors sens, pur réel, ce qui arrive dans les carences graves et les déficits consécutifs aux troubles graves du développement.

Le lien primordial dans son versant maternel est donc attributif et transitif, et sa dimension créatrice mais mortifère correspond à la toute-puissance originaire de la mère.

La position maternelle ainsi que la fonction qu’elle accomplit, correspond à l’aliénation primordiale aux signifiants de l’Autre[1], considérée par Lacan comme la première opération fondatrice du psychisme.

Les femmes se situent plus volontiers dans le versant maternel car, à l’instar du réel biologique de la grossesse et de l’allaitement,  – et je répète à l’instar, et non à cause de – où il y a continuité biologique entre le corps de la mère et celui de l’enfant, le bébé est ressenti comme « un morceau de corps », et de surcroît, comme le morceau de corps manquant, celui qui était promis dans l’équivalence pénis = enfant, qui constitue l’issue de la problématique œdipienne pour la petite fille d’après Freud[2]

Cependant, il n’y a pas véritablement de causalité car il existe le même rapport entre le réel biologique de la gestation et les positions parentales dans le lien primordial, qu’entre le réel de la différence anatomique des sexes et les positions féminine et masculine dans le désir.   Ce ra
pport, complexe, ne constitue pas, loin s’en faut, un déterminisme absolu. Notre société actuelle, qui tolère davantage l’homosexualité qu’autrefois, nous montre qu’une proportion considérable de sujets de la population générale a une identité sexuelle inversée par rapport au sexe anatomique, et lui reconnaît une légitimité dans le désir d’accéder à la parentalité.

Cependant, c’est sans doute la place que le bébé occupe dans le désir inconscient féminin qui est à l’origine des difficultés dites « de séparation » rencontrées, le plus souvent, par les mères lorsque l’enfant grandit : c’est que le deuil de cette continuité imaginaire doit être accompli !

 

La position paternelle

Je propose de définir la position paternelle comme un opérateur psychique de séparation.

A l’instar du réel biologique de la gestation et de l’allaitement, qui se déroulent en dehors de son corps, le bébé est conçu d’emblée comme un autre par l’homme. 

Et l’homme se situe plus volontiers en position paternelle dans les échanges parce que le bébé n’est pas ressenti par lui comme une partie de lui-même. 

Ainsi, au lieu de lui attribuer ses pensées, le père se positionne dans la question : son qui es-tu ? introduit une coupure, et  aménage l’espace dans lequel pourra émerger le nouveau sujet.  La position paternelle soutient l’altérité du bébé, dimension qui peut être mise à mal par la position maternelle.

Le qui es-tu ? paternel est littéralement le pendant du tu es maternel, et ainsi le lien primordial dans son versant paternel correspond à la capacité séparatrice du père et à sa fonction régulatrice de la toute-puissance primordiale de la mère.

Ainsi conçues, ces deux positions correspondent aux opérations fondamentales d’aliénation et de séparation, fondatrices du psychisme dont nous parle Lacan.

 Si nous considérons que ces deux versants sont deux positions dans les échanges dans le lien primordial, nous voyons immédiatement que la maman et le papa, la femme et l’homme géniteurs dans la réalité, adoptent de manière variable et inégale, voire parfois inversée, les deux positions dans la relation. 

En effet, la plus grande affinité des femmes avec la position maternelle ainsi que la prédisposition des hommes à incarner plus spontanément le versant paternel correspond à la dissymétrie que nous avons évoquée de la position de l’enfant dans les désirs inconscients féminin et masculin. 

 

La question de la sexuation chez Lacan

Comment articuler ce que je viens de proposer en termes de positions maternelle et paternelle dans la parentalité, et ce que Lacan nous propose comme différence de rapport à la jouissance chez l’homme et chez la femme ?

L’homme, en tant que tout soumis à la fonction phallique, est châtré et a nécessairement affaire à  l’impossible de ce qu’il n’a pas : l’objet a.

La femme, en tant que pas-toute soumise à la fonction phallique, a affaire au manque dans l’Autre, et de ce fait, accède à une jouissance supplémentaire, une jouissance autre,  qui ne tombe pas sous le coup de la castration.

L’impossible rapport sexuel, au sens qu’il n’y a pas d’Un dans la rencontre amoureuse ni dans l’acte sexuel, renvoie également à une disparité de la place de l’enfant dans le désir inconscient masculin et féminin.

L’homme désire une femme en tant qu’elle vient incarner l’objet du désir, mais la femme désire un objet que l’homme n’a pas mais peut lui donner : l’enfant, qui sera en place de ce qui pourra l’approcher du Un pour elle.

D’où l’enfant en place de continuité imaginaire, de complétude dans le désir inconscient côté femme / la mère, et en place d’autre radical dans le désir inconscient côté homme / le père.

Une petite vignette clinique du quotidien nous permettra de nous représenter cela.

L’exemple de Mathias

La maman de Mathias est une dame particulièrement frileuse.  Par des journées ensoleillées que la plupart de gens considèrent comme chaudes, elle a « frais ».  Ainsi, Mathias est régulièrement couvert des pieds à la tête, porte cagoule et bonnet alors que la température est particulièrement clémente. Mathias transpire, envoie des « signaux » de sa différence, mais rien n’y fait : il reste couvert.

Cette observation, fréquente et banale, nous met en position d’observer le versant maternel  du lien primordial : la maman a procédé de manière attributive –Mathias ressent la même fraîcheur qu’elle, il n’y a pas de place pour une autre sensation thermique que la sienne-, et de manière transitive : la maman a froid et donc elle couvre Mathias. Qui est le sujet de cet acte ?  Force est d’admettre qu’il n’y en a qu’un, ou encore deux sujets collabés.  G. Balbo et J. Bergès, dans leur « Essai sur le transitivisme[3] », soulignent la dimension de méconnaissance qui sous-tend le transitivisme maternel.

Le versant paternel  du même lien pourrait être observé si, dans la suite des événements, la maman venait à admettre, au vu des grosses gouttes qui perlent le front de Mathias, qu’il a trop chaud, qu’il est donc différent d’elle, et le découvrait un peu, alors qu’elle-même  continue à avoir toujours aussi frais …

Le versant paternel introduit une limite à la jouissance maternelle, articulée à la toute puissance primordiale : en effet, grâce à la coupure introduite par lui, le bébé quitte ce statut d’être un prolongement de la mère, et n’est plus de ce fait totalement prévisible, totalement compréhensible, totalement dans son pouvoir.  La position paternelle introduit la dimension de l’altérité qui garantit l’espace où le psychisme de l’enfant va pouvoir se déployer.

Nous voyons dans cet exemple très simple et quotidien combien le rapport qu’établit un bébé avec son interlocuteur de la relation primordiale est marqué par ces positions qui introduisent, dans les échanges, la dimension de l’aliénation primordiale et de la séparation symbolique. 

 

 

Positions parentales et émergence psychique du bébé

Je voudrais, pour conclure, tenter d’articuler ces deux positions parentales, appuyées sur le rapport à la jouissance en tant que différent pour les hommes et les femmes, et la question du déploiement du psychisme chez le bébé.

Il est remarquable d’observer, dans le déroulement des interactions précoces, que lorsque les deux positions sont représentées dans la relation de manière à peu près équilibrée et engagées dans une dialectique harmonieuse, on voit apparaître ce que j’ai appelé les signes positifs de développement.

Les signes positifs de développement, observables dans  la clinique fonctionnelle du bébé, témoignent de ce que les processus psychiques sous-jacents sont à l’œuvre et se déroulent comme prévu.

Si par contre, on observe un déséquilibre entre les deux positions, avec prédominance de l’une sur l’autre, voire absence de l’une d’entre elles, on voit apparaitre ce que j’ai appelé les signes de souffrance précoce chez le bébé.

J’ai classé les signes de souffrance du bébé en deux séries : la série bruyante et la série silencieuse.

-Les signes de la série bruyante ont la particularité d’alerter l’entourage –d’où l’appellation de « bruyante »- et ils correspo
ndent à un acte du bébé : le bébé est actif, et  réagit contre un trop de versant maternel : la mère[4] se montre intrusive et parallèlement on observe une défaillance ou une faiblesse du versant paternel du lien.  Dans ce type de signes, le bébé semble prendre sur lui le soutien de la dimension paternelle défaillante, en s’opposant activement, dans une tentative de défendre son altérité contre le déchaînement de la toute puissance originaire de la position maternelle.

  • Les signes de la série silencieuse semblent correspondre à une absence psychique de la relation, ou à un déficit de la fonction attributive. Le bébé semble se laisser aller à une passivité et à une atonie qui peut rendre ce type de signes extrêmement confortables pour la prise en charge, d’où leur dangerosité, car ils peuvent passer inaperçus, voire être pris pour des signes positifs de développement.

L’ensemble de ces signes, qui peuvent être observés dans les grands registres de l’échange des première années de la vie, permettent d’observer, directement chez le bébé, l’organisation de l’investissement libidinal du champ de l’Autre.

 

Je vous remercie de votre attention.

 


[1] Lacan, J. Séminaire I [1954], Les écrits techniques de Freud, leçon N° 14 du 5 mai 1954, Paris, Seuil, 1975

[2] Freud, S. [1923], Le déclin du complexe d’Œdipe in La Vie Sexuelle, PUF, Paris, 1970, p. 122

[3]J. Bergès et G. Balbo, Jeu de Places de la mère et de l’enfant – Essai sur le transitivisme, Paris, Erès, 1998

[4] N’oublions pas qu’ici, mère renvoie à une position dans les échanges et non à une personne.

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