Mon but en présentant l’articulation de la fonction du père et de la dette est surtout de différencier l’entrée de la loi par la voie de la fonction Nom-du-Père et par la voie de la dette, la loi étant identique au désir qui concerne l’alternance présence/absence de la mère.

Ce faisant, j’aimerais poser quelques questions à propos de la jouissance.

Je vais prendre quelques points d’articulation importants qui, me semble-t-il, vont permettre de penser ces questions et qui se trouvent dans la leçon de Lacan « La métaphore paternelle » du Séminaire 5 , dans celle d’Anabel Salafia « La parole manquée du père », celle de la « Carpeta 3 », dans la leçon « Le sujet supposé savoir », de Norberto Ferreyra ainsi que dans « L’expérience de l’analyse ». Et aussi , dans le séminaire que nous travaillons cette année dans l’association, « la Praxis  », c’est-à-dire « Le Sinthome ».

Chez Lacan, nous pouvons lire que l’Œdipe et la fonction du père sont une seule et même chose, il n’y a pas la question de l’Œdipe quand le père n’existe pas, ce qui veut dire que parler de l’Œdipe, c’est introduire comme essentielle la question du père.

Sur le compte du père, l’interdit figure comme une fonction essentielle. Le père interdit la mère qui, en tant qu’objet, appartient au père et non au fils, frustrant par là, en effet, le fils de la possession de la mère. En tant que symbolique, il intervient en provoquant une frustration comme effet imaginaire concernant un objet réel, la mère, en lien avec les besoins de l’enfant.

Avec cette opération paternelle, au moment de la sortie normative de l’Œdipe, l’enfant reconnaît ne pas avoir : le garçon reconnaît ne pas avoir ce qu’il a ; la fille reconnaît ne pas avoir ce qu’elle n’a pas.

Dans le Complexe d’Œdipe, la fonction du père est d’être un signifiant qui remplace celui qui, le premier, est introduit dans la symbolisation qu’est le signifiant maternel. D’où s’origine la métaphore paternelle, une structure signifiante qui met en jeu le phallus, le A et le signifiant Nom-du-Père. Le père est alors symbolique, une métaphore, un signifiant qui en remplace un autre.

Dans l’autre voie, celle de la loi par le désir, dans les « Carpetas », selon Anabel, nous lisons que la loi de l’alternance se réfère à la manière dont la présence/absence constitue un ordre symbolique déterminé qui acquiert le caractère d’une loi. La loi y est située comme identique au désir, car l’alternance présence/absence implique l’entrée en fonction des termes d’une mise en jeu comme, par exemple, le fameux fort-da du petit-fils de Freud. C’est cette loi qui fait la dimension instituante du désir dans le sujet de l’inconscient ; et c’est dans les alternances propres à cet ordre symbolique que se situe l’émergence d’un réel.

Nous rencontrons, à ce point, une différence entre le réel et la réalité qui mérite d’être soulignée. Si une partie du réel émerge à partir d’une structure symbolique, la réalité est justement ce qui met en jeu l’ordre du symbolique. La réalité se présente sous forme fragmentaire, entrevue, à la manière des restes métonymiques, tels qu’ils apparaissent dans le travail de la fonction de l’oubli. La fragmentation métonymique de la réalité se produit quand celle-ci s’infiltre dans un ordre symbolique qui, par ses failles, fait surgir le réel.

Ces failles de l’ordre symbolique rendent possibles les contingences, l’accident, l’inattendu, ce qui révèle dans la frustration le manque de l’Autre. C’est à travers ce manque dans l’Autre que surgit le pouvoir de la mère. Elle, la mère, située dans l’Autre symbolique, peut priver l’enfant de ce qu’elle octroie, ce qui transforme en biens les objets qui articulent ce pouvoir entre la mère et l’enfant. C’est dans ce mouvement que le père intervient dans le deuxième temps de l’Œdipe, constituant ainsi son instance à la loi.

La question que j’ai lue chez Norberto Ferreyra porte sur le désir de l’analyste. Elle se rapporte, dans le cas d’un discours névrotique, au désir qui se situe comme appartenant à l’Autre. Nous savons que tout désir, si désir il y a, appartient toujours à l’Autre, mais celui de l’analyste n’est pas celui du névrosé ; il ne se situe pas alors comme appartenant à l’Autre. C’est parce qu’il soutient non pas un désir hystérique mais celui de l’analyste que Freud a fait la découverte de la fonction de l’inconscient. Et c’est par le même désir que Lacan fait son invention, l’objet a, qui ménage l’entrée dans l’inconscient freudien. Il s’agit du désir de l’analyste qui se situe dans le La barré de La Femme, quand le La de La Femme est barré. Le A, c’est ce qui se situe tout seul à droite et en bas dans le tableau de la sexuation.

Ici, ce qui importe, c’est que pour qu’il y ait la fonction de l’oubli, la dette doit intervenir car elle est faite de jouissance et, si l’on ne trouve pas la juste mesure de la jouissance, on ne pourra pas établir la fonction de l’oubli ; c’est-à-dire que pour qu’il y ait la fonction de l’oubli, nous devons compter sur le fait qu’il y ait refoulement mais aussi qu’il y ait division du sujet, et encore qu’il y ait duplicité ou remplacement de l’objet primitif par un autre.

La dette trouve la mesure par rapport à la jouissance au fur et à mesure que, par la voie de l’analyse, celle-ci, qui est à la place du sujet supposé savoir, est prise dans le transfert comme la mesure de ce que l’on a perdu, c’est-à-dire comme celle de la jouissance.

Dans une analyse, il y a des contingences mais si le désir de l’analyste n’est pas exactement situé dans le La barré de La Femme, en ce qui concerne la castration, ce qui fonctionnera pleinement est la puissance phallique. C’est au moyen du La barré de La Femme que se crée la possibilité d’un supplément. Par exemple, la jouissance féminine est supplémentaire car elle se détache comme supplément d’une autre jouissance qui serait en principe adressée à la mère, non pas à sa personne mais à l’union qui doit s’établir à son égard en tant que lieu dont Lacan dit qu’il s’agit d’une relation entre mythe et vérité.

Nous pourrions encore dire que la fonction du père permet que l’on dise quelque chose dans la mesure où elle scande les différentes sonorités signifiantes par rapport à la lettre que l’on peut lire. Mais l’objet n’entre pas par l’entremise de la fonction Nom-du-Père, ni par celle du père dans le transfert ; l’objet entre par la mère : la mère dans le mythe d’Œdipe place la femme et la mère comme fonctions logiques, quand le La de La Femme n’est pas barré. Cela veut dire qu’il y a une progression des mots qui est parallèle à celle de la jouissance. L’établissement de la dette passe nécessairement par les objets qui ont leur accent dans « lalangue » maternelle.

Il ne s’agit pas d’une question facile à aborder. Elle me vient du fait que, dans le Séminaire XXIII, nous voyons que chez Joyce, le sinthome a été produit par la voie de son écriture de l’ego. La faille, qui laisserait l’imaginaire libre et béant, est corrigée par l’écriture de l’ego que fait Joyce, du fait qu’il distingue la fonction du réel de celle du corps pour l’inconscient. Il chemine avec son écriture qui se doit, comme je l’ai déjà dit, à la fonction de son ego et qui ne s’occupe pas autant de son image parce que cette écriture se fait par la voie de l’équivoque, par la phonation.

Nous pouvons maintenant rappeler aussi ce que dit Lacan, au début du Séminaire XXIII, que : « En fin de compte nous n’avons que l’équivoque comme arme contre le sinthome ». Tout de suite après, il parle aussi à propos du « sinthome », quand il évoque les supervisions et indique deux temps ou deux étapes dans la formation des analystes, d’après sa form
ule selon laquelle les personnes s’autorisent d’elles-mêmes à être analystes : « La première étape est celle où elles sont comme le rhinocéros. Elles font à peu près n’importe quoi, et je suis toujours d’accord avec elles. En effet, elles ont toujours raison. La deuxième étape consiste à tirer profit de cette équivoque qui pourrait libérer quelque chose du  sinthome ».

Partant, demeure la question de ce que serait le « sinthome » produit par la voie du réel de l’expérience de l’analyse, c’est-à-dire comment serait l’écriture du sujet une fois qu’il est toujours et rien de plus qu’une supposition qui, dit Lacan, est toujours soumise à une ambiguïté selon laquelle le sujet est non seulement double mais divisé.

Quand Lacan dit, dans ce séminaire, qu’il essaie de donner un autre corps, celui du nœud borroméen, à l’intuition de Freud selon laquelle les fils aiment le père dans la mesure où ils sont privés de femme, ce qui est tout à fait singulier et perturbateur, il dit également que la loi dont il s’agit en ce cas-là est tout simplement la loi de l’amour, la « père-version », l’amour éternel.

La question est alors : si le nœud borroméen est l’écriture du réel du sujet en analyse, celle-ci dépend des objets et les concerne, établissant une dette à l’égard du sujet. C’est par la voie des trous abstraits concernant l’énonciation que les pulsions provenant du corps, de ce corps qui a des trous, concernent l’acte de dire. Il s’agit alors, pour ce qui est de la dépendance, de la question de savoir s’il y a ou non la fonction Nom-du-Père pour la production de a, de l’objet a, dans sa fonction la plus essentielle, celle qui n’est pas pour tous, à savoir , ce que l’on doit faire dans une analyse, la renonciation faite à la jouissance. Il en est ainsi car parvenir à l’essence de la psychanalyse, c’est parvenir à cette fonction la plus essentielle de a qui est de produire le a en tant que « plus-de-jouissance », une suppléance qui est, à son tour, celle de conclure que l’essence de la théorie analytique est la fonction du discours.

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