A propos du cartel enfant

Pour ce qui me concerne, j’ai essayé de m’appuyer, pour dire quelques mots, sur la trouvaille de Serge Granier, ce titre qu’il a donné à notre intervention commune « (in)actualité de la logique d’un cartel ». Pour ça, j’ai cherché où cette question du cartel était évoquée dans l’œuvre de Lacan et ça m’a amené, via Safouan, à ces journées des 12 et 13 avril 1975 de l’Ecole Freudienne, consacrées justement à ce que Lacan appelle « cette espèce de proposition tâtonnante que représente le cartel ».

C’est une expression au demeurant assez surprenante, moins d’ailleurs au regard du compte-rendu lui-même de ces journées, qui témoigne d’approches en effet assez diverses sur cette question du cartel, que de l’acte de fondation de l’Ecole Freudienne, puisqu’il y est affirmé que la participation aux cartels est à l’époque une condition d’admission à l’école, et que l’on sait d’autre part que Lacan avait envisagé, en référence précisément au cartel, une sorte d’admission non plus individuelle mais « à quatre têtes ».

De cet acte de fondation de l’Ecole, ce qui ressort, c’est que le cartel, outre qu’il n’existe en droit qu’à entrer dans une chaîne circulaire d’autres cartels – Safouan va jusqu’à dire que faute que cette condition soit remplie, qui seule autoriserait une limitation de ce qu’il appelle les effets de la chefferie, le cartel n’a pas de valeur-, ce qui ressort donc, c’est que le cartel n’est pas à considérer comme un simple groupe de travail, ou que s’il l’est, c’est un groupe de travail traversé par la question de « la plus-une-personne », « plus-une-personne » dont il est dit dans ce même acte de fondation qu’elle est « chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun ».

A l’occasion des journées de 75, donc dix ans après l’acte de fondation, Lacan précise qu’il ne s’agit pas d’un « en-plus», cet « en-plus » dit-il que constitue chaque sujet, au sens où en d’autres lieux de son enseignement il a pu dire de chaque sujet qu’il se réduit à la coupure signifiante, et qu’il est en ce sens identique à tout autre sujet, mais bien d’un « plus-un », ou plus précisément « d’une plus-une-personne ».

C’est au demeurant avec cette question de la « plus-une-personne » qu’une complication apparaît, car dès lors qu’a été quitté le terrain de la définition programmatique, définition rappelée à l’instant, chacun durant ces journées y va de sa perspective, ce qui donne un aspect un peu profus, sinon aux journées elles-mêmes, en tous cas au texte qui en rend compte.

Toutefois un trait commun me semble-t-il s’en dégagerait, non sans rapport peut-être avec ce que Serge Granier avait en vue, ou aurait eu en vue, en évoquant l’(in)actualité de la logique du cartel.

Ce trait commun, c’est que la plus-une-personne serait du côté de quelque chose qui vient faire obstacle à l’intersubjectivité, quelque chose donc de l’ordre de la structure, et en ce sens en effet du côté de quelque chose d’inactuel.

A plusieurs reprises d’ailleurs durant ces journées, il sera fait référence au schéma L et à la « plus-une-personne » comme quelqu’un qui autoriserait un franchissement de l’axe imaginaire, qui permettrait que quelque chose de l’ordre d’une métaphorisation puisse se produire, et qui donc contredirait à un discours linéaire où on se contenterait de discuter de choses et d’autres.

En ce sens la fonction de la plus-une-personne serait moins de nouer la relation entre elle et les autres membres du cartel, que de soutenir le rapport que chacun peut avoir à ce qu’il a à dire.
Durant ces journées de l’ Ecole, et si évidemment on laisse de côté la conclusion que Lacan leur donnera, il est frappant de constater qu’il intervient peu – manifestement il attend beaucoup des personnes qui l’entourent – mais à un certain moment quand même, il marque fortement son adhésion à quelque chose en reprenant une expression de Sibony.

Sibony parle des ensembles humains, ensembles humains dont il dit, je reprends ses termes, que « si petits soient-ils, ces ensembles humains voient se surajouter aux déterminations sensibles de leur finitude manifeste, ce qu’on pourrait appeler les paradoxes de leur infinitude latente qui viennent les surdéterminer d’une manière écrasante et plurielle. »

Et Lacan d’arrêter Sibony en pleine phrase et de reprendre en disant : « Eh bien voilà, cette infinitude latente, c’est ça la plus-une-personne ».

Et du coup on conçoit que cette infinitude latente ait été appréhendée, d’une façon finalement relativement partagée, me semble-t-il, par les différents participants, comme étant de l’ordre de la place vide, de l’absence, de l’être pour la mort, ou encore du réel, voire d’un simple nom qui pourrait être celui de Freud ou de Lacan.

Et même lorsqu’il sera question, concernant cette plus-une- personne, d’une écriture en cours au sens où un groupe ne tiendrait qu’affilié à une telle écriture, ou à l’impossibilité de cette écriture, ou à la question de sa transmission – à commencer par la famille dont il est dit qu’elle ne se soutiendrait paradoxalement que de l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel -, même donc quand il sera question de cette écriture, cette écriture sera ressaisie, en l’occurrence d’ailleurs toujours par Sibony, comme « présence potentielle d’avoir été au moins une fois effective ». Une unité de savoir certes, une plus-une-personne donc, mais au titre du moins, si l’on peut dire, au titre d’une absence insistante.

Mais c’est bien quand même, c’est du moins ce que j’ai entendu, d’avoir été au moins une fois effective, et encore une fois, et encore une fois effective pourrait-on dire, que cette écriture comme présence pourra être dite potentielle.

C’est donc assez dire que la question de l’effectivité de l’acte durant ces journées n’est jamais perdue de vue, et on voit d’ailleurs que Lacan, dans les quelques interventions qui sont les siennes, y ramène presque systématiquement.

Alors est-ce là ce que Serge Granier avait en vue lorsqu’il a proposé « inactualité-actualité de la logique d’un cartel » ? Peut-être. C’est-à-dire qu’au fond il s&rsq
uo;agirait de savoir comment la plus- une-personne en tant que fonction, est assumée, et, à tel ou tel moment, par qui, dès lors qu’il ne saurait y avoir, et c’est sans doute en grande partie répondre à la question que de dire ça, dés lors donc qu’il ne saurait y avoir de désignation par avance de cette plus-une-personne.

C’est en grande partie disais-je, répondre à la question, car si c’est bien sur l’axe du transfert, S – A, en référence au schéma L donc, ou en référence, mais c’est la même chose, à la formule de Lacan selon laquelle l’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée, si c’est donc sur cet axe du transfert que la plus-une-personne doit se trouver, alors elle ne peut s’y trouver qu’en acte, dans l’actualité de son acte si l’on peut dire, et en tant qu’effectivement, et pas seulement imaginairement, elle se trouverait à cet instant en situation de répondre du groupe.

Alors est-ce que parvenu à ce point, il convient de pousser plus avant, au risque peut-être de se trouver en contradiction avec le texte de l’acte de fondation, et dire que si c’est bien dans l’actualité de son acte que la plus-une-personne peut être repérée, alors non seulement elle ne saurait être désignée à l’avance, mais elle ne pourrait non plus se trouver confirmée dans son statut au delà de l’acte qui permet de la repérer.

Tout ceci d’ailleurs, développé dans une référence qu’on pourrait dire presque envieuse, n’était à ce propos la lucidité de Lacan, au groupe de mathématiciens, et à la capacité qu’aurait un tel groupe, de se donner la mathématique elle-même, élevée au statut improbable de substance pensante, comme quatrième personne, de se donner la mathématique elle-même comme « plus-une-personne ».

Alors bien sûr, qu’il faille à cela, c’est-à-dire au développement, comme le dira ailleurs Lacan, de cette élégante écriture formelle des petites équations, que la subjectivité y soit réduite à l’erreur, interdit la simple transposition à la psychanalyse, même si mathématique et psychanalyse durant ces journées seront toutes deux qualifiées de symptômes, le second toutefois plus rassurant nous dit Lacan que le premier.

Maintenant, pour revenir à notre cartel, cette « plus-une-personne » a-t-elle fonctionné, et comment ? Eh bien je ne saurais trop le dire. Tout au plus puis-je faire mention d’une séquence, où il m’a semblé que cette « plus-une-personne », en tant que fonction, s’était trouvée occupée par l’un de nous, en l’occurrence c’était par Françoise Crozat, Françoise Crozat qui, à cette occasion, aurait en quelque sorte ressaisi quelque chose qui était dans l’air, pour reprendre l’expression de Safouan, en évoquant notre cartel comme un lieu d’accueil où le peu, voire le très peu, restait audible, partageable.

Non pas le peu au sens – parce que la phrase m’était venue en écho – où René Char peut dire « le peu seul est important, il nous accueille indisponible » – mais plutôt le peu concernant la notation clinique, le peu au sens où dans certaines circonstances de suivi de l’enfant, la difficulté d’accès au discours parental, combinée à la difficulté d’association de l’enfant, même si celui-ci est institutionnellement adressé comme ayant constitué son malaise en symptôme, au sens donc où ce peu là est susceptible de jeter l’analyste dans un certain désarroi.

Alors il se trouve que c’est cette difficulté, cette question que j’avais apportée avec moi dans le cartel, d’avoir à travailler, institutionnellement j’entends, avec des enfants dont les familles restent extrêmement peu, voire pas accessibles du tout, et donc de ne pouvoir ni évaluer la capacité du ou des parents à renoncer à l’usage de l’enfant sur un plan symbolique ou sur un plan de jouissance, ni s’assurer d’un transfert de transfert, c’est-à-dire obtenir du parent qu’il accepte de confier l’enfant à l’analyste.

Et du coup, du fait de cette singularité d’expérience – je parle du non-accès aux familles – cette question ne pouvait sans doute pas se constituer en objet spécifique de travail, mais il m’a semblé que, du fait même d’un relatif flou entourant l’objet de travail du cartel, avaient pu au fil des rencontres se donner libre cours des évocations qui n’étaient pas polarisées par la seule exigence de mise en cohérence théorique.

Comme si s’inventait une voie, par un jeu d’associations entre membres du cartel, à partir d’évocations cliniques discrètes, voire embarrassées, entre le risque, pour reprendre l’expression de José Attal, de se moquer du savoir textuel dès lors que le discours parental, les signifiants parentaux, ne sont pas pris en compte dans la cure de l’enfant, et puis par ailleurs, mais consécutivement, cet autre risque consistant à se précipiter dans un savoir de référence théorique.

Plutôt que d’illustrer ce que je viens de dire, ce que j’avais tenté de faire lors d’une demi-journée d’étude, je finirai sur un paradoxe, en me demandant si dans ce moment où la fonction « plus-une-personne » se serait trouvée occupée par l’un de nous, notre cartel, d’avoir été approché dans son fonctionnement, n’aurait pas glissé hors de son nom.

Car tout ceci me semble poser la question – j’y ai fait allusion tout à l’heure – de l’objet de travail du cartel. De fait, si on se reporte à l’acte de fondation de l’école, – la plus-une-personne comme « chargée de la sélection, de la discussion et de l’issue à réserver au travail de chacun » – indéniablement cette plus-une- personne prend consistance, moins en tant peut-être qu’elle devrait s’incarner sous tel ou tel mode, qu’en tant qu’il faudrait l’envisager comme cheville ouvrière d’une production, laquelle aurait appelé peut-être un objet de travail mieux identifié qu’il ne l’a été dans notre cartel.

Le cartel en effet, est-il dit dans les journées de l’école, n’est pas un lieu de contrôle. Autrement dit, on retrouverait peut-être là la question de l’écrit, de la trace, au sens où Laurence Bataille par exemple, pouvait se proposer de faire fonctionner l’en-plus en s’imposant à la fin de chaque réunion d’écrire ce qui en avait été le point vif.

A moins, et c’est peut-être dans l’après coup ce que je peux me dire aujourd’hui, dans une sorte de redoublement
du paradoxe, que ce sentiment même d’un défaut d’objet repérable de travail, n’ait fait finalement que signaler de quelle soif de comprendre s’enveloppait la question – celle du non-accès au discours parental – avec laquelle j’étais venu dans le cartel.

A défaut de la manifestation d’un désir de savoir, une soif de comprendre, et le recours que suppose cette dernière à quelque modalité de l’intersubjectivité. Une soif de comprendre à laquelle le cartel – et je m’y inclue bien sûr – aurait su ne pas répondre, me rouvrant de ce fait un certain accès, un accès patient à l’enfant analysant lui-même.
 

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