Tout d’abord je voudrais situer cette intervention dans le cadre de ce qui est opérationnel dans les cures d’enfant ou encore dans ce que la clinique de la psychanalyse avec les enfants peut nous apprendre .Il est coutume de nos jours de clamer et proclamer la déclin du père , comme si notre post modernité en avait fini avec le père ou bien comme si cette idée du nom du père n’avait plus son efficace. Qu’est-ce à dire : qu’il n’y a plus de père, que l’égalité entre les sexes aurait enfin réglé la question ? Il est évident que pour soutenir ces options il faut s’entendre sur ce que l’on définit comme nom du père, signifiant du nom du père et sans doute, et c’est ce qui m’intéresse le plus, ce que l’on entend par fonction paternelle. Fonction paternelle bien sûr mais surtout fonction qui crée bornage, limite et balisage et enfin limite de ce que les effets d’un nom peuvent produire comme maturation du symbolique chez l’enfant. Il n’y a pas de symbolique sans fonction paternelle et d’une certaine façon il n’y a pas de cure d’enfant sans qu’il y ait recours à un moment ou à un autre à cette fonction.

Les analystes sont souvent embarrassés par le fait qu’ils ne savent pas bien si ils doivent ou pas dire non à un enfant qu’ils reçoivent sous prétexte qu’ils ne sont pas là pour faire de l’éducatif. Mais alors pourquoi sont ils là si ce n’est pour dire quelque chose de ce qui permet à un enfant de faire limite , bornage et structuration ? En fait on s’aperçoit qu’ils se retrouvent très exactement à la même place que certains parents que nous recevons et qui eux même, bien que constatant le niveau d’angoisse de leur enfant, ne peuvent pas non plus assumer cette fonction du non. Je dirai donc que le père n’est pas une personne mais un nom et que cette fonction n’a d’efficace que par le fait que quelqu’un puisse répondre présent à cette fonction. En ce sens la question du déclin ne nous intéresse que très modérément, en revanche celle d’assurer une fonction non de nom du père se révèle tout à fait indispensable.

Contrairement à ce que l’on croit à priori ce n’est pas l’autorité que produit le non de nom qui angoisse les enfants mais le manque de limites que les parents interprètent souvent comme étant la liberté. Il faut bien qu’un parent puisse prendre la place d’auteur de ces limites pour que puisse se baliser petit à petit l’espace psychique d’un enfant de telle sorte que s’inscrive ce que l’on appelle l’ordre symbolique.

En effet les parents ont un rôle prépondérant dans la construction psychique de l’enfant et ce que l’on appelle d’un nom flou ‘autorité parentale’ n’est pas l’autoritarisme, mais permet d’assurer cette inscription. L’autorité parentale n’est pas non plus la violence ; on peut même dire que dès lors que la violence prendrait le pas, ce serait l’échec de ce non de Nom ; en d’autres termes toute manifestation physique autoritariste vient faire la démonstration pour l’enfant que la parole ne vaut rien. Or il n’y a pas d’autre autorité parentale que celle qui passe par le langage .Pas d’humain sans entrée dans le langage, l’autorité c’est donc cette fonction d’inscription de l’ordre symbolique qui commence déjà par définir un locuteur et un locuté. La loi ne se vérifie qu’à la condition qu’il y ait un auteur et un sujet .C’est pourquoi la violence chosifie l’autre dans un statut d’objet, objet de la violence qui de ce fait annule tout sujet en rendant impossible du même coup le statut d’auteur, d’autorité donc.

C’est très exactement ce pas que franchit l’humanité par la substitution du droit à la force. Il n’est pas de société humaine qui n’exige un renoncement, renoncement toujours lié à une forme de jouissance ; et c’est bien ce qu’engendre l’autorité parentale lorsqu’elle impose des limites dont les effets sont elles mêmes productrices des limites de la jouissance immédiate de l’enfant. C’est ce à quoi l’autorité contribue par sa mise en acte. Quand j’évoque la mise en acte, je la différencie de ce qu’est un passage à l’acte car le passage à l’acte est justement la réponse la plus fréquente au déficit d’autorité .De la même façon il existe un lien plus étroit encore entre le passage à l’acte et le recours au pouvoir au détriment de l’autorité .L’autorité n’est pas l’exercice du pouvoir dans la famille. Les parents ont une fonction primordiale d’éducation et qu’est ce que l’éducation si ce n’est aider un enfant à supporter peu à peu l’écart entre le besoin et sa satisfaction immédiate. Dans cette mesure L’autorité c’est donc ce qui permet qu’un enfant tolère de mieux en mieux qu’il n’y ait pas de réponse instantanée à ses besoins. C’est ce qui permet d’introduire un peu de métaphore là où l’instantané fait loi. Court circuit entre la pulsion et sa mise en acte où l’on reconnaît l’hyperactivité dont les parents n’arrivent plus à contrôler l’excitation à l’égal de ce que les enseignants ne parviennent pas à juguler comme trouble de l’attention . Court circuit donc entre le besoin et sa satisfaction sans médiation métaphorique où l’on reconnaît également les passages à l’acte violents des adolescents ou jeunes adultes chez lesquels l’autorité parentale à été mise en échec puisqu’ ‘elle n’a pas permis de médiation du temps repoussé entre les exigences du besoin et celles de la satisfaction. On trouve très souvent chez ces jeunes un déficit de langage très important dans lequel on note ce manque de capacités métaphorique source de ce court circuit qui laisse sans recours.

Ainsi la première autorité à laquelle tout humain est soumis c’est à celle du langage et son premier effet est sans nul doute de constituer du sujet. L’enfant se construit donc comme sujet en empruntant le langage à l’Autre qui s’adresse à lui, Autre qui le suppose être un sujet.

Mais revenons un peu sur cette fameuse complicité imaginaire avec l’enfant que l’on rencontre souvent chez des parents qui laissent au conjoint le soin d’exercer le non de Nom en étant complice avec l’enfant contre le parent qui l’exerce. C’est ce qui se présente sous la forme d’un soi disant désaccord entre les parents sur les points de vue éducatifs mais qui n’est en fait rien d’autre qu’une des nombreuses formes de complicité imaginaire avec l’enfant ; complicité dans laquelle l’un des parents se retrouve imaginairement en tant qu’enfant qui s’oppose à ses parents. Ce type de difficulté est très pervertissant pour l’enfant car c’est la loi dans son ensemble c’est-à-dire la loi de la parole qui est pervertie. Par exemple qu’un des parents accepte ce que l’autre vient d’interdire en ajoutant le plus souvent : ‘ tu ne le diras pas ‘ .Dans ce cas bien sûr l’autorité ne peut pas s’exercer puisqu’elle est invalidée par l’un des parents et de ce fait rendue caduque.

Il y a aussi des parents qui de plus en plus dorment avec leurs enfants et viennent consulter pour des angoisses diffuses de leurs enfants. Dans ce cas bien souvent ils expliquent qu’ils ne parviennent pas à s’opposer à la venue de leur enfant dans leur lit la nuit ou bien que leur enfant ne peut pas dormir s’il n’est pas avec eux dans leur lit. A chaque fois il faut se poser la question de savoir à qui profite cette pratique. La réponse est toujours la même : le profit de jouissance va toujours à celui des parents qui se plaint de ne pas avo
ir suffisamment d’autorité pour empêcher cela. J’ai même entendu une mère vivant seule avec son fils de 11ans qui me disant très bien savoir que son fils ne devait pas dormir dans son lit ; c’est pourquoi justement elle préférait dormir dans le lit de son fils en pensant ainsi qu’elle ne transgressait pas l’interdit que son fils vienne dans son lit.

En fait ce n’est pas un manque d’autorité, mais là encore une complicité dans la jouissance avec l’enfant. Nonobstant le fait que ces pratiques instrumentalisent les enfants ; On se heurte là à des questions qui sous couvert de manque d’autorité ne font en fait que démontrer qu’il n’y a pas d’autorité possible dans la jouissance partagée avec un enfant. Ainsi nous entendons que faire autorité suppose déjà une certaine forme de renoncement à la jouissance coté parent.

Mais au fond que s’agit il de dire dans ce non ? Evidemment il ne s’agit pas du non de tous les jours, ni plus du non éducatif qui se dit ou pas en fonction des évènements éducatifs. Ce non c’est celui qu’au moins une fois quelqu’un doit pouvoir assumer au près d’un enfant pour que cette fonction nom du père puisse prendre sens. Il y a un préalable à cette fonction qui suppose deux temps.

Le premier c’est celui qui se situe du coté de la mère, en effet nous sommes habitués avec notre culture Lacanienne à penser que la mère ne doit pas avoir pour seul objet de désir son enfant ; elle se doit de désirer ailleurs .Pourtant cela s’avère nécessaire mais pas suffisant car nonobstant le fait qu’elle doive en effet avoir un désir qui se situe ailleurs que pour son enfant, je voudrais souligner que si ce désir pour un autre, une autre n’est pas investi libidinalement ; cela n’est pas suffisant.

Il faut donc que la mère puisse non seulement désirer ailleurs mais que ce désir soit mis en acte. Là dessus Lacan évoque, et à l’époque c’était très important, que le signifiant du nom du père pour la mère peut être n’importe quoi, un rocher par exemple devant le quel elle serait passée. C’est juste, mais Lacan, à mon sens avait un peu réduit la chose car si ce signifiant du nom du père vaut pour l’enfant ; il faut néanmoins que pour que cela fonctionne la mère puisse investir libidinalement, disons sexuellement ailleurs.

Le second temps qui concerne la mise en place de cette fonction, c’est celui du moment d’énonciation de ce non

En effet ce non vient très exactement illustrer ce que Lacan évoque quand il annonce qu’il n’y a pas moyen de se passer, non pas du père, mais du nom du père car pour tenir l’hypothèse de l’inconscient il faut supposer le nom du père .Donc pas moyen de s’en passer car si c’était le cas nous devrions nous passer également de l’inconscient.

Alors qu’elle est l’hypothèse thérapeutique qui reste jouable dans ce cas ? Eh bien c’est celle qui amène justement Lacan à formuler qu’en matière :[1] « Du nom du père il s’agit de s’en passer [.] à condition de s’en servir ». Il semble qu’il n’y ait donc d’autre issue que celle d’inventer un moyen de s’en servir’. Ce moyen de s’en servir c’est justement cette nonciation du non qui est celui au cours duquel quelqu’un, plus tôt un père mais cela peut être quelqu’un d’autre se situe comme un auteur en place d’assurer cette fonction. Il faut donc que quelqu’un puisse dire à un enfant ce non qui suppose pour celui qui le dit de courir le risque d’une perte de l’amour à qui ce non s’adresse. Je veux évoquer par là que bien souvent les parents n’assument pas ce non de peur justement de perdre cet amour qu’ils croient posséder de façon imaginaire dans la complicité avec l’enfant. Il faut donc pouvoir assumer cette perte de jouissance au près de l’enfant et également au près de la mère si cela se présente sous la forme d’un désaccord, ce qui est assez souvent le cas.

Ainsi contrairement à ce qui est communément admis le non que l’on adresse à un enfant, le non de fonction de Nom, n’est pas seulement une castration chez l’enfant mais une castration avant tout chez celui qui l’énonce. Car ce n’est qu’à partir de la castration de celui qui l’énonce, à partir de cette place de perte de jouissance qu’il peut faire fonction de Nom du père. C’est je crois ce que Lacan nous indique, comme je l’ai fait remarquer, de pouvoir se passer du père à condition de savoir s’en servir. On entendra également dès lors la nécessité de travailler avec les parents dans certaines cures d’enfant afin d’instaurer ou de réinstaurer ce non de Nom qui permettre d’installer cette fonction Nom du père. On comprendra aussi pourquoi il est tout aussi important que les analystes sachent user de cette fonction qui n’est pas éducative à la base mais dont les effets peuvent être aussi éducatifs.

Vous aurez compris pourquoi le déclin n’est pas tant celui du père mais de sa capacité à pouvoir dire ce non de nom et, en ce sens , notre travail consiste bien plus souvent qu’auparavant à permettre que cette occurrence advienne .Il y a en psychanalyse avec les enfants une confusion qui règne autour de la confusion entre assumer un acte , comme celui de dire non , et croire que si on dit non c’est une intervention éducative .Il faut souligner à cet égard que le cadre de l’analyse avec un enfant se construit à chaque nouvelle cure et peut être même à chaque nouvelle séance en raison des éléments de la vie réelle qui interférent en permanence .Il ne s’agit pas comme avec les adultes de parents de l’histoire construite par l’enfant mais de parents réels avec lesquels il faut bien faire , de la même façon d’autre séléments extérieurs interviennent : l’école, les institutions , etc.… avec lesquels il faut bien faire. Donc pas d’analyse avec les enfants sans la prise en compte d’un faire avec tous ces éléments qui conduisent effectivement l’analyste à intervenir sur différents éléments de la réalité qui entoure cet enfant. L’analyste aura également dans ce “faire avec” à énoncer un certain nombre de chose dont entre autre quelques non qui viendront ponctuer la cure en préservant un espace de parole pour l’enfant qui commence bien souvent dès la salle d’attente.

 

[1] Lacan Joyce Ed. Seuil P.

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