LE SYMPTÔME, EFFET DU SYMBOLIQUE DANS LE RÉEL

Je suis parti de cette affirmation du séminaire R.S.I : « Voilà le symptôme, l’effet du symbolique en tant qu’il apparaît dans le réel ». Mais s’il y a formation de symptôme, n’est-ce pas le fait d’un échec du symbolique à rendre compte de ce réel, dans la mesure où à partir de ce réel se fabriquent une jouissance et un désir supporté par cette jouissance qui n’ont jamais de fin. Ils n’ont jamais de fin, car même si cette jouissance est impossible, à provoquer le désir elle supporte l’existence.

Le réel, Lacan nous en donne un repérage en énonçant que le réel c’est ce qui revient toujours à la même place. « L’objet du désir est l’inexorable comme tel », c’est-à-dire ce qui résiste aux prières. C’est justement à ce point où le réel résiste à la demande qu’est produit ce reste : l’objet a. « C’est sous cette forme du réel qu’il revient toujours à la même place ».(p 534-535, leçon 1° juillet 1959 in Le désir et son interprétation). Cette articulation de l’objet a avec le réel, cette génération de l’objet a par le réel, nous dessine à quel point le fantasme du sujet, supporté par ce même objet a, est en prise avec le réel.

Dans Inhibition, symptôme et angoisse Freud nous dit que « le symptôme naît de la motion pulsionnelle endommagée par le refoulement » (p11). La motion pulsionnelle trouve malgré le refoulement un substitut dans le symptôme, « un substitut atrophié, déplacé, inhibé ».Le refoulement porte, on le sait, sur la représentation. Mais ces refoulements secondaires présupposent des refoulements originaires dont Freud nous dit qu’ils sont probablement provoqués par une force excessive de l’excitation et l’effraction du pare-stimulus. On peut lire ici, qu’au principe du refoulement, il y a une jouissance qui ne peut être supportée : en termes lacaniens, c’est l’impossible de la jouissance, la jouissance comme ce qui est exclu, la barre mise sur le A. Il y a là, dans le rapport à la jouissance, une intrication avec un réel comme impossible qui fonde l’impossibilité structurelle du rapport sexuel. Mais elle reste là la jouissance, tapie dans la motion pulsionnelle qui maintient le symptôme, une jouissance qui n’a pas dit son dernier mot. Ce mot dernier pouvant se révéler être celui de mort physique et/ou psychique du sujet quand jouissance et pulsion de mort se conjoignent.

 

On peut aborder le symptôme par une autre voie, à savoir en tant qu’il est ce 4° anneau qui permet à la structure de se maintenir dans le sens où il permet qu’un certain nouage se fasse entre réel, symbolique, imaginaire ; le symptôme n’est pas sans lien avec le réel. Dans le séminaire R.S.I le symptôme est significativement placé à l’intérieur de l’anneau du réel, l’inhibition étant située dans l’anneau du symbolique et l’angoisse dans celui de l’imaginaire. (p56 R.S.I 21 janvier 75). Le symptôme vient ici comme obturer le trou du réel, venant en quelque sorte oblitérer ce qui fait béance pour le sujet.

Ici me vient le cas clinique de cette patiente d’une cinquantaine d’années que j’avais suivie sur une dizaine de séances et qui avait déclaré une polyarthrite après être « tombée enceinte » d’une fille qu’elle avait eu avec un étudiant africain. Elle-même était alors étudiante, elle ne l’aimait pas, mais s’était quand même mariée avec lui en Afrique, puis séparée et elle gardait une culpabilité de l’avoir fait souffrir. Elle avait subi un rejet de la part de sa mère quand elle était enceinte, qui lui avait envoyé cette injonction : « qu’il pourrisse dans ton ventre ».Elle avait vécu sa conversion à un courant charismatique de la religion chrétienne sous une forme d’extase lumineuse, mais elle restait malade de sa polyarthrite, et pensait que c’était parce qu’elle n’acceptait pas le pardon.

Très fervente elle voulait devenir prédicatrice et enrageait de la non reconnaissance de la parole des femmes dans son église. Elle s’identifiait au Christ, dans un rapport exclusif à la vérité qui s’opposait à la figure du menteur. Peu avant d’interrompre les séances elle avait raconté un rêve dans lequel était présente une cousine qui souffrait aussi d’une polyarthrite. Une chaudière allait exploser, il fallait en contrôler le tuyau pour que sa fille échappe au danger .J’avais d’ailleurs trouvé cette formulation en pensant à cette femme et à son désir de vérité , « un sujet brûlant ». Les associations à partir du rêve de la chaudière se font sur le mari qui ne peut plus trop (elle-même n’a plus beaucoup de désir , entendons ici le signifiant du rêve : chaudière), et sur leur mésentente, du fait notamment qu’il ne partage pas sa foi. Elle avait le fantasme de vouloir être un être complet, mais pas dans le sens d’être complété par l’autre sexe.

Si le cas de cette femme m’est revenu à propos du thème d’aujourd’hui c’est dans cette dimension que j’appelais dans un travail précèdent « désir de vérité » mais dans le sens d’une vérité qui vient faire obstruction, bouchon, qui n’est pas du côté de la castration (-?) comme c’est le cas dans l’analyse, mais qui bien au contraire, a fonction d’en masquer l’horreur. Ce bouchon vient ici en position de symptôme à l’endroit du trou du réel. Il y a surchauffe comme dans la chaudière du rêve, le sujet brûle de rhumatisme, le réel du symptôme rejoint le réel dans le corps. Dans R.S.I Lacan nous dit : « la répétition du symptôme c’est quelque chose dont je viens de dire que sauvagement, c’est écriture. » Ici il y a quelque chose qui tente de s’écrire dans le corps mais le sujet choisit sa passion religieuse dévorante plutôt que d’aller à la rencontre de son inconscient, la certitude d’une vérité obstruée de lumière, aveuglée, au travail patient de déchiffrage de ce que son corps crie, faute d’écrire. La patiente interrompra le travail au moment où il commençait à se faire analyse.

Quand Lacan nous invite à lire la question de Dieu ou des dieux dans le champ du réel, on peut voir aussi que, dans ce qui fait du réel un impossible, peut venir s’y colmater un tout puissant, derrière lequel se profile la figure non castrée de l’Autre maternel.

On retrouve chez cette patiente pour qui une forte composante hystérique est manifeste, cette question dans le registre homosexuel : qu’est-ce qu’une femme ? Question ici refoulée sans ménagement. On notera que sa mère ne voulait pas d’enfant et qu’elle avait élevé ses enfants par devoir si on se rapporte au dire de sa fille, ma patiente. Son père au contraire l’aimait beaucoup, plus que ses frères. Quelque chose du phallus versant paternel est maintenu en effigie, peut-être la place de la parole, pénétrante, persuasive, qui cherche à convaincre d’une vérité qui se veut une.

Du côté de sa mère, il est question d’un pardon qui ne peut se faire comme si quelque chose venait là échapper à la symbolisation, un réel, un impossible à colmater. Peut-être un point où le réel flirte avec la pulsion de mort. Le symptôme semble répondre en forme d’omerta, et faire taire ce qui pourrait être dit à partir de a cause de désir : a fixe le réel et détermine le symptôme pour un sujet. Ainsi il dessine pour le sujet un destin qui, faisant écriture du fait qu’i
l peut se dire, faire l’objet d’un récit, du fait qu’il s’inscrit dans la chaîne signifiante, fait aussi retour dans le réel. Il y a à entendre dans la répétition du symptôme quelque chose de la répétition du réel, là où justement, le sujet ne veut pas en entendre quelque chose, probablement du côté de la Chose.

Mais peut-on ici parler d’entendre, car la Chose ne parle pas, pas plus que de voir même si cela a à voir avec nos points aveugles : peut-être y a-t-il une presque perception qui laisse supposer à la Chose un semblant de consistance autorisant son concept. De la Chose je me ferais cette idée (qui comme idée ne peut qu’être fausse, cf. la caverne de Platon), comme matière en tant qu’elle peut être appréhendée sur le versant de la jouissance, jouissance qui ne cesse d’échapper, jouissance comme impossible. Là on retrouve l’articulation avec le réel, on l’aborde : on en fait un abord mais on reste au bord, là où court la jouissance, au bord du trou.

Tout cela ne se fait pas sans angoisse et si l’angoisse est bien ce qui ne trompe pas, si l’angoisse n’est pas sans objet, cet objet là ne cesse pas de ne pas s’appréhender, de ne pas se comprendre et a fortiori de ne pas s’écrire. Il est significatif que l’angoisse dans le schéma des 3 anneaux R.S.I vienne occuper le trou de l’anneau de l’imaginaire, alors qu’elle a tellement à voir avec le réel. Justement, c’est parce qu’elle a à voir, qu’elle se construit comme dans la phobie autour d’objets imaginaires, elle esquive la question sur le mode de la fuite, elle fait prise, s’accroche autour de l’objet, tout en étant travaillée par la cause du désir sous la forme du danger, de la menace.

Ce qui revient à la même place ce n’est pas seulement le réel, c’est aussi pour le sujet la réalité, autrement dit, ce qui pour le sujet est dans la même position structurelle que le réel, ce qui fait limite à l’imaginaire et au symbolique en venant marquer le champ de l’impossible. Ce qui est de l’ordre de la réalité ne peut se dissocier d’un certain regard, de l’idée sociale ou individuelle de monde. Le réel est lui à mettre en relation avec l’immonde : ce qui est rejet, déchet, ce qui n’est pas symbolisé et qui fait retour dans le réel. C’est ce qui se passe dans l’acting out, mais aussi dans cette sorte d’acting in qu’est la formation inconsciente du symptôme.

Le sinthome, celui de Lacan vient prendre la place du Nom et vient faire monde, réalité pour un sujet donné. Il détermine pour ce sujet une trajectoire (Lacan dirait une erre) dans le réel qui dessine son destin. Mais, de la nomination qui crée la surprise, déstabilise la structure comme cela se produit parfois en analyse dans l’interprétation, se fait une recréation qui vient questionner le réel.

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