Texte présenté à la journée d’étude de Paris du 23 novembre “les figures de l’infantile aujourd’hui”

De nombreux adultes ont le sentiment que les enfants d’aujourd’hui sont plus intelligents mais moins bien éduqués et avec moins de limites que ceux d’autrefois. Ils seraient si différents qu’on en arrive même à penser qu’il ne s’agit plus d’enfants, ou que l’enfance est en disparition comme invention sociétale. Ce supposé déclin ou fin de l’enfance convoque des sentiments dans une certaine mesure contradictoires. On attend d’une certaine façon que les enfants franchissent l’enfance et deviennent grands le plus tôt possible. Ainsi, les supposés nouveaux comportements des supposés nouveaux enfants d’aujourd’hui sont reçus, bien qu’avec stupeur, comme l’indice d’une bonne nouvelle.

D’autre part et paradoxalement, les adultes aspirent à ce que l’enfance soit vécue par les enfants tout le temps nécessaire pour qu’ils soient plus tard des personnes « psychologiquement saines ». Le souci pour ce qu’on appelle protection de l’enfance a promu une série de droits en vue de prévenir la maltraitance et les abus propres à une mauvaise éducation considérée comme la marque d’um obscurantisme dépassé.

Cette différence considérable qui touche les enfants d’aujourd’hui est três discutée actuellement. On parle de satisfaire les besoins de l´Enfant, de prendre en compte les capacités singulières de l´Enfant ainsi que de protéger les droits naturels de L’Enfant. Toute une série de connaissances spécialisées se structure autour d’un discours sur l´Enfant. On pense que c’est grâce au progrès scientifique que maintenant nous aimons véritablement nos enfants et que par conséquent « la cause des enfants » serait bientôt gagnée.

Cependant je me permets de suspecter que les choses ne sont pas aussi simples. La pensée pointue de Françoise Dolto nous a déjà alertés sur le fait que les expressions parler de l’enfant et parler à l’enfant ne sont pas équivalentes. La différence entre l’une et l’autre réside dans la reconnaissance, ou non, par l’adulte de son implication dans la vie auprès de l’enfant. Dans cet esprit j’affirme qu’aujourd’hui on parle beaucoup des enfants ou de L’Enfant avec majuscule, ce qui cependant éveille mes doutes sur la disposition des adultes à parler de fait avec un enfant.

Cette différence soulevée par Dolto est fondamentale pour dépasser l’impasse qui s’empare du débat sur les enfants d’aujourd’hui et sur la protection ou non de l’enfance.

Il ne fait aucun doute que les temps ont changés. Malgré tout je ne crois pas que la vie auprès des enfants, l’éducation, évolue en s’appuyant sur un supposé amour clair et rationnel.

Douter de l’évolution de nos moeurs ne signifie pas que l’on puisse, bien au contraire, affirmer que l’histoire va dans le sens d’une dégradation des dispositifs sociétaux ou symboliques. Ni évolution, ni dégradation, à peine des formes historiques de vie qui toujours disent quelque chose de la forme dont nous nous rêvons nous-mêmes toujours autres, et donc aussi du rêve d’un rapport de constante haïnamoration – selon la formule lacanienne – avec ces petits êtres appelés enfants, produits du malentendu qui habite la vie sexuelle dite adulte et qui ne cesse pas de ne pas « faire familles ». Mais d´autre part ceci ne veut pas dire non plus que tout est pareil dans la vie avec les enfants.

Justement aujourd’hui on est facilement rassurés, sachant que nous sommes capables de promulguer des lois pour garantir même, comme par exemple au Brésil, le droit des enfants au jeu.

Cependant jusqu’à quel point, tranquilles d’esprit, nous réfutons la possibilité que l’infanticide soit encore présent parmi nous ? Les enfants ne meurent plus en masse asphyxiés dans le lit parental mais ceci n’empêche pas que les journaux nous informent d’innombrables façons, certaines anciennes et d’autres nouvelles, de leur donner la mort.

Toutefois j’aimerais attirer l’attention sur un infanticide que nous pouvons peut-être qualifier de symbolique. Aujourd’hui on pêche par omission em oubliant les petits abandonnés spirituellement ou ceux qui se trouvent à la merci d’un orphelinat symboligène.

L’insistance actuelle sur la bonté démocratique et sur l’amour des adultes, loin d’indiquer la reconnaissance de la nécessaire implication dans la vie en commun avec les enfants, indique à mon avis le refus de maintenir ouverte la question qu’elle pose toujours: comment arriver à être sûrs de quelque chose et en parler à un enfant ?

***

Quand un enfant arrive dans les bras d’une femme, celle-ci se trouve confrontée à la question d’accepter ou non d’être mère de ce petit qui vient au monde plus ou moins en étranger face à ceux qui y habitent déjà. En réalité les bébés dorment la journée, sont plus sociables le soir, pleurent pour des choses que les grands ne comprennent pas, font des grimaces en tous genres, parlent une langue dont la compréhension n’a pas l’air facile, toutes choses bizarres du point de vue de la vie quotidienne et familiale de l’adulte.

Qu’un enfant soit accueilli comme s’il était un étranger n’est pas équivalent à le prendre pour un extraterrestre ou un sauvage.

L’individu qui se considère comme civilisé veut prendre ses distances par rapport à celui qui est considéré comme sauvage. S’il le considère comme un bom sauvage, il voudra l’étudier pour connaître l’exacte mesure de la différence qui existe entre eux, et ainsi dissiper l’étrange mystère qui peut intéresser l’un autant qu’il angoisse l’autre. Au contraire s’il s’agit d’un mauvais sauvage, le civilisé essayera de se débarrasser de la sauvagerie grâce à l’extermination. De l’extraterrestre en revanche, il ne voudra rien savoir si ce n’est de maintenir toujours avec lui la même exacte distance. En somme, aussi bien l’un que l’autre sont traités différemment d’un étranger auquel on suppose avec plus ou moins de sympathie qu’il détient un savoir sur les choses de l’Autre monde à nous transmettre.

Une maman parle à son bébé, étranger accueilli avec hospitalité. Elle espère ainsi qu’il apprendra sa langue maternelle de façon à pouvoir lui raconter ces choses de cet Autre monde étranger d’où il vient, de telle sorte que tout deux se sentent moins étrangers et par conséquent plus familiers.

Une femme qui se projette dans son désir de femme a d’habitude affaire avec un homme dans la vie. Telle une preuve de ce malentendu qui habite la sexualité, arrive un bébé qui relance la différence irréductible entre la Femme et la mère. Le petit être rouvre la cause du désir et ainsi témoigne du manque de rapport sexuel dans le monde des adultes.

L’arrivée d’un petit être implique un réaménagement du monde, car il introduit une différence qui, avec l’action du temps causera son éducation. Quand on s’adresse à un enfant, on lui demande d’abandonner sa position étrangère d’infans : être privé de la parole. Il n’y a pas de traces historiques prouvant que les enfants n’aient pas été mis plus ou moins em quarantaine du monde des adultes. Ainsi nous symbolisons pour nous-mêmes et pour les enfants la différence réelle existant entre eux et nous, le manque de rapport entre les générations.

Pour qu’un adulte, ou plutôt un vieux pour ainsi nous distancer de l’imaginaire psychologique, succède au petit être, il est nécessaire alors que cet autre qui est là déjà vieux prenne comme métaphore l’inévitable rendez-vous manqué avec l’enfant. Le fait de nous prévaloir des deux termes : être vieux et être enfant, vise à l’assimilation du manque de rapport entre les uns et les autres.

Quand l’en
fant quitte son état pour appartenir au monde des vieux, l’enfance est vécue comme perdue, comme si c’était la présence d’une absence dans un monde toujours vieux. Une enfance n’existe que comme perdue, refoulée, et ainsi ne cesse pas de ne pas s’écrire, d’insister en « nous ». Elle insiste comme différence temporelle et de cette manière nous laisse étranges face au présent et nous rend étrangers par rapport à nous-mêmes ou, si on préfère, fait de nous des vieux mais jamais des adultes.

Quand un vieux rencontre un enfant, il se regarde en lui comme si c’était son propre miroir. Il le regarde les yeux dans les yeux atttendant ainsi que, de la profondeur de ce regard, lui revienne sa propre image inversée; en somme il espère ne pas se voir assujetti à la castration, il espere retourner dans le temps pour profiter jusqu’à la dernière goutte de ce qui lui est resté de son enfance perdue.

Le savoir insu mis sur le compte d´un enfant fait de lui un étranger dont on veut écouter les histoires d’un Autre monde. Ce qui se révèle en fait impossible puisque nous attendons en fait qu’il nous raconte quelque chose sur cet étranger qui habite en nous-mêmes. Cependant le malentendu entre les générations provenant du manque de rapport n’empêche pas le dialogue; au contraire il l’alimente tout en rendant possible une éducation.

Dans ce sens je tiens à dire qu’éduquer c’est transmettre des marques symboliques qui permettent au petit être de conquérir pour lui même une place d’énonciation dans le champ de la parole et du langage à partir de laquelle il lui sera possible de se lancer vers les impossibles entreprises du désir.

Le déroulement d’une éducation, d’une filiation symbolique d’humanisation et de familiarisation présuppose que l’adulte reçoive l’enfant comme s’il était un étranger passible de devenir plus ou moins familier mais jamais un clone, une copie.

La plupart des enfants arrivent à jouir d’une éducation au delà de l’impossibilité de l’Éducation dont parlait Freud, dans la précise mesure de l’infantile et de l’inquiétante étrangeté que chaque enfant finit par garder pour lui, bien qu’il devienne plus ou moins familier dans un monde toujours vieux où tout ce qui est familier est un peu étrange et tout ce qui est étranger est aussi un peu familier.

Quelquefois, cependant, une éducation peut s’avérer quelque chose de l’ordre d’une réalisation difficile, quand pour l’adulte il en résulte une impossibilité de dénouer le rendez-vous (manqué) avec l’enfant. Ainsi l´enfant reste à la merci du manque d’opportunité d’être différent comme il est supposé l’être. La supposition de l’exception place l’enfant hors du lien social où le familier et l’étranger sont les surfaces de la même bande de Möbius.

L’éducation tant d’un sauvage que d’un extraterrestre est à priori d’une mise en œuvre difficile; c’est meme une contradiction dans les termes. Une éducation ne peut avoir lieu que, si au rendez-vous (manqué) avec un enfant, on se permet d’accueillir le retour de notre propre étrangeté. Tant le sauvage que l’extraterrestre sont des figures de l’impossibilité d’accueillir le retour de la différence entre les sexes et les générations.

Le XIX siècle débutait à Paris et Jean Itard, médecin à l’Institut National de Jeunes Sourds, décide de se consacrer à l’éducation d’un enfant trouvé dans les forêts de l’Aveyron. Ce fut un geste avant-gardiste. Le célèbre Philippe Pinel déclara, au contraire, que cette tentative était inutile. Le sort de l’éducation de Victor, enfant ainsi nommé, fut scellé par une espèce de pari entre les deux scientifiques. Itard a parié pouvoir démontrer la vérité existante dans ses élucubrations scientifiques sur l’acquisition du langage et le développement intellectuel de la célèbre statue de Condillac. L’échec du médecin se révéla considérable et le destin de Victor fut pour le moins funeste. Jean Itard fut incapable, comme le signala Maude Mannoni, de tirer parti de son échec, il ne put jamais apprendre quelque chose d’étranger à lui-même. Sa persévérance didactique et pédagogique servit de bouclier contre le retour de la différence, ou comme le dirait Dolto de cette « vérité intérieure » que la vie em compagnie de tout enfant relance sans cesse.

Victor fut accueilli comme s’il était un enfant sauvage. Il n´était ni muni d’une intelligence pour comprendre quoi que ce soit au délà des ordres prévus dans les exercices, ni pourvu de l’envie de communiquer. Itard, à l’inverse d’une mère, n’était d’avance pas disposé à parler à l’enfant. Au contraire, il s’est consacré à parler de lui à d’autres. C’est ainsi qu’il a écrit de minutieux rapports scientifiques sur Victor et sur sa résistance à demeurer toujours sauvage.

Le fait de parler des besoins, des compétences et des centres d’intérêts de l’enfant est un langage de spécialiste. Les spécialistes, au nom d´um savoir générique, parlent de L’Enfant à d’autres, à l’Autre. Quand ils adressent la parole à un enfant, ils le font inévitablement au nom de ce savoir sans nom propre. Au contraire, le fait pour un vieux de parler à un enfant engage la reconnaissance de sa propre implication subjective dans une éducation, autrement dit comment chacun de nous peut il élaborer cet étranger au « nous-mêmes adulte ».

La familiarité est produite au risque d’une étrangeté qui réclame pour elle même une éducation comme complémentarité toujours impossible. Les trois termes – étranger, éducation et famille – maintiennent entre eux une relation borroméenne telle que la logique éducative est toujours de l’ordre du supplémentaire. Par contre, sauvagerie, éducation et famille sont des registres qui ne se croisent jamais.

L’extraterritorialité quant à elle ne forme pas non plus de nœud borroméen avec famille et éducation. De l’extraterrestre on peut s’attendre à y échapper, en maintenant toujours une distance avec le réel de manière à n’en être pas touché. Il arrive pourtant qu’on le confonde avec le mauvais sauvage d’avant. Quant au bon sauvage, il est maintenu vivant pour être scientifiquement observé, et le mauvais sauvage doit être éliminé du réel.

Au contraire, l’éducation pour un sujet consiste à adresser la parole à um enfant, à parler avec lui. Des paroles vides , « ça entre par une oreille et ça ressort par l’autre », comme on a l’habitude de dire. Celle qui fait la différence, c’est la parole ayant la possibilité de trouver sa propre plénitude, c’est à dire de se déplacer et de se condenser en d’autres, de façon à placer à l’horizon la question: que veut celui qui ainsi me parle ? Cette question sans réponse conclusive indique sans le signifier le désir em cause dans l’acte éducatif.

***

La thèse selon laquelle les enfants d’aujourd’hui sont différents, n’est pas nouvelle. Il est curieux de constater comment au cours de l’histoire la « vieille garde » a toujours décerné les mêmes attributs aux nouveaux nés.

Le petit nouveau né ne peut pas moins faire en venant au monde que d’être marqué par la différence d’avec la perception que les vieux ont d’eux-mêmes. Qu’on insiste tant sur la dite différence des enfants est manifeste. Si les enfants semblent être sauvages et extraterrestres avec une certaine facilité, cela signifie qu’il y a donc quelque chose qui ne marche pas bien dans le monde des adultes.

Une différence ne peut pas donner lieu à plus qu’elle même, si ce n’est à une autre différence qui renouvelle la dialectique « étranger-familier ». Au contraire les petits détails de la vie quotidienne actuelle en compagnie des enfants n’arrivent pas à recycler le reste, l´inquiétante étrangeté que l’arrivée d’un
nouveau-né produit. Ainsi l’image de l’étranger disposé à se transformer en un familier de plus, cède la place à celle du sauvage ou de l’extraterrestre.

Prétendre adapter l’éducation à des enfants « si différents », au sens de « si différents d’aujourd’hui » est de mauvaise augure. Il n’y a pas d’éducation, ni filiation possible, si l’enfant est marqué au fer rouge par la sauvagerie ou l’extraterritorialité. Si les enfants restent à la merci d’un certain abandon symbolique c’est parce que nous avons reculé dans l’acte d’éduquer.

Le renoncement à l’éducation est une forme d’infanticide. Le renoncement à adresser, en son nom propre, la parole à un enfant est la marque de comment on ne lui reconnaît pas l’unique droit qui compte: le droit à revendiquer une éducation.

Pour que ces petits êtres puissent jouir d’une simple place dans le monde, on doit se donner le temps pour que notre vie quotidienne dans ses moindres détails ait quelque chose d’étranger au présent, à la soi-disant réalité, aux marchés financiers et à ce qui se passe à la Télévision.

Dolto disait « ce ne sont pas les gestes qu´il faut changer, c´est (notre) attitude intérieure ». C’est dans cet esprit qu’on doit se donner le temps pour ainsi donner le temps au temps à fin que l’étranger revive le familier et vice-versa. C’est là notre devoir à moins que même les enfants d’aujourd’hui n’arrivent à conquérir un peu de vieillesse.

DE LAJONQUIERE, L. (2013) Figures de l’infantile. Paris : L’Harmattan.
 

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