J’avais pensé ajouter au titre « l’adolescent et sa bande à Moëbius », non pas que je sois fin connaisseur de cette dimension topologique apportée par Lacan mais le point de travail que je souhaite vous présenter aujourd’hui m’a fait penser à cette bande moëbienne –j’essaierai en quelques mots de dire comment- laquelle notion « bande » -déjà- n’est pas sans évoquer –côté bande- une forme de groupalité et donc d’appartenance pour un adolescent, sujet de ce jour, ni peut-être une forme d’érectilité et donc d’Eros particulièrement présente à cet âge. Encore, bien sûr,  côté Moëbius- la temporalité, sa scansion faisant passer d’un bord à un autre dans une continuité et non pas une rupture, point sur lequel je reviendrai.

Je soulignerai deux éléments, entendus depuis pas mal de temps, m’ayant incité à me pencher sur cette question :

D’une part, la conception usuelle et banalisée selon laquelle l’adolescence se caractérise d’être une « crise » et une période plus ou moins forte d’opposition. Laquelle conception, consensuelle, entendue autant de la bouche des professionnels que des parents ou adultes, ne m’a jamais tout à fait satisfait je dois le dire. Autre conception, plus précise cette fois, celle que Serge Héfez –parmi d’autres- proposait il y a environ deux mois ici-même à l’Agora dans le cadre des Entretiens cliniques organisés par la Maison des Adolescents, selon laquelle les adolescents, par leur expression contestataire sous diverses formes, sont dans une dynamique de désaffiliation pour pouvoir ensuite, plus tard, se réaffilier.

D’autre part, remarque récurrente des parents, remarque sentencière et blessante s’il en est en présence du concerné, « Ce n’est plus ma fille/mon fils »… Colère, déception, haine aussi, l’au-delà du miroir semble convoqué par l’adolescent et le réel de ses actes ! Scarifications, consommation effrénée d’écrans ou autres substances, isolement, insolence, déscolarisation etc  comme autant de marques de dissonance par rapport au modèle éducatif apparemment inculqué.

                  L’hypothèse que je propose aujourd’hui considère au contraire ces formes symptomatiques mais aussi les discours, ou absence de discours, comme manières de s’inscrire dans la filiation, et ceci, au-delà des aspects paradoxaux qu’ils pourraient recouvrir. L’on ne peut se barrer de l’Autre sans le barrer, il y a de la dette !

Je souligne que cette hypothèse considère la dimension du réel du sexuel sans la traiter aujourd’hui, proposant plutôt que celle-ci serait une condition éventuelle pour traiter celle-là, dans un second temps en quelque sorte. Là où ce sont les parents qui sont dans la plainte, sans que leur fils ou fille n’y adhère (disant dans l’explicite que pour tout va bien, qu’ils n’ont rien à dire) il y aurait une première ébauche de travail à réaliser ou permettre du côté de l’adulte, lequel n’a de cesse de vouloir que l’on fasse quelque chose pour l’ado, qu’il parle, aussi,  et cela afin de différencier la ou les demandes(s) éventuelle(s).

 

Plus, par rapport au thème qui nous rassemble, je prendrai le parti aujourd’hui de trancher du côté de la guérison en tant qu’impossible. Je dirais, en quelque sorte, par simplification. Du côté du pas-tout pouvoir traiter. Non pas que je n’envisage pas la guérison de surcroît, ni la disparition des symptômes, ou encore l’atténuation d’une souffrance liée à quelque forme symptomatique mais en prenant la guérison au sens classique, médical, c’est considérer la dimension du Réel et de l’impossible propre au parlêtre.

Ce serait, encore, quant au champ de la filiation que je souhaite aborder, considérer le mal-être adolescent comme tentative –notamment- d’arrêter l’hémorragie mais non pas de guérir la filiation et sa fabrique de symptômes [comme un enfant ne peut être le thérapeute de ses parents].

Il me semble que, à partir de Freud puis de Lacan, nous envisageons volontiers « l’enfant comme symptôme du couple parental » ou encore porteur du symptôme familial. Qu’en serait-il de l’adolescent ? Serait-ce bien différent ? Y aurait-il à penser ces dimensions avec les coordonnées propres à l’avènement du pubertaire ?

Je voudrais donc revenir sur le cheminement qui m’a amené à cette hypothèse, les points marquants :

 

  • Ma propre analyse, bien sûr. Je me suis rendu compte qu’à mes 13 ans environ, un choix à faire se posait à moi. Joueur de football dans un club de la banlieue lilloise, aspirant au haut niveau, les deux clubs phares de la région –Lille et Lens tous deux dans l’élite- souhaitaient me recruter comme l’on dit pour intégrer leur centre de formation. Jouant au même niveau bien que dans une équipe plus modeste en terme de niveau de jeu, je refusai allègrement, privilégiant mon cadre de vie habituel. Or, il m’apparut que se posait à moi l’enjeu de partir à 13 ans, de quitter le foyer en quelque sorte, comme ce fut le cas pour mon père qui, pour échapper au déterminisme de la filiation du côté des hommes le destinant à devenir maçon…et violent, dans la région parisienne, partît presque en cachette avec la complicité de sa mère pour entrer dans un centre de formation et d’apprentissage, dans le nord cette fois, gardant en cela un pied dans les études, qu’il poursuivit finalement jusqu’aux études supérieures, dans le champ de l’école d’ailleurs, comme lieu de rupture et reconnaissance peut-être, entre outre. Je m’aperçus donc que ce qui semblait aller de soi, pour moi, comme pour lui, à ce moment de ma « carrière », renvoyait à une impossible séparation par trop synonyme de rupture, avec sa charge d’affects, ce qui se passa pour lui avec sa famille à cet âge comme point de non-retour. Je ne pouvais pas lui faire ça ! répétant l’impossible séparation entre père et fils (notamment) celle-ci ayant à se faire sur le mode de la violence et/ou de la rupture…c’est l’analyse qui m’amena à penser cet impossible/impensable.

 

  • Autre élément, celui de ma pratique avec des adolescents donc. Situation de M. où j’emploie à dessein la notion de « situation » plutôt que celle de  « cas » en ce qu’elle ne se réfère pas à des cures mais à des entretiens ponctuels, d’autant que mon idée n’est pas d’illustrer mon propos à partir d’une cure au long cours –ç’aurait pu être le cas c’est le cas de le dire !- mais par ce qui caractérise fréquemment les premiers instants de rencontre avec les adolescents et leur famille, ce qui peut s’y nouer/dénouer d’emblée. Illustrant peut-être ce contraste entre une crise qui dure, qui excède les parents et adultes, et la brièveté de ces temps de parole partagée, véritable mise en scène des divers protagonistes permettant à chacun de se situer différemment, du moins de l’envisager.

 

Je commence donc par la rencontre des parents de M. qui viennent sans lui. Je ne ferai que l’évoquer dans les grandes lignes mais celle-ci fut l’une des premières occurrences où cette idée d’affiliation me vint je dirais dans le transfert (le mien avant tout sûrement) et, qui plus est, serait d’autant plus illustratrice de mon hypothèse qu’il s’agit d’un adolescent ayant été adopté à l’âge de 5 ans.

En effet, après que tous deux me racontent longuement ce qu’il en est de leur fils âgé de 15 ans, ses accès de violence, que ce
soit à la maison ou à l’école, je les invite à me parler d’eux. Si Mme est à l’aise avec la parole (elle fait elle-même une analyse) pour  livrer ce qu’il en fût de sa propre histoire émaillée de violence, l’on sent que pour Mr l’exercice est plus difficile. Cependant, lorsque je lui demande si cette violence résonne en lui, il parviendra à dire combien ce fut aussi pour lui violent durant son enfance. Laissant entendre sa crainte de (re-)produire sur son fils cette violence intégrée par lui, allant par exemple jusqu’à l’empêcher de hausser le ton, gardant de ce fait tout à l’intérieur. Ce qu’il n’a jamais partagé avec son fils, craignant peut-être comme nombre de personnes, l’effet délétère sur lui d’un tel partage, mais aussi plus sûrement par la douleur que cela ravive chez lui. Par rapport à des éléments explicatifs usuels, convoquant la violence faite à l’enfant du fait de l’abandon et de ce qu’il eût semble-t-il à vivre à l’orphelinat et que finalement il serait en butte avec cette problématique de l’adoption. Si ces aspects me semblent pertinents, je leur fais part de ce qui me vient au bout d’un long moment à les écouter à savoir que c’est peut-être aussi une belle manière pour lui de s’inscrire dans la double filiation paternelle et maternelle en ce que cela fait directement échos à chacun d’eux ! Et que de tout cela il n’en a jamais vraiment entendu parler, alors que c’est aussi de là qu’il vient, dans leur désir et leur histoire de couple !!

Les deux parents parurent à la fois surpris et soulagés. Il me semble –modestement et avec le doute inhérent à toute interprétation- que cette interprétation permît une considération par l’envers ce qui avait cours habituellement. De leur sentiment d’impuissance à aider leur fils puisque la problématique était celle du traumatisme de l’abandon redoublé de celui de la maltraitance de l’orphelinat, ils pouvaient se projeter dans une contribution effective au soin en en étant différemment partie prenante. Aussi, effet de nomination qui offrait peut-être par la même une réorganisation des places au sein de la famille. Envisager ces actes et ce mal-être comme une lettre en souffrance à eux destinés, ils pouvaient considérer ce garçon comme étant bien leur fils et eux-mêmes comme étant bien ses parents c’est-à-dire pas simplement des pseudo-parents tant leur légitimité apparaissait contestée de plein fouet. Ce que l’on entend assez couramment dans les cas d’adoption il me semble où en pareilles circonstances, la dimension de rejet bat son plein. Ce fut encore, en outre, la possibilité pour Mr de prendre autrement position, autant par rapport à son fils qu’à son épouse laquelle m’apparût jouer un rôle tendancieux de thérapeute de la famille.

Pour l’entretien suivant avec les deux parents à nouveau, c’est Mme qui se présenta seule, Mr ayant privilégié d’accompagner son fils à se présenter dans un nouveau lieu de stage en restauration…me disant que l’entretien précédent avait été difficile pour son mari. Je recevrai  Mr seul un peu plus tard, où il me dira qu’il communique avec son fils par sms d’une pièce à l’autre, son fils s’enfermant la plupart du temps dans sa chambre. Ajoutant que ce dernier lui avait écrit qu’il aimerait que son père lui parle de son passé… !!

 

  • L’adolescence comme signifiant et comme réel/symptôme.

Si l’adolescence n’est pas un signifiant nouveau, il semblerait revêtir un ancrage et une portée nouvelle dans les « mœurs » depuis quelques décennies à peine. Hypothèse : le temps de cette période serait lié au recul du moment d’entrer dans le monde du travail, repoussant celui de l’obligation scolaire. Etymologiquement, école vient du grec ancien  Skholé signifiant « temps de repos » en comparaison avec les périodes principielles de travail, le rythme des années scolaires étant ordonné selon celui des moissons. Or, l’école devient pour les adultes-parents le lieu des attentes, des exigences même, dans un renversement de la donne initiale : l’école n’est plus le temps de repos mais le lieu du travail lui-même,  le temps de repos portant alors sur celui des we et vacances, encore que… la tranche d’âge de 10 à 16 ou 18 ans devient celle d’une préparation/propédeutique à la vie professionnelle qui se modernise et se démocratise. Ce qu’un jeune ne peut rapporter pécuniairement par sa force de travail il aura à le promettre par sa force « intellectuelle », ceci dans une perspective grandissante jusqu’à nos jours, où la technologie et le virtuel étendent leur empire au détriment du manuel.

 

Au-delà, l’on pourrait percevoir chez les adultes l’exigence de faire au moins aussi bien qu’eux, parents, si ce n’est de ne pas faire « mieux ». En cela, l’adolescence ne serait-elle pas devenue le symptôme d’une société, portant la contradiction par exemple du même, de l’identique au plan de ce que serait le respect de certaines valeurs éducatives, et de se différencier dans le parcours… ? Après s’être portée sur les Droits de l’enfant, la société se porterait sur les devoirs de l’adolescent…dans tous les sens ! 😉 Aussi, dans ces attentes envers les ados, ceux de dépassement notamment, y aurait-il le souhait inconscient d’une rupture –ce dont ils se plaignent pourtant-avec ce qui fut pour les parents et la ou les génération(s) d’avant. Comme s’il leur était demandé de maintenir le refoulement ou déni sur ce qui n’a pu être pensé pour des plaies du passé, de l’histoire (individuelle, familiale) à coup sûr, mais histoire elle-même inscrite dans l’Histoire (les totalitarismes et leurs effets  cf Nathalie Salztman, la guerre d’Algérie notamment), refoulement donc (notamment) sur ce « reste » indicible (dimension de Réel) issu des générations antérieures. La honte en serait peut-être une illustration (« La honte est l’effet de l’atteinte portée à la figuration de l’homme au regard de chacun »). Or, ne répondant pas à ce que serait une telle demande, ce à quoi les ramènerait plutôt leurs ados, c’est justement qu’il y a de l’Autre et de la dette, et que ce travail de pensée ils ne peuvent le faire seuls, ils ont besoin des adultes pour ce faire. Ils convoquent en cela la filiation !

 

Je citerai donc Nathalie Zaltzman : les totalitarismes et les camps, l’exaltation des vertus d’un Surmoi féroce et obscène (expression de Lacan), érigeant en valeurs la haine, la délation l’impunité du meurtre, attaquaient/attaquent le capital narcissique initial, celui d’une certitude minimale d’existence pour autrui. Encore, « le lien impersonnel, l’identification survivante, ce qui s’en est transmis dans  les générations à venir, comment peut-il et comment pourrait-il ne pas intégrer cette nouvelle donne : l’homme peut cesser d’être un homme à ses propres yeux et au regard d’un autre ». « L’individu général de n’importe quelle catégorie peut entrer dans une désignation d’objet effaçable (…) soumis sans recours à une société organisée d’assassins à qui le meurtre procure une plus-value narcissique qui les met hors de la loi commune ».

« Le narcissisme primaire n’est pas d’ordre identitaire auto-référé. La racine, la source pulsionnelle du narcissisme primaire est dans l’identification inconsciente, propriété générale des êtres humains, qui se transmet, qui s’enrichit ou souffre par l’histoire générale de l’humanité. Ce narcissisme se nourrit aux mises en sens que cette histoire se donne d’elle-même. »

Manière d’image
r en somme, en cela, comment chaque Un adolescent serait aux prises avec les traits singuliers de l’histoire familiale, en cela du côté du signifiant, ainsi qu’à l’indicible de cette même lignée raccordée à l’Histoire, donc aux prises avec ce Réel. Au sens de  deux angles d’approche de des dimensions du Signifiant et du Réel sans les réduire à cela bien entendu. Et l’adolescence comme symptôme pourrait en notre époque recouvrir ces enjeux et problématiques liant signifiant et jouissance… ?!

Pour reprendre la dimension du sexuel, d’une part, du surmoi féroce d’autre part, y aurait-il retour ou émergence de ces aspects à travers la figure du monstrueux (ce qui ne peut pas ne pas sauter aux yeux, en mettre plein la vue) merci à Sophie Darne pour cette nomination ou désignation, je pense à la figure du dit pervers sexuel notamment, et des divers manifestations corporelles propres à l’adolescence : scarifications, anorexie, addictions, monstrations et agirs sexuels etc.. à savoir -pour reprendre l’expression de Jean Bergès- à travers le réel des corps.

Et d’ailleurs, l’on pourrait relever des effets de mode quant à ces manifestations, comme si les adolescents renvoyaient à un tissage symbolique et imaginaire autour de ce réel. Cela m’évoque une situation où je me permis l’interprétation « de la position sacrifiée de la mère à celle scarifiée de l’ado, il n’y aurait qu’une interversion de lettres (de l’être) ». Dimensions de l’objet a, de l’altérité, de l’obscène plutôt que l’abject. Retour du réel comme forclos du symbolique ?

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