Journée AF Lyon du 14/°6/14

Commençons par éclaircir le côté énigmatique du titre. C’est d’abord une allusion à l’image des bulles de savon irisées qui font la joie des enfants : elles sont à la fois miraculeuses, fragiles, et on espère toujours que se prolonge leur apparition. Bulle est aussi la sphère longtemps tenue pour être la forme géométrique parfaite et la plus résistante. Bulle est encore l’image d’un retrait protecteur dans un monde intérieur où il est permis de rêver. Enfin il y a les minuscules bulles d’air dans l’eau des rivières et des lacs dont elles font des milieux favorables à la vie[1].Toute cette polysémie poétique figure de façon allusive une voie de résistance à la poussée normative qui traverse le champ social et des institutions  de soin psychique en particulier.

 

L’idée est simple : au sein du management généralisateur ne cessent de se constituer des unités vivantes et suffisamment protégées pour qu’on puisse travailler d’une façon humanisante. Quand on regarde d’un peu près ce qui se passe autour de nous, on peut découvrir une multitude de ces bulles plus ou moins visibles au cœur de la machine à gérer et évaluer. C’est en particulier grâce à elles que ça continue à marcher et que la pulsion de mort qui hante l’obsession organisatrice, est contenue.

 

Profil des bulles

Le propre de ces bulles est de ne pas être modélisables. Elles sont des inventions chaque fois nouvelles, fruits de la contingence, d’histoires locales et de rencontres au sein des organisations de soin. Il est seulement possible de tenter un relevé de leurs caractéristiques les plus fréquentes :

·      Une communauté où le travail est réellement partagé et chacun peut parler à tous (au plus une vingtaine de membres ?).

·      Un projet en remodelage permanent par la communauté de terrain.

·      Une frontière entre un dehors gestionnaire et un dedans centré sur son activité. L’étanchéité protège des ingérences et intrusions directes du management et en même temps prend appui sur une relative indifférence aux mots d’ordre et passions institutionnelles. Elle assure de bonnes défenses immunitaires.

·      Un ou deux traducteurs-négociateurs qui assurent le lien avec l’organisation englobante et la hiérarchie, et transposent les injonctions. L’une des modalités de traduction peut consister à se demander d’abord en quoi une injonction gestionnaire peut aussi être utile au projet local et n’être pas seulement une perturbation.

·      Un mode de réponse aux injonctions règlementaires sous forme du minimum de conformité qui rassure les autorités et permet d’assurer l’ordinaire. La passivité et la faible réactivité protège leur existence discrète des bulles.

·      Elles se font connaitre de préférence par présentation directe, orale, personnelle si possible, de ce qu’elles font. En particulier avec les gestionnaires elles parlent et écrivent le moins possible. Elles répondent de ce qu’elles font, ce qui est autre chose que l’évaluation objectivante.

On peut appeler ruse – ce que les Grecs appelaient Metis et qui n’est pas tromperie – ce positionnement des bulles qui composent avec l’idéal gestionnaire dans la juste mesure qui permet de continuer d’exister et d’avoir la paix, sans céder sur l’essentiel qui est l’humain comme sujet. Ce jeu sur la frontière fait la précarité des bulles, leur force et leur fragilité. Il assure un fragile abri à ce qui nous intéresse ici[2], une place pour la psychanalyse dans les lieux de soin.

 

Témoigner de la création de lieux d’accueil et de soins

Seul le cas par cas, peut témoigner de l’existence de tels collectifs de soins. Ils ne sont ni modèles ni exemplaires, ni généralisables ; ils se contentent de traverser le temps en rendant le mieux possible le service qui leur était demandé.

Une version de bulle dont je peux témoigner se consacre à la rééducation de bébés ayant un handicap moteur[3]. Il y est question de consultations neurologiques, d’orthopédie, de séances de rééducations, de kinésithérapie, d’orthophonie, de psychomotricité, d’ergothérapie, d’accompagnement social, éducatif, psychologique. De ce point de vue rien il ne s’agit que d’un très classique centre de soins ambulatoires

.

L’originalité est le dispositif qui conjoint dans un même bâtiment un centre de soins pour bébés avec un handicap moteur, un Camsp, et une crèche de quartier. Ce qui à l’époque de la création était une invention, est le fruit de la pure contingence et de la surprise clinique.

Alors qu’une mère et son bébé s’enfermaient dans un retrait mélancolique au fond de l’appartement familial, l’éducatrice qui les accompagnait, a essayé d’inscrire ce garçon dans une garderie. Conséquence des appréhensions de la garderie, la condition a été qu’elle reste présente pour s’occuper de lui. Jouant avec lui au milieu des autres, il lui est arrivé d’oublier un moment de s’intéresser à de lui. La vigilance finissant par la ramener vers lui, sa surprise a été de constater que l’enfant tétraplégique qu’on lui avait confié, s’était saisi d’un jouet et s’occupait tout seul. Comment y était-il parvenu ? C’était « un mystère à favoriser et non pas à éclaircir »[4].

L’effet de cette surprise sur le service a donné l’orientation autour de laquelle s’est ensuite structuré le travail. Recevoir des enfants à cause de leur handicap pour leur donner les rééducations appropriées contribue aussi à les aliéner à ce handicap. Dans un autre contexte un jeune garçon de 7-8 ans à qui je demandais son nom en début de consultation, m’a répondu je suis «dyslexie ». Inutile de souligner qu’il était sur-rééduqué. Le handicap devient le nom de ces enfants, ce qu’avait très bien interrogé le Dr Graber[5], ancien chef de service du 9ème secteur de pédopsychiatrie du Rhône devenu 11ème secteur par magie bureaucratique.

Le dispositif qui consiste à conjoindre le lieu de soin et le lieu de vie, a inscrit dans les murs et dans les pratiques un repérage fondateur sur la division du sujet : être à la fois handicapé et un enfant sujet.

Le voisinage immédiat d’un lieu de soin et d’un lieu de vie entraine un va et vient permanent des enfants qui d’un côté reçoivent leurs soins et de l’autre vivent avec d’autres enfants sans qu’il soit fait cas de leurs déficiences. On fait avec mais ce n’est pas l’objet de leur présence. Comme dans toutes les crèches on dort, on joue, on pleure à l’occasion, on mange et on change la couche. Prises du point de vue de la crèche les rééducations sont plus un dérangement qu’un devoir.

Ce qui ne cesse de surprendre c’est que les progrès se manifestent le plus souvent à la crèche dans la cohue des enfants et non en rééducation. Lorsque ça se passe ainsi c’est entendu par les équipes comme une confirmation du dispositif.

Cet engagement de la division subjective conce
rne aussi celle des rééducateurs. Elle leur permet par exemple d’accepter assez tranquillement les refus de rééducation que manifestent pleurs, cris ou endormissements intempestifs. Ils peuvent continuer à recevoir les enfants imperturbablement pour faire autre chose que leur métier technique, jouer par exemple, chanter des comptines ou méditer silencieusement.

Toujours en suivant le fil de la chance donnée au sujet par le dispositif, un déplacement signifiant s’est opéré à partir de l’idée de « synthèse ». L’objet de la synthèse est l’enfant, l’enjeu est l’unification de l’image, même supposée scientifique, que les soignants se font de lui. En passant à l’idée de « coordination des soins » l’accent s’est déplacé vers les rééducateurs en les invitant à témoigner de là où ils en sont, c’est-à-dire à parler d’eux. Les discordances peuvent être une chance pour l’enfant : il est à la fois toutes et aucunes des représentations qu’on a de lui. Se parler permet que ni les discordances ne soient écrasées sous un consensus forcé ni que se déclenchent des conflits professionnels indémêlables. S’il y a des effets de vérité pour l’enfant, ils sont hors image, hors intentionnalité des rééducateurs, dans les interstices des discordances.

Toujours dans l’ordre des signifiants et des pratiques qu’ils orientent, une grande place est donnée à l’idée de « porte-parole ». En partant de l’idée que le très jeune enfant, l’infans, est porté par la parole d’un autre maternel et paternel qui le représente, la fonction de porte-parole est reconnue et formalisée dans les pratiques. Le médecin reçoit seul les parents et mais il représente l’équipe car au préalable s’est tenue une « réunion de coordination ». Les éducatrices pour leur part naviguent entre service, domicile, crèche ou école et sont garantes qu’entre tous les lieux où vit l’enfant, on se parle. Sans oublier la réunion d’équipe hebdomadaire presqu’uniquement consacrée à échanger des nouvelles au jour le jour des enfants.

Enfin aucun évènement n’est a priori « indésirable », ce qui peut se formuler autrement aussi de façon un peu abrupte : « les enfants et les parents ont toujours raison ». L’appui mutuel de l’équipe permet d’accueillir comme légitimes  de la part des enfants des mois de pleurs et de colère, des passivités  et des refus  incontournables. De la part des familles, des accusations et dépréciations sévères, des exigences sans limites, des mises en concurrence avec d’autres soins, des surinvestissements et des clivages entre éducateurs, des absences sans raison, etc…Aussi désagréable ou écrasant que ce soit, il s’agit de ne pas contrer mais de laisser se déployer ce qui cherche à trouver son lieu d’adresse, à se constituer comme symptôme transférentiel et par là à se rendre lisible. Bien que ce soit souvent plus difficile à traiter c’est aussi vrai des crises, conflits alliances entre soignants comme le montrent par exemple les travaux de Jean Peuch-Lestrade.[6].

 

Deux déplacements conceptuels de l’idée d’institution

Pour dépasser le cadre du témoignage et faire un pas de plus nous pouvons faire un détour pour réévaluer la notion d’institution et la place que peut tenir la psychanalyse.

Les contorsions sur l’instituant et l’institué n’éclairent pas forcément ce dont il s’agit. Lorsque l’institution a pour objet sa propre possibilité on se trouve en pleine tautologie ou autrement dit en pleine idolâtrie de l’institution.

Quand on retourne aux usages anciens du terme on trouve le latin « in-statuere », tenir debout, avoir un lieu. L’évolution du terme institution conjoint deux significations : fonder, instaurer d’une part et de l’autre établir une communauté de vie. A la jonction des deux on trouve élever, éduquer d’où instituteur. Il s’agit d’instaurer  l’homme debout.

Se décaler de l’Institution au sens absolu conduit à l’envisager comme un verbe avec un complément. Le complément par excellence est le sujet humain. Chez Pierre Legendre, reprenant la tradition romaine, c’est « instituer la vie », « vitam instituere ». Toute son œuvre est le déploiement de ce point source :

« Instituer le sujet- instituer la vie selon l’expression romaine classique, jeter les bases de la vie, la fonder comme sujet- c’est faire jouer la loi du langage et du sujet de la parole. Concrètement faire jouer la loi du langage c’est faire jouer le mécanisme de la filiation c’est-à-dire construire selon une autre expression elle aussi traditionnelle « les fils de l’un et l’autre sexe »[7].

En prenant l’institution du sujet comme point pivot, il parait possible de s’y retrouver un peu dans le champ de l’institution. Dans l’organisation d’un collectif soignant la question majeure à se poser est alors : quels sont les effets de subjectivation, de désubjectivation ? Comment se produisent-ils ? Sachant que ces effets sont enchevêtrés et qu’ils concernent tout le monde : personnels, patients, familles, correspondants gestionnaires, etc…

Nous pouvons laisser ces questions en suspens pour l’instant pour nous intéresser à un autre déplacement de la notion d’institution. Il s’agit maintenant de son contenu, ce qu’on a l’habitude de désigner comme l’institué.

S’efforçant de tirer les lignes de force  qui orientent M. Foucault dans ses grandes études sur la folie, la surveillance, la sexualité, G. Agamben retient la notion de dispositif. « J’appelle dispositif, écrit-il,  tout ce qui a d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants »[8].

 Là où on cherchait en vain l’unité et la cohérence de l’institution, se déchiffrent les dispositifs. Leur réseau hétérogène est traversé de logiques disparates : « Pas seulement les prisons, les asiles,…les écoles, la confession, les usines, les disciplines, les mesures juridiques, dont l’articulation avec le pouvoir est évidente, mais aussi le stylo, l’écriture, la philosophie, l’agriculture, la cigarette, la navigation les ordinateurs, les téléphones portables et pourquoi pas le langage lui-même, peut-être le plus ancien dispositif… ». Dans cette mise à plat à la Prévert, il s’agit au fond du défilé des aliénations par lesquelles se constitue le sujet : « Je propose une partition générale et massive de l’être en deux grands ensembles… : d’une part les êtres vivants…, de l’autre les dispositifs à l’intérieur desquels ils ne cessent d’être saisis…Entre les deux comme tiers, les sujets ; j’appelle sujet ce qui résulte de la relation, et pour ainsi dire, du corps à corps entre les vivants  et les dispositifs. »

Ici se croisent les chemins empruntés par P. Legendre et G. Agamben: c’est par l’aliénation nécessaire de la vie dans les dispositifs qu’a lieu l’institution de la vie, c’est-à-dire l’appel du sujet.

 

Les bulles la psychanalyse et le sujet

Cette esquisse de déconstruction de la notion d’institution nous ramène à ces mini-communautés de travail que je propose d’appeller les bulles et au rôle que peut jouer en leur sein la psychanalyse. Si on retient l’hypothèse de l’institution comme instauration du sujet, la psychanalyse  n’est plus l’étrangère d
’une organisation invitée à intervenir dans une fonction de régulation ou d’experte en analyse dite institutionnelle. Elle se trouve directement engagée dans l’enjeu commun qui est la subjectivation.

L’apport propre de la psychanalyse est alors triple :

  • Rappeler l’orientation vers les effets de subjectivation.
  • Inspirer des nouages inédits de dispositifs au cas par cas.
  • Rendre lisible dans  le transfert et par les symptômes le sujet de l’inconscient.

Pour que la psychanalyse s’inscrive dans la bulle dont je vous ai donné dispositifs structuraux  quelques conditions ont été réunies :

*qu’il y ait au moins un psychanalyste, car il n’y a pas de psychanalyse sans psychanalyste, sauf à la réduire à un discours. Dans le cas présent interviennent trois psychanalystes: le directeur, le consultant des enfants et des familles et le superviseur qui assure l’analyse de la pratique.

*que la supervision s’adresse à tous sans distinction ni exception. Ainsi s’inscrit que le transfert des enfants et des familles est polarisé par l’ensemble du collectif, ce que Fr. Dolto appelait transfert sur le lieu.

*que le nouage des dispositifs ne cesse de se repenser en raison de l’hystérisation contemporaine qui multiplie les dispositifs en suppléance au défaut de fondement.

Suivons de nouveau G .Agamben. Ce qu’il appelle les dispositifs sont multiples, hétérogènes et en mutation constante. On comprend mieux le déclin de l’institution au sens ancien, la passion de l’un. L’individu – qui n’est pas le sujet de l’inconscient- peut  « être le lieu des plusieurs processus de subjectivation : l’utilisateur de téléphones portables, l’internaute, l’auteur de récits, le passionné de tango, l’altermondialiste, etc. Au développement infini des dispositifs de notre temps correspond un développement tout aussi infini des processus de subjectivation. Cette situation pourrait donner l’impression que la catégorie de la subjectivité propre à notre temps est en train de vaciller et de perdre sa consistance, mais si l’on veut être précis il s’agit moins d’une disparition ou d’un dépassement que d’un processus de dissémination qui pousse à l’extrême la dimension de mascarade qui n’a pas cessé d’accompagner toute identité personnelle ».

La capacité d’invention des bulles peut répondre à cette exigence anarchique autrement que par la normalisation du management. Elles s’avèrent capable d’accueillir l’incroyable diversité des situations, des réseaux et des demandes des patients qui arrivent.

Terminons sur l’idée de résistance. Non seulement ces organisations tiennent le coup mais elles répondent aux exigences du sujet moderne. Faisons leur éloge, et accueillons les raisons qu’elles donnent d’agir et d’espérer des lendemains


[1] Peter Sloterdijk, Sphères, Fayard, Paris 2002

[2] « Extension du domaine de la psychanalyse ».Journée d’Analyse Freudienne du 14 juin 2014 à L’Hôpital Psychiatrique St Jean de Dieu, Lyon.

[3] Camsp des enfants déficients moteurs et crèche « Le jardin des enfants »– ARIMC, Lyon.

[4] Jules Supervielle,

[5] Jean-Luc Graber, L’enfant, la parole et le soin, Erès, Ramonville Saint-Agne, 2004, p.115

[6] J. Peuch-Lestrade, L’analyse des transferts sur l’institution,

[7] P. Legendre, Autour du parricide, éd Van Balberghe, Bruxelles, 1995, p. 106.

[8] G. Agamben, 2007, p.30.

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