Marie Claude Baïetto "Introduction à l’interprétation"

Introduction à la journée de Grenoble : “Champ et destin de l’interprétation

Interprétation vient d’un mot latin (interpretatio) qui veut dire explication, traduction, action de démêler. Freud a commencé à utiliser ce mot à propos de l’interprétation des rêves, mais aussi de l’interprétation des névroses.

« Je prétends que le rêve a une signification et qu’il existe une méthode scientifique pour l’interpréter » ( Traumdeutung, p.93, ch. II) avance Freud, tout en précisant qu’il traite le rêve comme les autres symptômes.
L’attention du rêveur sera dirigée vers les différentes parties du contenu du rêve pour que surgissent des représentations non voulues, et qui seront considérées sans aucune activité critique.
C’est le rêveur qui donc associe et analyse, le travail sur le rêve est bien celui du rêveur.
Freud indique encore en 1938 dans L’abrégé de psychanalyse  que l’interprétation du rêve est possible seulement avec « le secours des associations que le rêveur  lui-même ajoute aux éléments du contenu manifeste ». Se dégage alors son contenu latent, inconscient.

L’interprétation concerne aussi toute manifestation qui peut renvoyer à un contenu également inconscient, tels les lapsus, les actes manqués, les mots d’esprit, et les symptômes en général.

L’interprétation dans une cure chez Freud présente, me semble-t-il,  deux dimensions :

-celle qui déchiffre, par exemple le complexe d’Œdipe, donc elle apporte au patient une explication sur le dit complexe ;
-celle que l’on trouve dès la Traumdeutung, avec l’attention portée sur les mots, le jeu sur les mots à double sens, voire à plusieurs sens.

Mais il y a un autre terme utilisé par Freud, c’est celui de construction qu’il présente dans un texte tardif : Constructions dans l’analyse (1937).
C’est un terme que Freud préfère à celui d’interprétation et qu’il réserve « à la manière dont on s’occupe d’un élément isolé du matériel, une idée incidente, un acte manqué, etc. »
On parlera de construction « quand on présente à l’analysé une période oubliée de sa préhistoire »…

D’après des indices donnés par le patient, indices échappés à l’oubli, l’analyste « devine, ou plus exactement, construit ce qui a été oublié ». En communiquant ces constructions, l’analyste les accompagne d’explications.

Un bel exemple de construction se trouve dans le texte de Freud sur  le fantasme « Un enfant est battu » (1919).
La deuxième phase « Je suis battue par le père » (à caractère masochiste) qui est la plus importante par ses conséquences, en aucun cas n’est remémorée.

Malgré cet exemple plutôt opportun, les constructions et interprétations de Freud nous apparaissent aujourd’hui, il faut bien le dire et comme le souligne Lacan dans le séminaire, livre V, (Les formations de l’inconscient, 16/4/1958) souvent forcées, directives, voire à côté.

Nous retient davantage l’attention que Freud a portée aux mots, aux mots à double sens, voire à plusieurs sens, aux jeux de mots, et aussi à l’équivoque.

Dès « Les études sur l’hystérie », on en trouve de nombreux exemples concernant les symptômes de conversion.

La Traumdeutung fourmille d’illustrations concernant les jeux de mots. L’une parmi d’autres dans le rêve de l’injection faite à Irma où s’enchaînent des mots qui n’ont pas de lien de signification. Elle est reprise souvent dans le texte du livre, il s’agit de propylène, lié à  amylène présent dans le rêve et à Propylées. Dans le même rêve, il y a le mot solution qui renvoie à ses deux sens différents.

Je citerai encore l’équivoque  de Wegen, à cause de, et Wagen, voiture, dans l’analyse du petit Hans, qui a conduit le petit garçon, de la phobie des chevaux – il disait tout le temps « à cause du cheval, … j’ai attrapé la bêtise » – à la phobie des voitures.

Dans ce cas la différence porte sur une seule lettre. Or Freud a attiré l’attention sur la lettre elle-même, et un rôle particulier de celle-ci au niveau de l’inconscient.
On connaît dans l’analyse de l’Homme aux loups le rôle de la lettre W, qui est dans Wespe, liée à travers le mot tronqué d’Espe que prononce l’homme aux loups, aux initiales du patient, SP. Le W qui chute se rapporte la castration, remarque Freud. Mais il s’agit bien ici d’une interprétation à la lettre.

Lacan va reprendre de Freud cette dimension des jeux de mots et de l’équivoque, appuyée sur sa théorie du signifiant. L’interprétation analytique doit porter sur le signifiant pour que recule le symptôme, dit-il en 1974 dans La Troisième.

Car «  …à nourrir le symptôme, le réel de sens, on ne fait que lui donner continuité de subsistance. C’est en tant au contraire que quelque chose dans le symbolique se resserre de ce que j’ai appelé le jeu de mots, l’équivoque, lequel comporte l’abolition du sens, que tout ce qui concerne la jouissance, et notamment la jouissance phallique, peut se resserrer » (La troisième, 1974).

Ce qui est fondamental donc pour Lacan, ce n’est pas l’interprétation qui apporte une signification, mais c’est l’équivoque. « Elle n’est pas faite pour être comprise, elle est faite pour produire des vagues » (Conférences et entretiens », 1975).

Marie-Claude Baïetto

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