Il s’avère que la question du progrès n’est pas aussi simple qu’il pourrait y paraître. L’équivalent le plus évident en apparence serait celui d’un mieux, mais pour qui et dans quelle direction ? Actuellement, par progrès, on aurait tendance à entendre essor ou développement ou…. Croissance. Toujours est-il que l’idée de progrès semble liée à la civilisation, à un plus de civilisation, mais là encore se pose la question ; est-ce aussi simple ? Ne serait-que parce que l’idée de progrès ne semble pas s’accorder avec l’idée de crise. Pourquoi donc les crises qui semblent s’originer du progrès supposé et peut-on alors parler d’une évolution positive de la civilisation si c’est la crise qui en résulte ?

Je m’en tiens là pour les questions mais je précise que mon propos n’est pas sociologique, loin de  là car il concerne avant tout la place symbolique ou l’ordre symbolique dans lequel un sujet est pris par le discours qui l’organise. De plus il est important de pouvoir déceler ce qui sépare irrémédiablement un discours (ou système) sensé générer un progrès et un discours qui serait un progrès en soi. A ce titre, il faut reconnaitre une qualité au discours capitaliste : il se propose de générer un progrès incessant. Pour ce qui concerne le discours du psychanalyste, je laisse la question en suspens pour le moment, sans savoir si j’y répondrai clairement, ce qui est mon intention, mais si s’en tenir à poser le plus précisément cette question n’est pas déjà un pas essentiel.

Le discours et l’idée d’un progrès :

En suivant LACAN, on ne peut se référer qu’à une seule structure, celle du sujet dans son rapport au Grand Autre, au petit autre, au manque qui sous-entend le désir et la perte et à l’inconscient, ainsi qu’un certain mode de défense dominant contre l’angoisse qu’à la suite de FREUD, LACAN va reprendre comme le refoulement, le louche refus et la forclusion. Mais avec le concept de discours, Lacan introduit une variable importante dans l’organisation du sujet qui pouvait jusque-là sembler simple et claire. Sans remettre en question la structure du sujet, le discours dans lequel il est pris peut en modifier l’économie et l’on peut alors postuler qu’un sujet peut être pris dans des discours successifs différents sans que  sa structure ne soit en cause. La variable serait alors économique et pas structurelle. Ce qui est alors certain, c’est que si la psychanalyse existe, c’est bien pour cela, rien avant que FREUD ne la fonde ne semblait en être une trace originaire, sinon à nous référer aux écrits des mystiques ou des philosophes qui n’annoncent pas la psychanalyse mais en évoquent déjà quelque chose du côté de la position du sujet. Avec l’assomption de la psychanalyse, une économie nouvelle du sujet est dès lors supposée possible, toute l’ambiguïté du terme « supposé » étant à retenir. On peut ainsi évoquer la révolution française ou la révolution bolchévique pour réaliser que changer la place du maître oblige à réaménager l’économie du sujet mais ne va pas sans poser de problèmes et annoncer une ou des crises à venir.

Quels rapports dynamiques peut-on donc penser entre la structure d’un sujet et les discours dans lesquels il peut être pris au fil de son histoire, étant entendu que si des discours peuvent alterner ou se succéder, ils ne peuvent pas se combiner voire s’inscrivent dans une certaine exclusivité provisoire ou de longue durée.

Dans le séminaire de 69/70 « L’envers de la psychanalyse » (éd. Le Seuil), on peut noter que jusqu’au chapitre IV, Lacan ordonne les quatre discours qu’il repère en mettant celui de l’universitaire en premier, ce qui lui permet de  respecter au plus près la rotation des quatre signes qui les composent, mais au chapitre V, il va modifier cet ordre pour mettre en premier le discours du maître et il se tiendra très régulièrement à cette position qui lui permet de commencer la série en mettant S1 en haut à gauche, donc au départ de la série, mais surtout, je pense que LACAN abandonne une logique formelle pour s’attacher à une logique structurelle du sujet qui peut laisser penser à une historicisation des discours. Tout aurait commencé par le discours du maître ? Tout peut-être pas, on le verra plus loin, mais pour le sujet, cela aurait commencé par le discours du maître.

Le discours du maître :

C’est un discours qu’on peut donc considérer comme celui par quoi cela commence, où le signifiant-maître est en place de semblant, c’est-à-dire que la castration peut être sans effet en tant qu’il y en aurait un qui pourrait ne pas être castré, mais à une condition, c’est qu’il y ait des esclaves pour prouver que cela est ainsi, ces derniers lui sont donc soumis et le sujet ne peut s’identifier au maître mais il peut se tenir à l’abri de sa toute puissance qui lui devient indispensable pour exister. Si les esclaves ont un savoir, c’est celui de ce qui est bien pour le maître qui, lui, partiellement dégagé des contraintes peut s’occuper d’un autre savoir, celui qui s’appelle la science. On retrouve là le schéma de la genèse : Dieu tout puissant s’ennuyait, alors il a créé l’homme. Lequel a alors le plus besoin de l’autre ?

Le discours de l’universitaire :

Paradoxalement, dans ce discours, c’est le savoir qui est en place de semblant quand le signifiant-maître en place de vérité confine au réel, le sujet n’a donc rien à dire ou à redire. La subjectivité est rejetée au profit d’une généralisation, d’une universalisation qui s’imposerait au plus grand nombre, le sujet ne pouvant alors se révéler que dans la répétition, la reprise à son compte d’un savoir auquel il se soumet. Un savoir pour tous, comme le bien de tous serait le bien de chacun, c’est un progrès indéniable en tant qu’il atténue le discours du maître et en change profondément l’économie mais en maintenant un rapport dominant-dominé qu’il remet en question sans l’effacer. Ce progrès se paie de la mise en berne de la subjectivité et l’enferme dans un sévère conditionnement par une universalisation du sujet et une mise à l’écart de sa particularité. C’est donc un progrès qui se paie d’une dimension quasiment sadienne.

Le discours de l’hystérique :

L’hystérique ne se laisse pas aliéner par la recherche du savoir, il le laisse dans le silence et de ce fait, le maître comme l’universitaire sont châtrés. C’est du signifiant-maître que jouit l’hystérique et ainsi, il révèle une dimension jusque-là ignorée, celle du sexuel et du phallus. Le discours de l’hystérique redonnerait au sujet une possibilité de se constituer d’un désir de savoir. Ce savoir, le maître l’avait confisqué, l’universitaire en avait usé comme moyen de contrainte, l’hystérique le rendrait au sujet ? Cela peut être un autre pas vers un progrès mais là encore, il y a une contrepartie, car si cela produit un désir de savoir, ce savoir, c’est l’hystérique lui-même qui le détient sous une forme particulière qui serait : « bien-sûr, mais ce n’est pas ça que tu veux », donc tout en faisant mine de le reconnaitre chez l’autre, il le lui dérobe car il se met en place d’être le détenteur de l’objet désiré en tant qu’il ne peut, cet objet, que se dérober. Le rapport de domination n’est donc plus : un qui l’a et l’autre qui ne l’a pas mais l’instauration d’un hiatus entre ce qui est désiré et ce qui peut être obtenu, cela se paie donc du symptôme en tant qu’il n’y a pas de rapport sexuel.

Pour résumer l’effet de ces trois discours, on peut donc évoquer trois formes d’exploitation, l’une par la toute-puissance, une autre par la
maîtrise trompeuse et une troisième par le leurre. Le sujet semble y gagner de la place en étant de moins en moins ignoré, mais l’individu court le risque de passer d’une place imposée à une place plus libre mais moins définie. Ces trois modes d’économie du sujet peuvent sembler antinomiques mais ils peuvent cependant cohabiter de façon latente ou manifeste chez chaque sujet. Ainsi, tout progrès porte en lui le noyau du « dé-progrès » (pour ne pas utiliser le terme de régression trop marqué théoriquement) un mode qui pouvait sembler dépassé pouvant se manifester quand il y a crise par exemple.

Par contre, si ces trois modes ne cohabitent pas et qu’un sujet reste fixé sur un seul, n’est-ce pas ce qui génère un mode pathologique parmi les trois auxquels se réfère la clinique psychanalytique ?

Le discours du psychanalyste :

Il était intéressant qu’il advienne après le discours de l’hystérique car on peut penser qu’il en est un peu la conséquence, même si c’est le discours capitaliste qui est souvent mis à cette place, ce qui n’est pas faux non plus. L’intérêt c’est que le discours du psychanalyste est le seul qui tient à distance la fonction phallique comme réalisation du sujet alors que l’objet est en place de semblant et le savoir en place de vérité ce qui permet d’entendre « inconscient » là où se veut du savoir. Il n’y a donc pas de vérité qui vaille, ce qui oblige le sujet à affronter un certain désarroi. « Aimer la vérité, c’est l’amour de cette faiblesse […] L’amour de ceci que la vérité cache et qui s’appelle castration […] La vérité c’est l’impuissance ». J.LACAN « L’envers de la psychanalyse » (éd. Le Seuil). Ce n’est donc plus d’impuissance dont se fondera le discours du psychanalyste mais d’impossible. Ce n’est plus dans un rapport d’exploitation ou de dominant à dominé que cela se joue, mais dans la possibilité pour le sujet de prendre la mesure de ce dont il est le jouet et d’avoir la possibilité de se positionner dans un tout autre rapport à l’autre et à l’Autre, ce que Lacan évoque comme : « la possibilité pour le sujet d’infléchir son destin en lui redonnant la possibilité d’acter un renouveau et d’une impuissance éprouvée retrouver une capacité de symbolisation qui définira un impossible comme tel » (non édité).

La castration n’opère plus comme manque de l’objet de satisfaction mais devient le support même de la place occupée par le sujet, elle n’est plus une instance en trop qu’il faut éliminer ou compenser mais devient l’essence même de la place occupée. Le savoir en place de vérité n’a pas d’autre effet.

Le discours du psychanalyste est donc bien une alternative aux autres discours. Est-ce un progrès possible pour le sujet ? Ceux qui sont passés par l’analyse peuvent le penser, quelques personnes non analysées le peuvent aussi, mais les conditions en sont drastiques et ce discours peut-il faire lien social en tant qu’il ne se réalise que dans l’entre-deux du transfert ? Winnicott, Dolto et quelques autres ont peut-être essayé quelque-chose de ce côté, mais n’est-ce pas une vérité qui en a été retenue et comment ne pas tomber dans ce piège ? Par contre, que des vérités absolues soient amenées par des mouvements nouveaux  (science ; appel à la nature ; défiance du système) cela peut provoquer une ouverture vers un discours qui n’aliène pas le sujet. Ces questions restent entières. Par contre, je relèverais la dimension assez peu stable de ce discours du psychanalyste, ce qui n’est pas sans effet sur les institutions et associations dans lesquelles ceux qui l’exercent tentent de se retrouver, car savoir y faire avec le symptôme et intégrer la castration comme condition essentielle du sujet demande de renoncer aux autres discours donc aux autres économies du sujet.

Pour clore ce travail, je ferai deux remarques. La première concerne le discours religieux. Le religieux ce n’est pas l’église. Si Lacan n’a pas élaboré le discours religieux ce n’est pas par hasard car pour lui le religieux se situe toujours comme point de départ, point originaire donc avant le discours de l’église qui n’est qu’un discours du maître. On trouve cela dans Ornicar ? (n° 20/21) dans un texte qui s’intitule « Mr A » :  « Sachez que le religieux va faire un « boom » dont vous n’avez aucune espèce d’idée, parce que la religion, c’est le gîte originel du sens ». Le religieux serait là avant le discours et ne prendrait une forme de lien social qu’au prix d’une aliénation, attendant son heure pour tenter de revenir sous une forme qui se voudrait « pure ».

L’autre remarque concerne le discours capitaliste qui, lui, ne demande pas au sujet de se fonder sur le principe de castration, de manque fondamental mais qui prend plutôt le contre-pied de cette position et qui aurait tendance à forclore l’idée du manque et qui ne peut en sortir qu’en prônant l’idée de progrès comme un passage à autre chose et à un mieux auxquels ne peuvent répondre que l’industrie, la médecine et la science sous la forme d’un plus, sinon la supercherie se verrait. Ainsi, un plus, un progrès vient pallier à un manque, la crise est donc inévitable car cela ne peut durer toujours.

Pour conclure :

Il y a trois états cliniques (on dit souvent trois structures). Arrivés à la troisième on ne pourrait que tourner en rond et c’est là qu’on peut situer l’alternative freudienne qui a proposé une chose incroyable en affirmant que le progrès ne se tient pas dans la recherche d’un plus mais dans la position de se tenir dans les limites du psychique en reconnaissant que l’inconscient n’est pas porteur de la possibilité de quelque-chose de plus mais d’un faire autrement. Si je ne me trompe, il appelait cela « le roc de la castration ». Est-ce la condition d’un progrès ?

 

                                                                                         Michel FERRAZZI

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