Journéede Nice du 15 mars 2014

Je vais commencer par définir ce qu’est l’Action Educative en Milieu Ouvert (AEMO)
A la demande des juges des enfants, dans le cadre de la protection judiciaire de l’enfant, le service AEMO assure une mission d’assistance éducative auprès des familles, si la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur est en danger, ou si les conditions de son éducation ou de son développement physique, affectif, intellectuel et social sont gravement compromises ( article 375 du Code Civil )

Le service AEMO a en charge plusieurs missions :
– apporter aide et conseil à la famille, afin de surmonter les difficultés matérielles ou morales qu’elle rencontre
– suivre le développement de l’enfant et d’en faire un rapport au juge, périodiquement (article 375-2 du Code Civil)
Le service AEMO est constitué de cinq équipes intervenant sur l’ensemble du département. Chaque équipe est composée de la façon suivante :
– un chef de service
– une secrétaire
– huit éducateurs spécialisés
– deux psychologues
– une conseillère en Economie sociale et familiale
– un agent de service
Entre 120 et 180 enfants sont reçus en continu par l’équipe
Le service AEMO reçoit chaque année environ 1200 enfants
L’éducateur se trouve à la croisée des chemins entre le juge, le mineur, les parents et la hiérarchie. Du fait de cette position inconfortable, il lui est nécessaire, voire indispensable de disposer d’un lieu de réflexion pour parler de ce qu’il engage professionnellement et subjectivement.
Qu’il s’agisse de VAD, d’entretien avec un ou des parents réticents, avec un jeune non coopérant, de décider d’une orientation, ou d’un placement, le réel est lourd à porter.

Le professionnel a besoin de nommer ce qu’il lui arrive, de restaurer son être, d’exprimer ses doutes face à des décisions lourdes de conséquences. Il y a un moment pour cela, c’est la réunion d’équipe
Joseph Rouzel (éducateur spécialisé, psychanalyste, directeur de l’Institut européen psychanalyse et travail social de Montpellier) reprend l’étymologie scandinave skippa , terme de marin à l’origine, c’est l’équipage d’un bateau « Mais, encore lui faut-il disposer de l’équipement adéquat et surtout que l’on se soit mis d’accord sur la direction à suivre. »
L’équipe a besoin d’un intervenant extérieur, observateur, dont la fonction est de mettre des mots sur le réel auquel les éducateurs sont confrontés, de repérer les effets imaginaires qui bloquent l’avancée des situations.
De telle sorte que la réunion de synthèse soit « Le lieu d’une dialectique, d’une mise en tension où la confrontation du subjectif et du collectif fabrique du nouveau ». Cet intervenant choisi par l’équipe est le superviseur.
Si la séance de supervision est collective, le superviseur écoute le professionnel au un par un. Il s’agit d’écouter (étymologie : tendre vers) l’autre, cela demande de l’attention (étymologie : du latin vulgaire ascultare qui a donné auscultare = ausculter). Il s’agit d’écouter les énoncés, c’est-à-dire quels sont les mots prononcés, mais aussi d’être attentif à l’énonciation, les mots témoignent du vécu d’un sujet et de son désir.
Ce qui importe, ce n’est pas tant l’événement que décrit le professionnel, mais le sujet professionnel en train de parler.
Ainsi le professionnel « noué » dans le transfert, va se dénouer, se dégager du risque de jouissance avec l’usager.
Le travail du superviseur avec l’équipe apporte un produit, une addition, « moyennant quoi, dit Lacan au sujet du contrôle, quelque chose apparaît, qui donne du sens à ce que vous croyez savoir, et fait apparaître en un éclair ce qu’il est possible de saisir au- delà des limites du savoir. » (Séminaire X, L’angoisse, p.26, leçon du 21 novembre 1962)
Le superviseur est en position socratique, Socrate interprétait le désir de ses interlocuteurs.
Quand un usager est contraint par un juge de rencontrer un éducateur qui a un droit de regard sur la vie de son ou de ses enfants, il n’est pas demandeur, ce qui n’empêche pas le développement d’un processus psychique appelé transfert dans la mesure où l’offre d’aide crée la demande.
C’est le terrain sur lequel se joue toute la problématique du sujet. Lacan dit « Le transfert c’est la mise en acte de l’inconscient. Le transfert est fondamental dans la cure psychanalytique, mais il se produit aussi dans d‘autres relations, par exemple entre un élève et un professeur, un malade avec son médecin ou son soignant.
Dans le Sém XI, Lacan définit le transfert comme la réalité de l’inconscient
« Le transfert, aussi bien dans sa forme positive que négative, entre au service de la résistance » écrit Freud dans « Psychanalyse et théorie de la libido » 1923
En relation avec le transfert du soigné, le contre-transfert est l’ensemble des manifestations de l’inconscient du soignant
Dans les Observations sur l’amour de transfert, Freud n’hésite pas à appeler le transfert du nom d’amour … La structure de ce phénomène artificiel qu’est le transfert et celui du phénomène spontané que nous appelons l’amour, et très précisément l’amour-passion, sont, sur le plan psychique, équivalentes. … Le transfert, c’est l’amour. » écrit Lacan (Sém I p 106)
Nous savons que l’amour a sa contrepartie, la haine, cette forme peut devenir mortifère et bloquer le travail psychanalytique ou éducatif.
L’éducateur est mis en place de sujet supposé savoir par l’usager, souvent vécu comme le représentant du juge. Le transfert peut être écrasant, le risque pour l’éducateur est d’entrer dans la jouissance propose par l’usager. Qu’est-ce qui va permettre à un professionnel pris ans la nasse d’un tel transfert, emmêlé, embarrassé, il ne peut pas tout seul s’en démêler.

La fonction du superviseur est de permettre aux éducateurs soumis au transfert des usagers, de faire une coupure entre cette position de sujet supposé savoir et la mission qu’ils doivent assurer. En écoutant les énoncés des éducateurs, il est un opérateur de division logique. La supervision n’est pas uniquement un lieu sympathique de restauration, du point de vue de la psychanalyse, c’est une nécessité logique.

Il réintroduit du symbolique là où il défaille, cela permet à l’éducateur de se démêler du transfert massif dans lequel il peut être pris, à son insu, avec son usager, trouver une relance de son travail, de construire un bricolage pour relancer le travail.
Souvent chez l’usager, un phénomène de résistance se produit, qui renvoie à l’inertie « au sens de widerstand, obstacle à un effort, il ne faut pas la chercher ailleurs qu’en nous-même. Qui applique la force provoque la résistance. Au niveau de l’inertie, il n’y a, nulle part résistance ». (Lacan Sém. II p. 246)
La résistance prend son point de départ chez l’analyste Lacan ( Sém. XXIV 11 janvier 1977)
En accord avec Lacan Joseph Rouzel écrit :
«C’est au sein de cette relation à l’Autre, incarné, incarné par le petit autre, éducateur ou psychanalyste, qu’il faut agir. Agir pour pacifier cet Autre absolu, agir du lieu de cet Autre … le soigner et proposer des dérivés à sa jouissance. Autrement dit, il s’agit d’abord que les soignants se soignent. » (La prise en compte des psychoses dans le travail éducatif p.32)

Présentation de la situation d’une famille
En séance de supervision d’une équipe expérimentée travaillant en AEMO, une éducatrice, Mme T, évoque la situation de trois enfants âgés de 15, 10, et 2 ans et demi, l’aînée de la fratrie, 23 ans, est enceinte,
les quatre enfants ont quatre pères différents. La famille est suivie par les services sociaux depuis 1991, année de naissance de l’aînée, du fait de l’incapacité des parents à s’occuper des enfants
Mme T, éducatrice, suit la famille depuis 2009.
La famille vit dans un logement dans le cadre de son accueil en Centre d’Hébergement et de Réinsertion Social (CHRS), le projet est d’en partir afin d’accéder à un logement autonome.
Le signalement a été fait aux services sociaux par l’école du fait de l’absentéisme des enfants et du manque d’hygiène a eu pour effet la mise en place d’une mesure d’AEMO en 2009.

Refus du contact
La mère, 40 ans, manifestement psychotique, a un lourd passé de toxicomanie, Elle a été placée dès sa naissance jusqu’à l’âge de 10 ans puis rendue à sa mère, et suivie en AEMO. Elle aimait son beau-père, décédé il y a quelques années, elle l’appelle son « père de cœur ».
Du fait de la relation conflictuelle avec sa mère qui la traitait de « bâtarde », elle a été émancipée à l’âge de 16 ans, elle rapidement devenue toxicomane. A l’âge de 17 ans, elle met au monde son premier enfant.
De 1997 à 2000, elle est placée sous tutelle.
Son premier compagnon, père de l’aînée est mort du SIDA.
Au début de la mesure Mme refusait tout contact avec l’éducatrice. Les six premiers mois ont été compliqués malgré la répétition des visites à domicile.
Pour un sujet psychotique, le professionnel qui lui est imposé est vécu sur un mode persécuteur, l’éducateur se doit de prendre en considération ces moments de rejet et éviter le forçage. Souvent le sujet se cherche des alliés (avocat) pour le soutenir dans son combat contre ce professionnel vécu imaginairement comme une menace.
Suite à une situation d’urgence les enfants ont été placés car Mme et les trois enfants se sont retrouvés à la rue, elle a été contrainte de quitter son domicile, victime de jets de pierre et de menaces diverses du fait de l’incurie de l’appartement, débordant sur le voisinage. Elle a été d’accord avec le placement des enfants et maintenait le lien avec eux pendant cette période.
Le vécu du corps chez un sujet psychotique
Elle s’est occupée de son premier compagnon malade, en restant avec lui jusqu’à sa mort. En réaction à cette épreuve elle a rejeté pour elle-même, pendant plusieurs années les soins médicaux, souffrant de problèmes dentaires Mme recollait ses dents à la glue.
Des crises de boulimie et d’anorexie continuent de se produire en alternance.
Elle se scarifie, exhibant ses entailles. En période de fragilité, elle déborde de partout annonçant à l’éducatrice « Ca fait des semaines que je n’ai pas fait l’amour. »
Elle parle sans pudeur de son intimité, des saignements gynécologiques.
Cette crudité du discours sur le corps n’est pas pris dans une chaine signifiante, dans la rencontre de ses mots et de son corps, quelque chose de mortifiant se dessine
Les éléments éparpillés du corps vécu comme morcelé du sujet psychotique sont transférés sur le corps de l’intervenant, soignant ou éducateur.

Mme T dit en réunion qu’elle a du mal à porter cette situation
Le transfert de Mme est massif, les appels téléphoniques multiples.

« …Le travail social produit sa part de solitude souvent difficile à porter, visite à domicile, malvenue bien souvent, lourde décision à prendre s’agissant d’un placement. Cela n’est supportable que s’il y a un relai de la part des collègues, de l’équipe ».
Le produit de cette réunion d’équipe, mi-janvier, est la décision d’une co-intervention avec Mme K
Madame commence à voir tout l’intérêt de la co-intervention, d’autant plus que, quand Mme T part en vacances, elle panique, en proie à une angoisse d’abandon insurmontable.

Une mère dans la jouissance de l’inertie :
Mme T doit l’accompagner pour toutes les démarches, par exemple, l’inscription scolaire. « Château de sable toujours à reconstruire »
Paradoxalement, Mme est une très bonne mère avec les enfants en bas âge, de la naissance à trois ans, ensuite ça se gâte, embrouille avec la fille aînée L.
La petite dernière E, à peine née, elle envisageait pour elle un suivi en AEMO
Jusqu’à il y a deux ans vivait à la Z à V…. C’est là, dans la cuisine de l’appartement qu’est né R, son troisième enfant, 10 ans aujourd’hui. La fille aînée, à l’époque entre 8 et 10 ans a fait office de sage- femme.
Pour la naissance d’E, quatrième enfant, il était hors de question de répéter ce genre de situation, l’accouchement a eu lieu en clinique.

L’évolution en 5 ans de travail éducatif

Mme T pose un cadre à Madame. Il y a une relation éducative avec l’ensemble des membres de la famille. Les enfants sont demandeurs et vont volontiers aux activités proposées par l’éducatrice, pique-nique par exemple.
Le déménagement a eu un effet favorable étant donné que Madame fait en sorte qu’ aujourd’hui son logement soit entretenu, et souhaite accéder à un logement autonome.

Physiquement, en période de bien-être Madame prend soin d’elle-même. Elle a demandé à son coiffeur de la teindre en blonde, et dit avec humour, mais dit quand même “c’est pour ressembler à Mme T”.

 

Depuis la réparation de ses dents, elle fait dix ans moins. On dirait une adolescente, elle en a le style vestimentaire. Son compagnon actuel, M. S dit d’elle : « je la considère comme ma fille », bien qu’il soit dix ans plus jeune qu’elle.
Cependant en période de grande tristesse, elle se néglige, reste en jogging, refuse de manger, se dégrade physiquement et psychiquement.
Son projet actuel, est de faire un cinquième enfant avec M. S, qui serait donc le cinquième père.
Le transfert vis-à-vis de Mme T est de type infantile, Le directeur a dit : « Elle se comporte avec vous comme si vous étiez sa mère »
Paradoxalement l’occasion de leur première rencontre, Mme se présente à Mme K, l’éducatrice co-intervenante, comme doté d’ un tempérament vif. Celle-ci répond « moi aussi ! » Le transfert se noue à partir du signifiant vif.
Mme a accepté d’entreprendre une psychothérapie avec une psychologue dans le cadre d’une association à caractère social. Face à sa tristesse, en conflit avec son compagnon, M.S, ses accès de scarifications, sa dégradation physique, une hospitalisation est conseillée, mas elle ne souhaite pas laisser ses enfants.

CONCLUSION
Eduquer, gouverner, psychanalyser sont les trois impossibles de Freud repris par Lacan.
Quand, dans une situation familiale, le registre symbolique est complètement effondré, il est impossible en effet, pour un éducateur, de remplir sa mission sans affuter constamment son outil de travail. Ce que l’équipe éducative attend du superviseur est de venir régulièrement affuter cet outil.
« Face au rouleau compresseur des routines et des contraintes, dans un contexte social soumis aux illusions managériales et gestionnaires, il s’agit de maintenir vif l’appareil à penser et à inventer de chacun. » ( J. Rouzel La supervision d’équipes en travail social)
 

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