Le but de cette communication est de présenter des questions qui se présentent de plus en plus fréquemment à la clinique et nous posent un défi.

Nous situons ces questions, grosso modo, dans le champ de la névrose, malgré le fait de ne pas pouvoir y trouver, à la rigueur, l’incidence de ce que, classiquement, avec Freud, nous appelons symptôme par la voie du retour du refoulé. Nous pensons que ces questions nous mettent face à des défis que la clinique pointe en ce qui touche à la fonction paternelle et ses effets dans le champ de la jouissance.

Pour le moment il nous incombe d’amener plus de questions que de réponses. Nous présenterons de courtes vignettes cliniques pour illustrer ce dont nous voulons parler.

Chacun sait que différents courants clinico-politico-institutionnels de la psychanalyse se caractérisent par le fait de mettre en avant soit une psychotisation systématique des diagnostics, soit un pervertissement de la culture et des sujets. Notre pratique clinique, dans le cabinet aussi bien que dans les services de santé publique, nous fait penser autrement. Il nous faut mettre en avant la variété immense de configurations que la névrose peut présenter, en dehors même des évidences de la tríade refoulement/symptôme/retour du refoulé. Lorsque nous parlons de névrose, nous faisons

référence à des sujets qui, de par leur position dans le transfert qu’ils utilisent par la voie symbolique et leur façon d’habiter le langage, se trouvent ainsi définis. Notre démarche nous éloigne ainsi de ceux qui classifient les manifestations à partir de leurs signes externes ou des ensembles de traits manifestes. Il n’est pas inutile de le dire, car entre analystes nous remarquons de nombreuses fois que les dites manifestations “symptomatiques” servent, fréquemment, à poser le diagnostic.

Reprenons: nous disons donc que nos élaborations, à partir de la clinique, tendent à démontrer la richesse des configurations que la névrose peut présenter, sans la présence même du symptôme, sous la forme des pathologies des poussées pulsionnelles et de passage à l’acte. Ceci démontre la condition clinique propre à laquelle ne peut échapper toute analyse de ce que le diagnostic ne peut être formulé et pensé que dans le transfert et que, par conséquent, la psychanalyse nous oblige à traiter en premier lieu, diagnostiquer ensuite.

Comme nous l’avions déjà signalé, Il s’agit dans cette communication de situations cliniques à propos desquelles nous poserons l’interrogation suivante: pourquoi est-ce que, dans certains cas, le sujet névrosé “choisit” ne pas produire un symptôme ? Qu’est-ce que cela nous apprend de la fonction paternelle qui est ici en jeu?

La première situation clinique que nous présentons concerne ce que nous avons l’habitude de nommer par convention les “pathologies de l’acte”. Nous rencontrons, de plus en plus régulièrement des sujets qui, bien que fonctionnant dans leur rapport au langage comme des névrosés, n’arrivent pas à constituer un symptôme. Quand nous avons affaire aux effets de ce que l’on peut supposer être constitutif d’un conflit inconscient, ce n’est pas d’un chiffre qu’il sera question, mais d’une souffrance qui résulte d’actes auto ou hetero- destructifs. Ce sont des manifestations impulsives, généralement associées au fait de rencontrer un type quelconque de refus ou de limite, mais qui peuvent résulter d’un autre ordre de causalité. Ces manifestations se caractérisent soit par des explosions d’agressivité et accès de violence, soit par des fugues, soit encore par l’usage compulsif de substances. Si nous nous arrêtons à l’écoute de ces sujets, nous trouverons dans leurs discours le témoignage d’un “se laisser tomber”, le manque d’un support aimant dans l’Autre.

Nous amenons ici la vignette d’un cas clinique que nous avons déjà eu l’occasion de présenter comme illustration de notre propos : nous appellerons cette jeune fille Thais. Elle nous arrive à la suite d’un internement psychiatrique. Elle avait considérée comme psychotique, car la psychologue qui l’avait reçue l’avait vu arriver sale, mal soignée et passablement désorganisée après avoir passé une semaine “habitant dans la rue”. Thais fugue. Elle erre dans le monde et puis revient. Les fugues ont lieu lorsqu’elle éprouve la nécessité de se séparer de l’image d’enfant idéal qu’elle était pour sa mère et qui, devenant impossible à soutenir, ouvre en elle même un vide de signification. À mesure que notre travail avance, se manifeste de plus en plus dans son énonciation la haine et l’étrange “passion maligne” qu’elle nourrit pour sa mère adoptive. Dans les séances hebdomadaires où elle vient pour être écoutée, elle est non seulement parvenue à contacter l’illusion de l’idylle vécue pendant son enfance avec sa mère, mais aussi les sentiments de détresse profonde et de solitude que, paradoxalement, elle a toujours éprouvés. Il y a une place subjective dans laquelle elle se sent emprisonnée, et elle éprouve un appel irrésistible revêtu d’une impulsion urgente et pressante à sortir dans le monde pour tenter de se libérer, sans mesurer les dommages, les risques et les conséquences qui peuvent en résulter.

Cela engendre nécessairement de la culpabilité et du regret à posteriori. Ce que le sujet fuit c’est la possibilité de traduire par la voie de la parole la jouissance qu’elle ne consent pas à modifier par le verbe. Cela la conduit à errer, à fuir.

Son père est une figure éteinte, vu par elle, comme est pris classiquement le père dans l’hystérie: une « banane », dominé par la mère, pusillanime, un faible en fin de compte. La prise de la figure du père adoptif sur le mode hystérique ne se

traduit, pour autant, par aucune espèce de fonctionnement qui fasse penser à la présence du symptôme hystérique. Rien n’empêche l’irruption de l’impulsion chez Thais : quand le désespoir la pousse dans la rue, elle se « rassemble toute » (selon les mots où elle décrit l’inexistence momentanée d’une quelconque ambivalence) et elle veut uniquement sortir. Elle dit être capable de tuer, à ce moment là , si quelqu’un se met en travers de son chemin.

En ce qui concerne le transfert, Thais semble avoir en nous et dans le service un repère, et, bien que, à certains moments, elle ne soit pas très assidue et tente le mensonge avec nous, le fait que nous n’en soyons pas déçus ni que nous exigions un comportement déterminé parait produire l’effet que nous restons à sa disposition et qu’elle peut s’appuyer sur le traitement.

Nous ne sommes pas étonnés si sa présence au traitement alterne avec des périodes d’absence, qui coïncident ou non avec ses fugues. Nous trouvons le moyen de lui faire savoir que nous sommes, comme toujours, disponibles pour la recevoir. Quand elle ressent le manque, elle revient et s’engage pour une nouvelle séquence de séances, où elle travaille suffisamment.

Qu’est-ce qui fait que, à l’inverse, d’avoir sa jouissance régulée par un cheminement chiffré du signifiant symptomatique, un sujet névrosé exerce sa jouissance directement par la voie de l’acte ? Cette question cherche à savoir pourquoi, à un moment donné, le sujet ne peut pas faire d’une autre façon que de se laisser capter par cette attirance pour un acte à réaliser, comme s’il était plus authentique que la lettre.

Freud, dans sa Lettre 46 à Fliess, affirme : « L’excédent sexuel empêche la traduction [en images verbales] » (1956, p. 145). Autrement dit, tout excédent de sensations, de tensions, empêche une traduction en signifiants. On peut ainsi mieux appréhender comment, en des moments déterminés, certains sujets peuvent être confrontés à quelque chose de nouveau: une sensation, une tension qui surgit, caractérisée par l’impossibilité de trouver une voie de traduction pour ce qui leur arrive. C’est de là que peut surgir cela qui se traduit au travers d’un acte.

Nous trouvo
ns chez Philippe Lacadée quelques éléments nous permettant d’essayer de répondre à la question que nous avons posée :

Notre hypothèse est la suivante : quand le processus de traduction, de nomination, échoue, le trouble de comportement surgit comme une formation de l’inconscient plus allongée, plus

continue que le symptôme freudien. Là où le symptôme opère une liaison entre le signifiant et le corps, une pratique de rupture condamne le sujet à vagabonder, éloigné de toute inscription signifiante qui fait l’ancrage au champ de l’Autre. Cette pratique peut également prendre la place d’un acte – d’un trouble du comportement – par

lequel le sujet essaie de se séparer de l’Autre, tout en refusant de passer par la parole et les semblants qu’il dénonce. L’invitation à lire ces troubles comme des pantomimes

névrotiques équivaut à essayer de déchiffrer la manière dont le sujet se situe face au désir de l’Autre et s’en sépare, le provoque ou le fait surgir ».

Dans ce texte, l’auteur va considérer comme une marque dans le cadre de l’enfance l’existence d’un instant où le réel fait trou dans le corps et trou dans le savoir. Face à cela le sujet doit faire le travail de subjectiver le trou. Nous pouvons penser soit à un travail d’élaboration, soit l’obligation, la responsabilité du sujet en face de cet événement. Nous savons que les données biographiques ne sont pas décisives en psychanalyse. C’est dans le discours des sujets qu’apparaissent des données de violence extrême, détresse, éprouvés comme insupportables, que cela soit reconnu ou non par l’entourage du sujet, peu importe.

Nous apporterons un bref fragment clinique qui, malgré sa brièveté, nous semble éloquent : nous avons récemment reçue, pendant une seule séance, une mère qui se plaignait de ce que son fils de 6 ans fuyait de la maison depuis l’âge de 3 ans. En approfondissant les questions, elle nous dit que son fils, qui en cette période était enfant fugueur ne pouvait être contenu dans aucun espace, résidentiel ou institutionnel, qu’il avait commencé à fuir les institutions où elle le laissait pour revenir à son propre domicile, où sa mère vivait mais sans aucune disponibilité pour lui. Le petit garçon nous impressionne, lors de cette brève entrevue au moment où, interrogé par nous sur l’éventuelle inquiétude que ses fugues pouvaient causer à ses parents (oui, il y a une pâle figure de père en jeu), il nous répond d’une limpide certitude : « Non, docteur, ma mère ne s’inquiète pas, je sais bien qu’elle ne m’aime pas ». Et alors ses yeux se remplissent de larmes. Cet enfant d’à peine 6 ans, extrêmement agité, n’apporte à l’analyste rien qui ne ressemble à un symptôme. La plainte des adultes est celle d’une agitation extrême, d’une incontinence, une impossibilité de lui dispenser des soins et qu’il soit toléré dans quelque cadre qu’il se trouve. Il fut expulsé de l’école à 6 ans et sa mère vient consulter le service dans l’intention de l’interner dans un hôpital. Ce qui bien évidemment serait impossible même s’il était fou, ce qui n’est de toute façon pas le cas. Ce qui ne l’empêche pas de tirer des pierres sur les gens et d’être sans motivation, incontinent et incontrôlable.

Ce cas nous a semblé emblématique d’une certaine position des enfants fugueurs; ils fuient toujours à l’occasion d’une tentative à chaque fois infructueuse de rencontrer une place dans l’Autre qui, de toute façon, n’y est pas. Ils rencontrent toujours un vide qui deviendra, plus tard, le point même de déclenchement des errances dites « immotivées ». Nous ajouterons donc que la rupture entre parole et semblant résulte d’une expérience de détresse radicale éprouvée comme insupportable, condamnant la jouissance à se passer de la médiation signifiante du symptôme et à trouver une expression immédiate. Nous déduisons des réflexions de Lacadée que le statut de ces actes disruptifs serait celui d’une formation de l’inconscient allongée, à distinguer du symptôme.

Si nous disons formation de l’inconscient, c’est parce qu’il s’agit de cheminements signifiants, passibles, comme tels, de produire du sens à travers la parole énoncée dans un dispositif

analytique sous transfert. Quel serait donc le statut propre à cette formation de l’inconscient si particulière ? Nous pouvons rapprocher de tels actes, dans leur structure, d’un contexte de chiffrage distinct mais analogue à celui du symptôme. Nous savons que dans chaque symptôme névrotique il y a le réel du trauma présent sous la forme d’une fixation antérieure. Mais, pour que le symptôme se produise, il faut qu’il soit inconscient, qu’il y ait eu un sens refoulé, à partir duquel le symptôme se présentera comme un énigme. Le sens se fera possible s’il apporte dans le transfert l’offre d’une traduction dans la clinique. Le psychanalyste, dans ces cas , fera le pari que le sujet pourra assumer cette chose qu’il essayait de recouvrir au travers de son acte, pour éviter un lieu de savoir qui concerne tellement son être que s’y rencontre son empêchement à se subjectiver.

Nous avons peu de réponses à propos de ce processus et beaucoup à investiguer. Notre question, qui cherche une réponse, concerne spécifiquement le dit « choix contraint» : qu’est-ce qui fait que, dans certains cas, le sujet névrotique, constitué de par le refoulement, puisse décider de ne pas faire usage de l’artifice du symptôme ? Qu’est qui préside à la voie du recours à un « non-symptôme » pour se présenter à l’Autre ? Quel est le statut du nouage borroméen, quel est la version du père qui correspond a ces cadres que nous avons décrits plus haut ?

Pour nous, le statut d’un tel agencement reste de l’ordre d’une énigme, que nous aimerions certainement déchiffrer. Nous comptons sur le débat qui s’ensuivra comme un point de départ.

Merci de votre attention.

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