Ce texte a été présenté à la demi-journée : “Actualité de la technique psychanalytique” il est est suivi de la discussion d’ Anna Konrad

Je suis parti de la lecture d’un livre : La jouissance[1], dialogue entre Adèle Van Reeth et Jean-Luc Nancy ; publié à partir de l’émission les nouveaux chemins de la connaissance de France Culture. Emission depuis diffusée (en mars 2014), que l’on peut podcaster (il s’agit de la 1ère des 4).

Jean-Luc Nancy pose pas mal de questions passionnantes, je vais en citer 4, qui sont dans le thème de l’année, à Analyse Freudienne : « Le capitalisme va insérer les sujets individuels dans le circuit d’une nouvelle jouissance : non plus la jouissance de l’excès, mais celle de l’accumulation et de l’investissement. C’est une jouissance qui ne peut plus porter ce nom.[2] » ; « L’excès perd de son sens : la propriété ne s’oppose plus à l’excès car elle devient l’excès et de ce fait, lui ôte son sens. (…). L’excès prend un sens numérique : il s’agit de posséder la plus grande quantité possible.[3] » ; « La jouissance profiteuse ne joue pas : elle est dans l’angoisse de la satisfaction, elle est dans l’addiction.[4] » ; « Il est vrai qu’il y a un malaise dans la civilisation mais ce n’est pas un excès, c’est un défaut de jouissance.[5] »

Une question ressort, de ce que Nancy appelle nouvelle jouissance, qui n’est plus jouissance de l’excès mais celle de l’accumulation, il dit qu’il s’agit d’une jouissance qui ne peut plus porter ce nom, ce qui pose la question de savoir si cette accumulation n’est pas finalement plutôt perte de jouissance, cause de malaise ? Et qu’une réponse à cette accumulation, à cette perte de jouissance, vienne se formuler dans le même champ, dans le domaine médical et social par ce concept d’addiction ?

 

Ces questions sont bien dans ce que nous travaillons cette année ; et quand on m’a proposé de faire une intervention aujourd’hui, après avoir pris connaissance de l’argument, je me suis demandé comment articuler ces changements dans les modes de jouissances actuels et leurs incidences dans les cures que je mène. Une façon d’entrer dans cette réflexion peut se faire par la question des demandes, et en particulier à travers les signifiants que j’ai pu recueillir. Reprendre ces signifiants m’a paru intéressant à double titre, tout d’abord ces signifiants sont des témoins des modes de jouissances ou de non-jouissances des sujets, et ensuite parce qu’ils se retrouvent tout au long des cures, et en particulier des fins de cures.

 

Pour ce travail, je me suis posé la question de savoir comment ont été formulées les demandes. Pour ce faire j’ai relu environ 110 dossiers, qui constituent ma file active. J’ai repris les notes faites lors des 1ères séances, car c’est là que la demande vient se formuler. Ceci ne concerne que les sujets avec qui un travail et un transfert se sont installés. Il n’est pas question de faire des statistiques, je me fie entièrement à ma subjectivité. Ma 1ère  surprise, presque vertigineuse, a été de voir en quelques heures, le travail accompli au fil des années, de constater l’ampleur du chemin parcouru, on oublie vite à quel point certains sujets étaient en difficulté, de la même façon que l’on oublie nos propres souffrances, comme celles qui nous ont fait nous allonger sur un divan.

Je ne relis jamais mes notes, laissant ainsi l’inconscient se dérouler dans le transfert. Cela m’a amené à redécouvrir des questions, finalement très banales, mais là, perçues avec l’éclairage de ma clinique. J’ai donc repris tous les dossiers des cures en cours (en me limitant au 1èr entretien), que ce soit de cures analytiques classiques avec 2 ou 3 séances par semaine, l’analysant étant sur le divan ; de ceux qui viennent dans une démarche au départ médicale (j’ai une plaque de psychiatre) qui reste sanctionnée par une feuille de soins, autrement dit de maladie, ce qui induit un remboursement partiel ou total des séances, à ceux qui viennent de temps en temps. Je ne reçois pas de patient pour des renouvellements d’ordonnance, sans que je ne sache tout à fait pourquoi, ce n’est pas un choix entièrement conscient de ma part.

La deuxième surprise a été de constater le nombre, bien plus important que ce que j’imaginais, d’authentiques demandes d’analyse. D’emblée les signifiants sont énoncés, plus ou moins articulés, et que je retrouve encore dans le travail aujourd’hui. Parmi ces sujets, et cela m’a aussi étonné, beaucoup ont déjà vu 1, 2 voire 3 psychiatres ou autre psy-quelque-chose ; et ont souvent fait un petit bout de chemin ou pas. Metz étant une petite ville, je connais la plupart de mes confrères psychiatres et certains des psy-quelque-chose. Il s’agit très souvent de bons psychiatres, qui prennent soin (oui on est dans le soin) d’écouter leurs patients sans nécessairement les faire taire avec des drogues psychotropes, et qui parfois viennent travailler dans notre association psychanalytique (A Propos). Je sais bien que je suis le meilleur, mais cela n’explique quand même pas ce que j’ai pu observer. Ce qu’ils disent peut se résumer à ne pas avoir été entendu, ou à avoir été confronté plus ou moins rapidement à des limites dans le travail, aux limites du psy à qui ils s’étaient adressés. Cela m’a permis de redécouvrir cette évidence qu’une demande d’analyse ne peut se faire qu’à un psychanalyste. La nature de la demande est celle qui peut être accueillie par celui qui la reçoit. Un comportementaliste entendra une demande d’éradication de la phobie détectée, un synaptologue (ceux que j’appelle psychiatres vétérinaires) une pathologie, insupportable,  à guérir, à étouffer ou à faire taire. C’est le psychanalyste qui crée la demande d’analyse en tant que telle. Lacan le dit quand il énonce que la résistance vient du psychanalyste. Ainsi, il y a bien des demandes d’analyse, qui ne sont plus comme il y a 20 ou 30 ans, des demandes formalisées en tant que telles. Je ne me souviens pas d’avoir, ces dernières années, reçu un sujet demandant explicitement une analyse, sauf un paranoïaque qu’un analyste m’avait adressé pour une prescription. Deux ont formulé une demande de savoir ; les autres sont venus, il me semble, avec une demande concernant leur jouissance. Je vais donner quelques exemples de ce que j’ai recueilli : « 

-j’ai des états d’âme gênant ;

-j’agace mon entourage qui dit que je parle trop ;

-j’ai des problèmes de poids et ma mère est violente avec moi ;

-j’ai des nausées, ça ne marche plus trop avec ma copine, j’ai des relations sexuelles à contrecœur, suis-je homosexuel ?

-je suis submergé de questions ;

-je suis accroc à un homme, comment décrocher ;

-je n’ai pas d’enfant, je materne mon compagnon, est-ce que en en prenant moins il en prend plus ?

-je n’arrive pas à m’épanouir ; je voulais être gardien de la paix ;

-j’ai une force en moi qui m’oblige à m’inquiéter ;

-je viens pour avant c’est ?

-je suis en train de changer de sexe pour ne pas ressembler à mon père (il s’agit d’une femme qui devient un homme);

-je ne suis pas bien, il faut trouver quelque chose qui ne va pas ;

-je suis tombé dans la longue maladie ;

-je ne veux plus des psychiatres de l’hôpital. »

On perçoit bien dans ces extraits les entraves à la jouissance et les demandes qui en découlent. Les signifiants sont donnés, à bon entendeur ? Alors, bien entendus et adressés, il y a là de véritables demandes d’analyse. Je ne sais pas, si ces demandes en rapport avec des difficultés à jouir, représentent une évolution ; ou si le fait que Lacan nous ait amené à réfléchir avec le concept de jouissance nous conduit à entendre ces demandes plutôt de ce côté. Ce qui m’intéresse davantage est ce qui est au plus prés des changements dans le monde social, et que l’on retrouve dans notre clinique. Cela consiste à écouter attentivement les signifiants utilisés dans ces demandes.

 

Ainsi, la 3ème surprise, qui n’est pas vraiment une surprise, concerne les signifiants de la demande. Ces signifiants sont présents tout au long de la cure, et comme tels portent des signifiés qui évoluent au long du travail. Dans les extraits que je viens de lire, reviennent des signifiants, en rapport avec les modes de jouissance que propose la société actuelle : « accroc, trop, prendre plus ou prendre moins, submerger ». Ce sont des signifiants comptables, et sans être grands clercs, on peut saisir l’adéquation de ces signifiants, que tous nous entendons, avec l’idéologie dominante qui est l’application de la comptabilité à presque tous les domaines de la vie actuelle. Que ce soit par exemple dans ce qui concerne le monde de la santé : on nous demande aujourd’hui de penser suivant un mode comptable : j’ai assisté récemment à une  soutenance de thèse de pharmacie, où la pharmacienne du centre de cancérologie parlait du coût des traitements chimiothérapiques contre le cancer et concluait en disant : « jusqu’ou ira-t-on ? » ; c’est dire que non seulement la vie a une valeur comptable, mais que c’est un nombre, une valeur comptable qui va décider d’arrêter une vie ou de lui permettre de se poursuivre ! Ce n’est plus une décision prise par un ou des sujets, c’est le chiffre, le nombre qui va le faire. Je prends encore 2 exemples, le 1er est celui des réseaux sociaux : la valeur d’un discours, d’une parole, voire même d’un sujet dépend d’un nombre, d’une comptabilité : des abonnés ou amis, des lectures ou visions, des « j’aime », des retweets, etc. Le second exemple : un enseignant en arts plastiques témoignait, lors du séminaire à Metz, que ses élèves, collégiens, disaient en classe n’importe quoi, ce qu’il leur passe par la tête. Ce n’est pas une expérience d’association libre, mais il s’agit de se rendre intéressant en disant des conneries, sur le modèle des télés-réalités, dans une monstration dont le seul but est d’être populaire, d’accumuler des signes comptables les valorisant, au mépris de leur intelligence ; dans un conformisme à une valeur comptable qui est aujourd’hui devenu une instance surmoïque. Ce qu’on dit ou ne dit pas est jaugé à l’aune de la popularité. Ce qui a changé là, c’est le «  que vont dire les gens » auquel se substitue le « combien vont aimer ». C’est sur cette question comptable, que je vais tout à l’heure tenter d’avancer quelques éléments de théorie, en posant la question de savoir si le plus-de-jouir en devenant comptable ne devient pas un plu(s) de jouir ? Pas plus tard qu’hier, en écoutant une patiente dire : «  mon compagnon ne supporte pas que je compte », je me suis dit : ah, enfin elle se compte comme sujet ; que nenni ! Elle compte tout ce qu’elle lui donne, tenant là un bilan comptable de son amour.

Alors quelle incidence sur les cures ?

 

Avant d’en arriver là, il me semble utile de revenir sur la théorie que nous a proposée Lacan. Il amène le concept de plus-de-jouir en 1968/69 dans le séminaire : D’un Autre à l’autre. Et c’est à partir de ce concept du plus-de-jouir, qu’il va développer les 4 discours, l’année suivante lors du séminaire : L’envers de la psychanalyse. Ce dont il s’agit consiste en ce qu’il nomme l’objet a, le plus-de-jouir. Le plus-de-jouir est dit-il : « ce qui répond, non pas à la jouissance, mais à la perte de jouissance[6]» ; c’est cette perte de jouissance, ce plus-de-jouir, qui amène les sujets à consulter. Le plus-de-jouir constitue ce par quoi, quelque chose de la jouissance apparaît dans le discours de l’analysant.

Alors, partons de la question de la division du sujet. Le sujet est divisé par le signifiant, cela s’effectue par le discours, avec une perte, une chute qui est celle de l’objet a, du plus-de-jouir comme reste de la renonciation à la jouissance. Pour jouir, le sujet va récupérer cet objet a sur le plan imaginaire, par le fantasme : $<>a, qui donne consistance au rapport du sujet $et de l’objet a. Cela permet au sujet de s’unifier comme sujet de tout discours : il dit Je. La cohérence du sujet en tant que moi, se fait au prix de la perte du plus-de-jouir ; qui apparaît, là, comme étant produit par le discours. Ce prix est l’objet perdu ; ainsi, face au manque à jouir, le sujet ne récupère pas de la jouissance, mais de l’objet a, sous la forme du plus-de-jouir. Il s’agit là d’une opération métonymique ; cet aspect métonymique signifie que « ce plus-de-jouir est essentiellement un objet glissant, qu’il est impossible d’arrêter ce glissement en aucun point de la phrase »[7].

Lacan développe l’équivalence entre la plus-value et le plus-de-jouir. La jouissance du sujet en tant que sujet, qui n’est pas, ici, la jouissance sexuelle, n’est possible que par cette substitution métonymique de l’objet a à la perte de jouissance. Cette substitution permet la consistance imaginaire du moi, en zappant la division du sujet. Nous connaissons tous ce que Lacan a désigné comme objets a, ce qui va du sein à la déjection, et de la voix au regard. Le discours capitaliste a vendu une autre substitution métonymique à l’objet a, par l’argent et donc la plus-value ; puis dans la logique du capitalisme et le développement des moyens de production, par les objets de consommation. Finalement que représente l’argent, au-delà de ce qui est nécessaire à notre subsistance (ce qui est la définition donnée par Marx à la plus-value) ? C’est le prix de la renonciation à la jouissance !

Quant à la question du savoir, y a-t-il un autre savoir que celui sur la jouissance ? Puisque c’est par la renonciation à la jouissance que nous commençons d’en savoir un petit bout. Le savoir, alors, a un prix. Ce qui dans une société régie par l’argent implique un marché ; un marché du savoir ; le savoir devient une marchandise. L’unification de la science a réduit tous les savoirs à un marché unique, et à l’intérieur de ce marché, les normes qui y prévalent définissent un prix du savoir, et qui une fois payé, permet d’obtenir quelque chose pour rien : c’est ça le plus-de-jouir. Ce qui amène Lacan a dire : « Qu’est-ce qui représente donc en cette occasion le malaise dans la civilisation, comme on s’exprime? C’est un plus-de-jouir obtenu de la renonciation à la jouissance, étant respecté le principe de la valeur du savoir.[8] »

En 2014, soit 45 ans après
la tenue du séminaire XVI, qu’en est-il de ce marché du savoir ? Le savoir ne se paye plus, il est là, instantanément disponible, à profusion. Il a perdu sa valeur d’usage. Il ne produit plus de plus-value, plus de perte de jouissance, telle qu’elle vienne faire marque. La marque étant le trait unaire, support à l’identification, à la constitution du moi ; c’est cela qui vient faire 1. Alors, comment faire marque de la perte de jouissance, aujourd’hui ? Peut-être que les tatouages représentent une tentative d’inscription de cette marque, du plus-de-jouir sur le corps.

L’accumulation capitaliste montre ses impasses, en effet, ce n’est plus par la production de biens que l’on engendre de la plus-value, ni même par l’accumulation ; c’est, je pense, comme l’a avancé, Robert Lévy, par le flux. L’univers du marketing est un puits de renseignements sur ce qu’il en est. Ce qui est présenté comme objet cause de désir, comme objet a, c’est le débit, il faut que ça débite de plus en plus. Prenez tous ces arguments de la publicité, sur le débitage des flux internet ; on paye sur la taille, sur le débit internet. Le débit, le flux, est présenté comme une métonymie du plus-de-jouir. C’est le débit, plus précisément sa numérisation, qui va représenter la marque de la perte de jouissance.

Alors, en arrive-t-on à mettre en place une identité numérique? Cette boutade est une référence à ce terme que Lacan utilise dans le séminaire D’un Autre à l’autre, pour différencier « le sujet absolu de la jouissance », du sujet qui s’engendre de ce 1, unaire, qui le marque, comme point-origine de l’identification. Je vais essayer d’amener quelques éléments pour avancer sur la question du flux. Plus précisément de savoir si ce nouveau mode de jouissance ne se révèle pas aboutir à une entrave à la jouissance ; à une accentuation actuelle du malaise.

Quel est l’effet du nombre ? Par exemple, le nombre de « j’aime » sur un blog, ou le nombre de followers. Partons du 1, que j’ai évoqué tout à l’heure. Le 1 du trait unaire, est celui qui institue le sujet dans la marque. Ce sujet reçoit de l’Autre le a, plus-de-jouir, par l’effet du signifiant. Et le un, sujet de la jouissance, lieu de la répétition est ce qu’on appelle l’identité numérique, effet de signifié ; il se détermine d’un trait qui ne marque rien ; là l’Autre et l’autre sont confondus. Ce n’est que la chute du plus-de-jouir, du a, qui accroche le sujet, devenu $,au champ de l’Autre. Comptons : 1+1= ? L’être parlant se compte 2, comme maître de lui-même. L’accumulation consiste finalement à additionner des uns, le glissement métonymique permet de le faire à l’infini, une répétition illimitée, sans que pour autant ne soit abolie la division du sujet. Ce qu’il en est du flux, du nombre, consiste finalement à unifier un grand nombre, à masquer ce nombre sous la figure d’un un nouveau, qui comme le disait Coluche : si le nouvel Omo lave plus blanc, l’ancien lave moins blanc ? Le changement se situe, comme nous l’indique Lacan, dans le discours du maître : « Quelque chose a changé dans le discours du maître à partir d’un certain moment de l’histoire. (…) à partir d’un certain jour, le plus-de-jouir se compte, se comptabilise, se totalise. Là, commence ce que l’on appelle accumulation de capital. »[9]Aujourd’hui, le discours du maître est celui des financiers, le plus-de-jouir ne se compte plus, il est devenu le mouvement des comptes. La plus-value est produite par les flux de capitaux.

Aujourd’hui aussi, quoique d’une importance bien moindre que ce que Lacan révèle, quelque chose a changé dans le discours du maître qui est le financier. Quand on se situe dans le cadre de l’accumulation, les chiffres augmentent ; et comme le démontre Lacan avec la suite de Fibonacci : « A mesure que les chiffres croissent, le rapport Un-1/Un se rapproche de plus en plus près, de plus en plus rigoureusement, de ce que nous avons désigné, et non par hasard quoique dans un autre contexte, du même signe que celui dont nous désignons l’objet a.[10] » On arrive, à force de répétition, à un plus-de-jouir, tel que le sujet peut s’inscrire au champ de l’Autre. Seulement ça coûte de plus en plus cher, et cela nourrit le malaise dans la civilisation. Actuellement, le plus-de-jouir ne se compte plus, il est devenu le nombre pour lui-même. Les signifiants-maîtres se sont déplacés. L’accumulation de capital permet un accès à la jouissance, mais le plus-de-jouir, qui détermine le lieu où l’on peut repérer cette jouissance, est lui, ailleurs. Par exemple la spéculation, la plus-value se fait, en prenant un risque, par un jeu d’écriture. Elle ne s’effectue pas par la spoliation du prolétaire, mais en rapport avec un Autre qui n’est que numérique. L’Autre est réduit à une identité numérique, que l’on pourrait dire pure. Il n’y a pas de corps, pas de confrontation des corps ni de jouissance du corps de l’Autre. Quelles conséquences pour le sujet ?

Cela entraine une difficulté supplémentaire pour le sujet à soutenir le champ de l’Autre, parce que là, en quelque sorte, l’Autre numérique est un autre. Ainsi, comment le sujet peut-il repérer son désir, comme désir de l’Autre ? Il se produit donc, des effets de désubjectivation. Ce que j’observe, c’est que la course au nombre le plus grand, ne se finit pas, il est problématique d’obtenir une satisfaction, une jouissance qui mette un point d’arrêt, une limite à cette course à la performance. Le sujet va devoir trouver une jouissance, qui en tant que telle peut limiter ce glissement sans fin, et lui permettre une subjectivation. (N’est-ce pas ce qu’il se passe dans les addictions ?). Le sujet a encore un peu plus de mal à rejoindre le petit a, en tant qu’il est ce qui sépare le corps et la jouissance. Cela est très bien montré dans le film de Martin Scorsese : Le loup de Wall Street, où rien ne vient entamer le corps de Jordan Belfort incarné par Leonardo DiCaprio. Une solution que j’ai pu entendre dans ma clinique est celle de la jouissance masochiste. En effet, Lacan dit : « Il en va de lui (choix du a) comme de la perte que nous visons, qui est à l’horizon de notre discours, celle qui constitue le plus-de-jouir- il n’est qu’un effet de la position du trait unaire.[11] ». Le sujet va se prendre lui-même comme objet a. C’est ce que j’amène dans la vignette clinique dont je vous parlerai tout à l’heure. Lacan nous l’indique : « Nous connaissons cela, nous analystes, et nous le retrouvons ici. C’est ce qui s’appelle la jouissance masochiste, et c’est la forme la plus caractérisée, la plus subtile, que nous avons donnée de la fonction cause-du-désir.

La jouissance masochiste est une jouissance analogique. Le sujet y prend de façon analogique la position de perte, de déchet, représentée par a au niveau du plus-de-jouir. »[12]

 

Un exemple clinique. Un homme, que j’appellerais Ernie, au cours d’un travail avec une demande consécutive à un licenciement, va élaborer un scénario de récupération d’une jouissance. Un soir de nouvel an, il s’endort tôt après avoir trop bu. Le lendemain matin, sa femme lui raconte qu’elle a eu un rapport sexuel avec un autre homme. Il décide alors, ce que j’ai perçu comme tel, de récupérer une jouissance perdue. Désormais, après l’accord de son épou
se, c’est lui qui choisira l’homme qui honorera celle-ci, il assistera un peu activement à la scène, comptant ainsi garder la main et ainsi la maîtrise de la situation. C’est finalement la jouissance du maître qu’il se propose, imaginant commander à toutes les jouissances. L’arroseur sera arrosé, selon deux modalités. La 1ère : l’acte s’est pour lui bien passé, sauf qu’il surprend Mme, qui introduit l’invité à la douche, avoir un rapport « illicite » ; ce qui se reproduira au moins une autre fois. Cet autre homme reviendra à de nombreuses reprises. Cela amène ce  patient, à une pratique d’échangisme, pendant laquelle il s’obstine à vouloir retrouver sa jouissance, en supposant maîtriser la jouissance de sa femme. La deuxième modalité se met en place progressivement ; où tout d’abord il ne peut désirer sa femme qu’en l’imaginant avec un autre homme que lui, puis par des angoisses en allant dans des lieux d’échangisme. Il finit par renoncer à ces pratiques. Il n’en parle plus et termine le travail qu’il était venu effectuer. Il revient quelques années plus tard, encouragé par son urologue. Il a fait un accident vasculaire cérébral, et sa femme l’a quitté. Sa question est à nouveau, je dirais plutôt encore, de récupérer de la jouissance. Il n’arrive plus à produire d’érection avec une femme. En déniant ses érections matinales, il cherche une cause organique, on peut le dire ici, à cette impuissance, il évoque l’accident vasculaire et consulte un urologue pour en obtenir la confirmation.

Il apparaît clairement dans cet exemple, que le sujet ne récupère pas sa jouissance, mais sa perte. Cette perte de jouissance est une véritable plus-value, dans le sens du plus-de-jouir ; on pourrait dire qu’il capitalise son plus-de-jouir, qu’il capitalise sa perte. En Alsace, j’ai souvent entendu cette façon de dire, très parlante, des sujets peuvent dire : j’ai reçu l’accident vasculaire et le divorce, ce qui est arrivé à Ernie. Il y a bien une jouissance masochiste chez ce sujet, qui le mène à sa perte ; il court après un objet a qui lui échappe, insaisissable, et irrémédiablement perdu pour lui.

Pourquoi est-il revenu me voir ? Un élément de réponse est donné par la dernière séance ; c’est là qu’il énonce que sa femme a continué de le « trahir », comme il dit. Il surprend celle-ci à avoir une relation sexuelle avec l’autre homme, en profitant de son sommeil. Cette « trahison » fait éclater la bulle d’illusions, il ne peut plus jouir de son fantasme; cela fait tomber le plus-de-jouir, objet a, objet cause du désir ; objet perdu pour lui définitivement. Après avoir entendu cette affaire de trahison, cette course vaine, il n’a plus repris de rendez-vous. Je pense qu’il restera impuissant.

Je reçois un autre patient qui a également perdu une jouissance, ce qui a laissé de la place à une jouissance masochiste. Il a conduit son épouse dans des clubs échangistes, pour dit-il ne plus voir sa femme comme la mère de ses enfants. Le succès a été complet. Elle est partie avec un homme rencontré dans un de ces lieux, et avec ses enfants. Depuis, elle lui procure d’importantes souffrances en l’empêchant de voir ses enfants et en le niant en tant que père.

Pour en terminer, à la question de savoir si le discours du capitaliste, et son équivalent actuel, le discours du financier, participe à une accentuation du malaise? Je peux dire sans aucun doute oui. Le financier est aujourd’hui une machine, des ordinateurs dont le rapport au signifiant est bien connu. J’en prends 2 exemples : avec l’ordinateur dont je me sers pour écrire ce texte, la typographie que j’utilise pour taper $ est le dollar, le second me vient de la chronique de Didier de la Porte, du lundi 19 mai, dans ” ce qui nous arrive sur la toile” sur France Culture, où il pose la question de savoir si les trams ne devraient pas être pilotés par une machine qui serait plus objective à décider si, en cas d’accident inévitable, il est préférable d’entrer en collision avec un enfant ou 5 personnes âgées. Nous savons que ce sont ces machines qui régissent la bourse, étant plus rapides à décider des flux d’argent. Les nouveaux maîtres sont des machines, alors nous ne pouvons que nous ré-jouir de l’affaiblissement voire de la disparition du discours du maître. Et je conclue en citant Lacan ” la renonciation à la jouissance…c’est elle qui constitue le maître qui entend bien en faire le principe de son pouvoir ».[13]

 

 

 

 

Philippe Woloszko

Paris, le 24 mai 2014.

 


[1]Adèle van Reeth et Jean-Luc Nancy. La jouissance. Plon. Collection : Questions de caractère. Plon. Paris. Février 2014.

[2]Ibidem. P111.

[3]Ibidem. P112/3.

[4]Ibidem. P124.

[5]Ibidem. P126.

[6]Jacques Lacan. Le séminaire ; livre XVI. D’un Autre à l’autre. Le Seuil. Paris. 2006. P116.

[7]Jacques Lacan. Le séminaire Livre XVIII. D’un discours qui ne serait pas du semblant. Le seuil. 2006. P50.

[8]Jacques Lacan. Le séminaire ; livre XVI. D’un Autre à l’autre. Le Seuil. Paris. 2006. P40.

[9] Jacques Lacan. Le séminaire ; livre XVII. L’envers de la psychanalyse. Le Seuil. Paris. 1991. P207.

[10]Jacques Lacan. Le séminaire ; livre XVI. D’un Autre à l’autre. Le Seuil. Paris. 2006. P368.

[11]Jacques Lacan. Le séminaire ; livre XVI. D’un Autre à l’autre. Le Seuil. Paris. 2006. P139.

[12]Ibid. P134.

[13]Jacques Lacan. Le séminaire ; livre XVI. D’un Autre à l’autre. Version Valas P 13.

Discussion:

Philippe Woloszko évoque les travaux de JL Nancy et notamment cette idée que la jouissance aujourd’hui – dans la mondialisation capitaliste – n’est plus une jouissance dans l’excès, mais une jouissance de l’accumulation illimitée. Cela entrainerait en fait un défaut de jouissance : l’accumulation illimitée impliquant un changement dans la jouissance qui devient angoisse et insatisfaction. Je ne sais pas bien si je reprends convenablement le propos de Philippe et encore moins les idées de JL Nancy. Mais pour m’en tenir à ce que j’ai entendu, ce défaut de jouissance me semble un défaut dans la jouissance, une jouissance qui devient du déplaisir.

 

Dans l’addiction, la jouissance est ininterrompue et l’insatisfaction ou si l’on veut une satisfaction dans le déplaisir est permanente. A mon sens, il y peut-être ici souffrance, mais non perte de jouissance (Philippe, d’après JL Nancy évoque le terme de perte de jouissance).

Une perte de jouissance implique selon moi un événement symbolique dans le sujet. Or l’accumulation illimitée ne concerne pas le sujet mais un circuit dans la jouissance.

 

Philippe nous propose des remarques stimulantes sur le rapport à la demande dans le cabinet de l’analyste. Il distingue en analyste l’énoncé de la demande et la demande d’analyse portée par des signifiants pris dans l’époque, dans les signifiants du malaise dans la civilisation. Il distingue la demande en fonction de l’adresse : un analyste reçoit la demande d’analyse, tandis qu’un comportementaliste ou un professionnel joliment appelé « synaptologue » pourra l’entendre comme demande de suppression du symptôme ou demande d’une chimie abaissant la tension.

Il décrit ces demandes comme des demandes suscitées par des entraves à la jouissance, ce qui à mon sens se discute, selon l’extension et le sens que l’on accorde au terme de jouissance. La jouissance englobe selon moi les expériences de déplaisir qui me semblent être ce dont parle Philippe.

 

Ce rapport entendu dans les signifiants de la demande avec le malaise dans la civilisation, il le fait résonner et entendre particulièrement dans le rapport au quantitatif et au comptable : il parle d’ « Application de la comptabilité à presque tous les domaines de la vie actuelle. » Pour les décisions, mêmes les plus graves : « Ce n’est plus une décision prise par un ou des sujets, c’est le chiffre, le nombre qui va le faire. » La subjectivité est réérigée dans un rapport surmoïque à une popularité quantifiable par le nombre de visites, de tweet sur les réseaux sociaux.

 

Je ne suis pas sûre que les sujets qui demandent une analyse dans les signifiants d’aujourd’hui et l’introduction dans les pratiques de décision de logiciels se substituant à la décision personnelle soient des dimensions directement liées. La perte du rapport de sujet à la vie et à la mort d’autrui, par exemple (je fais référence au discours évoqué de la pharmacienne, adossé aux chiffres mesurant le coût, qui décideraient objectivement de l’arrêt du traitement d’un malade et de sa mort) est bien plutôt une amorce de retrait radical de la subjectivité que R. Levy proposait tout dernièrement de nommer « désujetisation » pour la distinguer de la désubjectivation dans laquelle l’expérience du sujet se déroule toujours dans une intersubjectivité qui comporte simplement un moment de désubjectivation.

Est-ce que ce thème de la désujetisation qui émerge dans le travail de Philippe, qui de façon radicale rejoint le thème de la déshumanisation est quelque chose qui émerge aussi dans les cures, en rapport à une actualité dans l’évolution du lien social ?

 

Il me semble que ce que nous rencontrons dans les cures est plutôt du registre de la désubjectivation, la cure constituant fondamentalement un lien dans la subjectivité. La désubjectivation dans la cure me semble corrélée à une production de plus de jouir.

 

Philippe nous intéresse au plus de jouir lacanien dans une reprise des rapports de structure entre le sujet, le grand Autre et l’objet a. Il me semble que nous avons ici aussi une distinction à faire entre ce qui se passe dans un transfert analytique et ce qui se passe ailleurs. Ma lecture lacunaire du séminaire d’un Autre à l’autre me fait penser que Lacan en introduisant le plus de jouir en rapport avec une renonciation à la jouissance parle du transfert analytique.

Cette renonciation se fait – sans être pour autant un acte du sujet – parce que dans le transfert l’énonciation d’un signifiant a été soutenue qui a barré un certain circuit pulsionnel, qui a opéré une métaphore et rendu possible une nouvelle position subjective, une série d’énonciations, fait advenir du désir dans le parcours de l’analysant. La jouissance peut alors être récupérée dans une fiction.

 

J’ai l’impression que les demandes faites aux analystes sont souvent plutôt en rapport avec une difficulté à obtenir de la satisfaction. Un trop de jouissance est toujours là dans la plainte et la demande adressée à l’analyste, le sujet se plaint d’une jouissance entrainant du déplaisir et je crois, avouant ne pas connaître le travail de JL Nancy, que je ne sais pas ce que cet auteur philosophe entend par jouissance et si cela recoupe la jouissance au sens de ce concept dans la cure analytique.

 

Philippe nous apporte des moments de sa clinique avec des hommes qui se font  faire souffrir par leur femme après avoir essayé de réaliser leur fantasme, dans une position plutôt perverse, avec elles. Il me semble que les sujets pris dans une position perverse n’ont pas les ressources, justement, pour produire des signifiants que l’analyste peut soutenir, susceptibles de faire barre à la jouissance. Le travail analytique est peut-être alors un soutien à la subjectivité au sens de dégager une relation possible à un Autre non désubjectivant et par là aussi moins jouissant et moins jouisseur. En tout les cas, l’analyste ne seconde pas le sujet dans la réalisation de son fantasme.

Anna Konrad

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