Séparer les lieux pour différencier les places ?

Une condition pour permettre l’émergence dune position subjective avec des patients psychotiques “

Comment construire des places clairement différenciées pour chacune des parties prenantes ? Dans le quotidien de la vie matérielle et dans les têtes des enfants, des familles et des intervenants.

Séparer les lieux et limiter contacts et intrusions constituent des manières de prendre en compte ces questions difficiles. Il serait prudent d’interroger la différence entre place assignée et place occupée . S’il suffisait pour les professionnels de marquer la différence et de tenir ferme sur les séparations physiques pour que les personnes puissent assumer d’occuper des places différenciées le travail serait bien plus commode pour nous comme pour eux.

Mais interdire les contacts ne suffit pas pour que se résolvent les liens d’attachement et les effets d’arrachement, les enjeux imaginaires d’abandon, de rapt, de loyauté et de trahison qui traversent les esprits de tous les intervenants. Et enfin, ces mouvements sont encadrés par les textes de loi concernant l’autorité parentale
Places assignées par une autorité, places occupées par les personnes (parents et enfants), places négociées entre les uns et les autres tout au long de l’accompagnement; le jeu des places n’arrête pas de se modifier.

Je voudrais mettre au travail et à ces questions en présentant 2 pratiques institutionnelles : l’une provient d’une session de formation que j’ai animée d’une
avec l’équipe de Guénouvry : il s’agit d’un placement familial spécialisé adossé à un Institut médico éducatif en Bretagne.Les enfants accueillis sont pour la plupart psychotiques ou autistes.
Une vigilance particulière sur la différenciation des lieux et des places constitue pour eux une condition pour qu’un travail de subjectivation soit possible pour ces jeunes aux prises avec des troubles sévères qui entament leur possibilité de se soutenir comme sujets.
La séparation physique des lieux, les interdictions de mélange ou d’intrusion permettent de maintenir des espaces réels et imaginaires que l’enfant utilise pour manifester des symptômes et des possibilités différentes selon les lieux.

La deuxième situation est bien plus ancienne elle date des années 80 il s’agit d’un accompagnement à l’école expérimentale de Bonneuil d’un adolescent psychotique quitte sa famille aux prises avec les choix d’orientation continuation d’études ou formations professionnelles. Je tenterai de montrer qu’une négociation des places a permis à cet adolescent d’activer des repères identifoires qui lui ont permis de soutenir.dans un choix. Mon hypothèse est que le travail d’accompagnement et de négociation des places vis-à-vis de la famille a permis à la mère de supporter cette prise de distance et cette possibilité de choix.

 

L’histoire du Centre de Guénouvry est liée Rose-Marie et Yves Guérin qui furent les fondateurs de l’École Expérimentale de Bonneuil , rendue célèbre par Maud Mannoni. Celle-ci avait conseillé à Rose-Marie Guérin, s’occupant d’un enfant qui ne trouvait de place nulle part, de créer un « lieu de vie ».
C’est dans l’ancienne école communale désaffectée, que le couple d’éducateurs ouvre, en septembre 1974, « l’école expérimentale de Guénouvry ».
Aujourd’hui Guénouvry est construit sur une double référence théorique : le mythe fondateur : un Bonneuil à la campagne (Mannoni), un lieu d’accueil pour vivre la folie comme alternative à l’institution fermée et une référence aux principes de la psychothérapie institutionnelle (Oury et Delion)

La question que je voudrais travailler avec vous apparaît dans le livre consacré à Guénouvry un lieu pour dire, 30 ans de clinique institutionnelle à Guénouvry.

Je voudrais commencer par une citation de l’article ou trois assistantes familiales parlent de leur travail et qui s’intitule 30 années d’attachement et de détachement.

« À l’origine de Guénouvry, nous avions parfois deux enfants par famille, puis les lieux séparés sont arrivés…. Plus question de se voir avec les enfants, ça n’a pas été facile d’intégrer ce principe de lieux séparés, il nous a fallu du temps, nous avons été assez récalcitrantes, nous l’exprimions, puis nous avons fini par comprendre et admettre l’intérêt de ce principe pour l’enfant accueilli. » Et en note « La place propre de l’enfant est à respecter dans chaque lieu, sa famille, l’école de Guénouvry, sa famille d’accueil. »

L’assistante familiale explique : «Si l’équipe s’est imposé cette règle, c’est parce qu’au début, en 1974 on se rencontrait entre familles d’accueil et même les éducateurs rencontraient les familles d’accueil lorsque celles-ci venaient chercher les enfants le soir.Cet esprit le lieu de vie a duré un an et demi à peu près et très vite il y a eu un accueil extérieur.»

Il y a un espace collectif, c’est le centre de Guénouvry qui fonctionne en journée où l’enfant est soumis à une multitude des désirs et à la présence de plusieurs enfants.
L’enfant a donc besoin d’un autre lieu pour lui, lieu plus singulier qui va petit à petit fonctionner de manière analogue à ce qui se joue dans sa famille. Dans ce lieu différent du collectif, l’enfant va pouvoir porter ses questions concernant le fonctionnement de la famille (d’accueil ou d’origine).
Il me semble qu’il y a également un autre aspect sur lequel insiste Guy Rousseau : l’enfant peut dire j’habite chez Monsieur et Madame tout le monde, ce qui comporte également une sorte d’ouverture sur le champ social ordinaire

La position de Mannoni était d’affirmer ce sont d’abord des enfants. On ne se limite pas à les accueillir dans un milieu spécialisé, on leur propose de vivre dans un milieu rural ordinaire.

le cse prend l’exemple d’une situation où l’enfant est incapable de prendre le bus c’est l’assistante familiale qui vient donc le chercher à l’école.
Parfois, cela traîne un peu, l’enfant ne veut pas sortir.
Elle est donc plusieurs fois entrée pour récupérer l’enfant à 16 h 15 et là, elle a vu l’enfant dans un autre état que celui auquel elle est habituée alors que ce type de crise ne se produit jamais chez elle. C’est venu altérer complètement son regard et leurs relations
Il était très fou ici et pas du tout de chez l’assistante familiale
S’il est à Guénouvry, elle se doute bien qu’il y a quelque chose, mais elle ne sait pas combien il peut être fou ici. Mais elle faisait son travail technique : il pouvait se lever seul et manger à table.
L’assistante familiale imposait les règles et l’enfant les supportait remarquablement bien alors qu’il était très différent chez ses parents où il ne supporte rien et ici à l’école.

La différenciation des milieux vise surtout à préserver la possibilité pour cet enfant d’être autrement ailleurs. À l’assistante familiale et à son mari et à leur entourage d’avoir une autre image de cet enfant, image qui le constitue dans leurs relations.
Parfois, on dit : « c’est un autre, il est tellement différent », mais non, c’est lui qui manifeste dans un autre contexte certaines de ses possibilités.

Ce fonctionnement est très différent des autres centres, où des éducateurs fixent le pr
ojet individualisé de l’enfant et vont chez l’assistante familiale en lui fixant des objectifs.
L’équipe éducative s’interdit de dicter les objectifs aux assistantes familiales.
Cela a d’ailleurs posé problème durant leur formation obligatoire. Elles ont eu du mal à répondre aux questions quel est le projet pour l’enfant.
Le chef de service répète quand nous allons dans les familles d’accueil, nous n’y allons jamais quand l’enfant y est.
Dans certains centres, les assistantes familiales participent à des synthèses.
La cohérence du projet peut devenir : « mettons-nous d’accord sur des objectifs communs. »
On voit bien comment cela peut rapidement évacuer la question de la différence des lieux et de la différence des places.

Les assistantes familiales ont une instance propre : elles se réunissent pour parler de leur travail en dehors de l’institution dans la mairie annexe. Cette réunion est animée par deux éducateurs. Qui rapporte en discours indirect certains éléments lors de la réunion collective à laquelle elle les l’assistante familiale ne participe pas

De même vis-à-vis des parents :

 

Prenons un autre exemple concret pour marquer la différence, le problème des valises
C’est surtout important pour les enfants qui ne parlent pas.
Lorsque l’assistante familiale constate qu’il manque quelque chose, ce n’est pas la famille d’accueil qui fait directement un mot ; ce sont les éducateurs responsables du centre accueil familial qui le font pour demander aux parents tel ou tel vêtement.
Cela évite que la famille d’origine et la famille d’accueil soient en rivalité autour du linge de l’enfant.

À Guenouvry, il y a tout un système sur la circulation des objets.

Les enfants psychotiques trimbalent leurs objets et là-dessus nous n’intervenons pas.
En revanche, certains parents chargent les valises d’autres objets dont ils imaginent que l’enfant a besoin : des photos des biberons des peluches
On a là-dessus une règle précise : aucun objet ne transite par les valises sauf au moment des vacances
Au retour du week-end il n’y a aucun objet qui transite directement : on a un magasin où tous les objets sont déposés et où l’enfant peut choisir : celui-là, je le prends celui-là, je le laisse.

Le but est que l’enfant ne refasse pas chez l’assistante familiale un petit chez soi avec les photos de famille.
Cela donne lieu à discussions : certains enfants demandent des objets précis et parfois on fait des exceptions justement parce qu’il y a une règle. Les règles sont faites pour discuter et se rencontrer et interroger le sens des choix.

De même concernant les discours sur l’enfant
Si un parent demande au CSE si l’enfant fait du vélo et dit qu’il n’en fait jamais pas à la maison.
Moi je sais qu’il fait beaucoup de vélo chez l’assistante familiale, mais je ne le dirai pas.

Cela me rappelle un épisode qui évoquait souvent Mannoni : mon collègue chargé de tenter d’apprendre à lire et à écrire à un grand adolescent de 16 ans qui ne déchiffraient pas et ne pouvaient et que recopier un texte en écriture bâton était régulièrement interrogé par sa mère en réunion des parents sur les progrès de son fils.
Il a commis l’erreur de dire un jour à sa mère que ça démarré c’est-à-dire que le fils commencé à assembler les syllabes pour que les progrès s’arrêtent immédiatement.

Il ne s’agit pas seulement des différences physiques des lieux, mais aussi des paroles qui circulent entre ces différents lieux

 

Bonneuil

Je voudrais maintenant reprendre cette question sous un autre angle à l’envers pour ainsi dire : comment aider les parents à supporter cette séparation et mon hypothèse est qu’il est important de négocier des formes de séparation supportable par eux
c’est selon moi une condition pour que les jeunes puissent les utiliser et oser mettre à profit ce qui peut se passer dans les autres lieux.

Je partirai de la situation du jeune Albert adolescent qui nous était arrivé à Bonneuil vers à l’âge de 13 ans avec une inhibition scolaire massive après une scolarisation laborieuse. Deux éléments marquants dans le l’histoire familiale : une mère exerçant une profession intellectuelle et présentant des épisodes de dépressifs maniaques nécessitant des hospitalisations. Un accident de voiture vers 10 ans où son père et son frère ont trouvé la mort.
Il était le seul survivant
à son arrivée à Bonneuil Albert se présentait comme très mou fatigable et rigolard. Il n’y avait pas d’opposition franche, mais nous avions l’impression qu’il déjouait toutes nos propositions d’activités en se soumettant passivement en les tournant en dérision par ses inhibitions constantes.

Il a été inscrit en cinquième puis en quatrième au cours national d’enseignement à distance.
Les apprentissages stagnaient et nous avions l’impression de le soumettre à un travail qui l’épuisait.
La mère très inquiète du faible niveau de son fils nous interrogeait sur la possibilité d’envisager de continuer en lycée. Comme nous lui faisions part des difficultés quant à la scolarisation de son fils, elle prit la décision de lui faire passer un bilan psychologique. Elle m’en informait, mais n’a pas demandé mon accord je lui ai alors proposé que nous allions tous deux au rendez-vous ou les résultats seraient communiqués comme ça nous serions certains d’entendre la même chose cela nous permettrait d’éviter les malentendus. Ce qu’elle accepte : l’évaluation à mis en évidence les difficultés importantes en matière de raisonnement mathématique ne laissaient guère d’espoir sur la possibilité de continuer des études longues. Mannoni informée de cette initiative insista comme d’habitude pour une séparation rapide et un envoi d’Albert en province son argument était que Albert était assigné à une place de bras droit de sa mère, qu’il devait lorsqu’elle était déprimée la lever et faire le petit déjeuner et qu’en plus il portait les espoirs inaccessibles d’une mère qui déniait sa difficulté.
L’hypothèse de la province fut annoncée en réunion avec les adolescents
À la suite de cela, Albert prit une initiative qui nous surprit : il reprit contact avec le frère de son père qui était commerçant et tenait des épiceries dans un quartier défavorisé et il lui demanda s’il pouvait travailler chez lui. L’oncle paternel prit contact avec nous pour nous dire lors de rendez-vous avec la direction qu’il s’engageait à trouver du travail pour son neveu qu’il le considérait comme son fils et qu’il devait s’occuper de lui après la mort de son frère. il se faisait fort de lui trouver un stage de magasinier. Nous nous sommes évidemment posé la question à quelle place Albert va-t-il se fourrer. J’ai tenté de négocier en demandant à l’oncle s’il pouvait essayer de voir dans le réseau de ses collaborateurs ou de ses amis s’il était possible de lui proposer un ou plusieurs stages dans des endroits différents. Ce qu’il accepta. À la fin de l’entretien, l’oncle demanda à nous voir sans Albert et revint sur les circonstances de l’accident du père en émettant des doutes et en évoquant une suspicion de suicide, mais en disant qu’on ne saurait jamais la vérité. Albert s’était donc débrouillé pour activer quelques repères identificatoires utiles dans la lignée paternelle ce qui permit de remettre en circulation la question de la mort du père. Question qu’Albert n’était donc plus seul à porter. ( Il ne s’agit pas de chercher une vérité historique ou de lever un secret, mais de remettre en circulation une question sans réponse)
Par ailleurs, comment la mère pouvait-elle accepter ce
tte forme de disqualification sociale ? Elle mit comme condition à son accord de pouvoir aller voir le magasin j’ai négocié avec elle le fait que nous irions ensemble et je lui demandais de ne pas entrer dans le magasin. Cela a suffi pour qu’elle puisse accepter le stage comme un essai pour voir.

Albert a pu utiliser cet espace de stage. Il y allait régulièrement seul. Même s’il était lent il faisait preuve de bonne volonté et ne contrariait pas le commerçant. Petit à petit, on lui a proposé d’autres stages et un contrat d’apprentissage fut envisagé avec un une formation de CAP de magasinier.. Il ne réussit pas. Mais il continua à travailler pendant plusieurs années dans différentes boutiques.
Il y a trois ans, il m’a téléphoné pour m’inviter à son 40e anniversaire, il m’a dit qu’il vivait dans un studio, qu’il faisait du théâtre amateur de temps en temps et qu’il travaillait un intérim, mais pas tout le temps et comme par hasard dans des petits boulots de magasinier.

Si j’insiste sur cette situation c’est un pour montrer un exemple de négociations de place et de compromis identificatoire
l’institution a souvent la tentation de remettre les gens à leur place et d’assigner une séparation qui s’avéreraient insupportable par les parents et qui serait du coup inutilisable par l’enfant
Des négociations de places et des accompagnements de la mère lui ont permis d’accepter un déclassement, et de renoncer au souhait d’un enfant réussissant une scolarité à la hauteur de ses espoirs, cela a également permis à Alexandre de redevenir acteur dans sa quête de repères identificatoires et de pouvoir activer des points d’appui pour mettre au travail son inscription dans des identifications paternelles. Il s’agit d’un compromis identificatoire qui permet au sujet de ce construire une place où il se supporte et où on le supporte comme le montre Pierra Aulagnier dans «un interprète en quête de sens» il s’agit bien entendu d’aménager un mode de vie qui soit le moins coûteux possible en symptômes et qui permettent au sujet de faire avec ses difficultés en s’aménageant un mode de vie où des espaces créatifs soient possibles.

Si nous revenons sur la problématique de la différenciation des places je crois qu’il faut réfléchir sur l’assignation de places séparées et sur la question du supportable et de l’insupportable entre les parents les et les enfants.
et je crois que confronter trop rapidement des parents à des situations insupportables peut conduire les enfants à ne pas pouvoir utiliser leur espace
en propre
La question serait comment construire entre les différentes parties prenantes des places différenciées utilisables plutôt que de définir les justes places selon nous
en faisant cela nous pensons et agissons à la place des jeunes et des parents et nous leur imposons une différenciation des places qu’ils ne pourront pas utiliser au sens de Winnicott.
 

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