Le symptôme 4 – Construction et déconstruction – R. Lévy

LE SYMPTÔME, Construction et déconstruction – Séminaire IV, Robert Lévy, 17/02/2010

Je souhaiterais reprendre ce soir ce qui a été évoqué lors des deux derniers séminaires et qui tourne autour de la question de la différence entre symptôme et sinthome. Cela me paraît être un point de difficulté, qui peut prêter à de multiples confusions, notamment sur le registre des structures. J’ai pris le parti d’essayer de distinguer ces deux concepts.

Cette notion de sinthome a été apportée par Lacan dans l’idée, en ce qui concerne Joyce, de suppléer à la forclusion dont il est affecté et qui le laisse face à une grande solitude d’écriture dans laquelle il passera sa vie.

Je reprends là quelques éléments que Jean-Jacques Leconte nous a livrés lors de l’avant-dernier séminaire. En effet, cette solitude de l’écrivain chez Joyce, n’est pas liée, me semble-­t-il, à ce qui serait chez le névrosé de l’ordre de la castration mais, bien au contraire, on peut dire que l’écriture chez Joyce est ce qui, par manque de castration, lui permet une certaine suppléance là où précisément, il n’est pas entré dans le jeu œdipien.

On tombe maintenant sur ce mot « suppléance » qui, lui aussi, est un mot assez énigmatique puisque cette suppléance, en ce qui concerne Joyce, va lui permettre d’assurer une certaine forme de maintien des processus de métaphorisation, là où précisément ils ne sont pas, qui ne sont plus en fonction du fait même de l’absence de métaphore paternelle

Là encore, vous allez voir que l’idée de pouvoir distinguer le fait qu’il y ait des processus de métaphorisation qui ne soient pas ou plus en fonction, ce n’est pas du tout la même chose. Pourtant, l’outil du sinthome est assez efficace, sans doute, dans ces deux cas, encore faut-il les distinguer ce que j’essaierai de faire ce soir.

Nous dirons donc, que ce qui permet à Joyce de maintenir une forme de suppléance aux processus de métaphorisation c’est le sinthome. C’est-à-dire cette écriture très particulière, dans laquelle je n’entrerai pas dans le détail ce soir, si ce n’est pour signaler, que Lacan avait déjà évoqué un point important, il me semble, à savoir que l’on ne peut pas dire qu’il y a de la psychose s’il n’y a pas une modification dans la structure même du langage. C’est un point absolument fondamental et je trouve que c’est un point clinique vraiment pertinent et intéressant.

Donc pas de psychose sans une atteinte des processus du langage, construction modifiée chez Joyce et suppléée par son écriture qui constitue son sinthome.

J’en profite pour revenir sur ce terme de suppléance car c’est un terme sujet à pas mal de polémiques dans l’enseignement de Lacan.

Par exemple, dans la métaphore délirante, la suppléance est un signifiant qui supplée au signifiant du Nom-du-Père et lui assure une certaine forme de stabilisation. Mais Lacan passera aux suppléances au pluriel et insistera cette fois sur la pluralisation des Noms-du-Père et le primat de l’Autre barré à partir des séminaires X et XI.

Je crois qu’il est également important de noter que Freud, en ce qui le concerne, donne comme alternative au symptôme, la sublimation, qu’il ne faut évidemment pas confondre avec le sinthome, même si on pourrait penser que l’idée de suppléance pourrait, à tort, nous mener vers cette perspective. En effet, on pourrait dire que la sublimation est plus forte que la suppléance ; cela serait le chemin le plus direct, le plus logique lorsqu’on pense comme cela.

Mais ce serait à tort puisque cette idée de Freud ouvre vers deux options qui concernent la libido : ou bien elle se symptomatise ou bien elle se sublime de telle sorte que, par exemple, l’œuvre d’art constituerait un autre mode de satisfaction pulsionnelle, ce qui après tout est communément admis, telle qu’une sorte de symptôme artificiel dont on peut ici se demander la différence avec l’art comme sinthome. Ce qui n’est pas du tout la même chose, précisément. Peut être que l’idée que développe Bernard Bremond, selon laquelle le sinthome n’est pas un substitut, est une des façons de répondre à cette question puisque on peut ranger la sublimation, quant à elle, plutôt du coté du substitut, donc du symptôme.

Vous voyez bien que là, on a déjà ces deux repères qui concernent la différence entre symptôme et sinthome par rapport à l’introduction de l’idée de la sublimation qui suppose un substitut au symptôme alors que le sinthome n’est en aucun cas un substitut à quoi que ce soit.

Alors, pour Joyce, Lacan n’a pas de doute entre sublimation et sinthome puisque :[1] « Mais il est clair que l’art de Joyce est quelque chose de tellement particulier que le terme de sinthome est bien ce qui lui convient ». C’est-à-dire que là il n’y a pas de sublimation, il n’en est pas question dans l’art qui est le sien. Cette écriture est une certaine forme d’art et dans tous les cas, il n’y a pas là d’équivoque sur la dimension d’une sublimation éventuelle.

Ainsi on peut déjà dire qu’il y a du sinthome possible là où il y a forclusion mais pas seulement. Ce qui, comme on l’avait déjà évoqué avec Bernard Brémond, permet de saisir de façon plus précise cette idée selon laquelle ce n’est pas parce qu’il y a forclusion que le seul devenir de la psychose soit une certaine forme de chronicisation. C’est quand même à cela que nous ouvre, avant toute chose, l’introduction de la notion de symptôme. Bien au contraire, pas de chronicisation, parce que bon nombre de sujets psychotiques sont dans la vie aux prises avec la forclusion, bien sur, mais également avec des relais de suppléance du symbolique sous des formes sinthomatiques. Voire même, on pourrait déduire que si l’analyse avec un sujet psychotique a des chances d’aboutir à quelque chose, c’est assurément à la mise en place d’un sinthome.

Cependant, nous verrons tout à l’heure qu’au fond, on peut aussi étendre cette idée d’aboutir au sinthome à toute fin d’analyse et pas seulement chez le psychotique. Ce qui pose la question de savoir si la conduite de la cure dans ce cas là est identique que dans un autre cas de figure. Vous voyez quand même que l’on est obligé de se poser la question.

Donc, on ne peut pas réduire la question du sinthome aux psychoses car je crois que ce que Lacan nous apporte avec ce concept est extensible à d’autres champs de ce que j’appellerai de la métaphore du sujet. Le champ des psychoses, en étant une des formes, paradigmatiques. Je veux parler de là où le traumatique fait rage par extension à ces champs de problématiques de la structure qui supposent, en effet, une atteinte de la métaphore du sujet qui ne soit pas forcément liée à la question de la métaphore paternelle et par conséquent aux psychoses. C’est cela qui rend le maniement de ce terme de sinthome difficile car c’est un outil intéressant si on le pose, on le situe, on l’entend dans le champ des psychoses et en même temps, c’est un outil extensible hors champ des psychoses. C’est pour cela, du re
ste, que cela porte à confusion. Parce qu’alors, on pourrait dire que dans le champ qui ne concerne pas les psychoses, il s’agirait plutôt du symptôme. Oui et non, il s’agit du symptôme en tant que le sujet en est affecté, mais il s’agit du sinthome en tant que par rapport à d’autres champs que celui de la psychose, les suppléances sont aussi des formes nécessaires.

Je crois que nous avons bien du mal à sortir de cette idée qu’il n’existe pas d’autre atteinte de la métaphore que celle qui survient dans la psychose sous la forme de la forclusion du signifiant du Nom-du-Père. Pourtant force est de constater que dans d’autres champs, comme celui par exemple du traumatisme, il existe également une atteinte de la métaphore du sujet et des processus de métaphorisation puisque, justement, le traumatisé, dans le syndrome post traumatique, est quelqu’un qui ne peut plus, ni métaphoriser ce qui lui est arrivé, ni par conséquent refouler. Je devrais peut être dire la chose à l’inverse car en fait, si il ne peut pas métaphoriser ce qui lui arrive, c’est qu’il ne peut pas refouler non plus et donc, il faut qu’on se demande ce qu’on entend par atteinte de la métaphore du sujet. C’est ce que je vais essayer de développer un petit peu plus avant maintenant.

Il me semble que l’on peut dire qu’il s’agit d’un processus lié à ce qu’on appelle l’effraction du fantasme. C’est à dire ce moment où, pour des raisons qui concernent un premier traumatisme ignoré du sujet, un second temps traumatique va ouvrir ce que le premier temps avait laissé sous silence, pour faire cette fois ce qu’on appelle un syndrome post traumatique. Ce dernier est la remise en affect, en fait, du premier trauma, sous couvert de l’évènement du deuxième trauma pour lequel le sujet souffre apparemment de ce syndrome post traumatique alors qu’en fait, il ne s’agit véritablement que du premier trauma.

Donc effraction du fantasme qui avait permis jusqu’alors de maintenir sous le silence du refoulement ce premier trauma. C’est-à-dire cet écart entre l’affect et la scène première traumatique refoulée.

L’affect pouvant d’ailleurs se balader, comme on le voit, puisque c’est dans la remise en affect qui est le résultat du deuxième trauma, que l’affect peut se balader et se déposer sur autre chose.

Petite histoire : Une jeune militaire, lors de la remise de son diplôme de gradée, subit un bizutage, comme cela se fait dans de nombreuses écoles, qui consiste à l’enfermer dans une sorte de cage dans le noir, là où des collègues de la même promotion vont venir lui passer les cheveux au chocolat, lui faire peur d’une façon ou d’une autre… Disons que des évènements se succèdent à cette occasion qui laissent d’habitude ses autres collègues relativement indifférents et surtout très satisfaits d’avoir passé cette étape hautement symbolique en quelque sorte, et dans laquelle le plaisir d’avoir réussi le diplôme surpasse de loin l’inquiétude du moment du bizutage.

Mais en ce qui la concerne, ce n’est pas du tout comme cela que cela se passe, elle se sent tout de suite très mal après la sortie de cette séance désastreuse et des angoisses très importantes surviennent très rapidement qui la précipitent assez vite dans une sorte de syndrome confusionnel et oniroïde au cours duquel elle commence à évoquer des attouchements des scènes de viol à l’occasion du ce bizutage avec détails. Evidemment, les supérieurs rapidement avisés de ce qui vient de se produire font une enquête se concluant par la certitude qu’il ne s’était rien passé de cette nature pendant le bizutage.

La patiente sombre alors dans une bouffée délirante, dans une sorte d’état confusionnel, avec un délire apparemment assez peu constitué mais dans lequel se révèle, peu à peu, des dires, des impressions, des sensations à propos de la réalité familiale. Les hommes de sa famille proche apparaissent alors comme les auteurs de scènes de viol à son égard. En remontant la chaine d’éléments particulièrement signifiants, le gros ventre, l’odeur, la voix et un détail du pénis, est révélée la culpabilité de son grand père maternel dans des actes de sodomie, d’attouchements et autres conduites sexuelles perpétrées entre l’âge de huit et quinze ans, totalement refoulées jusqu’à ce que ce bizutage militaire la précipite dans ce syndrome post traumatique avec un état sérieusement confusionnel.

Ici on peut donc parler d’atteinte de la métaphore dans la mesure où l’on voit bien que, dès la rencontre du réel à l’occasion de ce bizutage, le refoulement ne fait plus son office de filtre du réel, c’est-à-dire ne fait plus fonction de production imaginaire pour suppléer à ce réel qui fait alors trou dans le symbolique.

Dans ce cas, il ne s’agit pas, comme dans la psychose, de ce qui a été rejeté du symbolique qui fait retour dans le réel, mais du contraire, c’est-à-dire de ce qui, dans cette rencontre avec un réel traumatique, fait trou dans le symbolique. Vous voyez comment, dans ce cas, là la position est inversée. Je dirais, un peu comme un claquage, c’est-à-dire comme ce muscle qui tient en principe son intégrité tissulaire jusqu’au moment où une trop forte tension fait éclater du tissu musculaire et fait trou dans l’intégrité du tissu lui-même.

Avant, je crois il n’y avait pas de trou comme dans le cas de la forclusion, mais après il y en a un. Alors avant quoi et après quoi…

On observe donc dans cet exemple que c’est une atteinte de la métaphore du sujet dans la mesure où c’est l’intégrité de la construction symbolique du sujet qui a été atteinte et par conséquent il va falloir non seulement retrouver les éléments refoulés de la première scène traumatique, dite initiale, mais pouvoir également, dans un second temps, refouler ce qui avait été apparemment refoulé, mis de coté mais qui en fait ne l’était pas .

Pour pouvoir refouler cela, il va falloir faire sinthome ; c’est-à-dire permettre que cette patiente puisse construire quelque chose, d’une nouvelle histoire, qui rétablisse sa dimension de sujet dans l’évènement, là où elle a disparu comme objet dans le premier évènement. C’est cela qui est difficile : elle disparait, en l’occurrence comme objet d’inceste, dans le premier évènement. Elle est l’objet et disparaît en tant qu’objet. Il va falloir qu’elle puisse être restituée comme sujet dans un second temps. C’est l’occasion d’ailleurs que donne finalement ce syndrome post traumatique de pouvoir à partir de là, restituer, retisser quelque chose du symbolique, je dirais un sinthome, là où cela a fait trou.

En effet, elle n’avait rien pu en dire à ses parents ni d’ailleurs à personne puisque, comme chez tout enfant traumatisé, c’est la culpabilité qui prévalait. Dire qu’elle a pour nécessité de construire un relais sinthomatique revient à dire qu’elle va devoir se retrouver sujet, là où la concomitance du désir et de la jouissance se posent dans toutes ces questions traumatiques sexuelles infantiles, à savoir que l’enfant n’est pas que l’objet du désir incestueux de l’adulte, mais il est aussi désirant comme sujet d’une place imaginaire auprès de l’adulte. Place dans laquelle, malheureusement, il n’obtient qu’une réponse réelle. C’est cela qui est le véritable trauma : une réponse réelle à sa demande imaginaire d’avoir une place dans laquelle son désir
et sa jouissance peuvent trouver à se déployer, se développer, ce qui est normal. En revanche, ce qui n’est pas normal est que la réponse de l’adulte soit réelle et qu’à ce moment là, il n’y a plus de métaphore possible. C’est cela qui est intéressant : dès lors qu’il y a impossibilité de l’imaginaire à fonctionner. C’est donc cela qui fait trauma dans ce télescopage entre la demande imaginaire de l’enfant et la réponse réelle apportée par l’adulte qui prend d’ailleurs toujours la demande imaginaire de l’enfant qu’il désire, pour une autorisation à son passage à l’acte réel.

L’enfant est alors sans recours et son imaginaire ne lui permet plus d’assurer de la métaphorisation dans ce télescopage entre réel et imaginaire qui se présentifie par l’atteinte réelle de son corps qu’il subit alors.

Il y a deux choses : la réponse réelle et l’atteinte réelle du corps. Il faut qu’il y ait ces deux choses en même temps. C’est ce que j’appelle l’atteinte de la métaphore.

Mais on retrouve également cette atteinte dans d’autres formes de rencontre avec le réel qui sont par exemple celles qui se sont produites lors de tortures ou des camps d’extermination.

C’est ce que primo Levi lui-même décrit sous l’appellation du musulman, c’est-à-dire ceux qui, dans les camps, avaient passé déjà la barrière de la vie et de la mort. Que veut-il dire par là ? Ce terme s’emploie, du reste, chez tous les rescapés des camps d’extermination qui savaient très bien, au regard d’un certain nombre de leurs malheureux compagnons de torture, que ce regard, à un moment donné, ne reflétait plus rien. Le musulman était celui qui avait dépassé, cela se notait dans le regard, quelque chose qui se situait entre la vie et la mort et ils savaient que celui là précisément, allait mourir. Donc le regard du musulman, qui ne reflétait plus rien, était le signe, le signe d’une mort imminente. Non pas pour des raisons d’extrémité physiologique mais parce que la mort survenait lorsque cette atteinte de la métaphore du sujet avait été franchie.

Elie Wiesel cite ce cas d’un compagnon de son père qui attendait des nouvelles de sa femme lorsque les trains arrivaient dans le camp d’extermination d’Auschwitz et un jour survient un de ces trains, qui amène justement des personnes du village dont ce compagnon et sa femme étaient originaires. Ils descendent les uns après les autres, la sélection se fait, comme vous le savez assez rapidement, mais il a quand même le temps de demander à tous ceux qui descendent et qui sont du village, s’ils ont des nouvelles de sa femme, jusqu’à tomber sur quelqu’un qui le renseigne sur la mort de sa femme. Elie Wiesel écrit que dans les trois minutes qui ont suivi, l’homme est mort, alors qu’il était, jusque là, dans l’état de survie dans lequel se trouvaient tous les autres.

Elie Wiesel fait simplement ce constat, il le transmet et je pense que si on essaie de faire une lecture de ce moment tout à fait terrible, on peut dire qu’à ce moment là, quelque chose a été définitivement atteint de la métaphore du sujet. C’est-à-dire de ce point sur lequel il y avait encore une croyance qui pouvait encore s’établir, quelque chose qui pouvait donner un espoir. Cette croyance ou cet espoir est de nature de la métaphore. Et lorsque ce point ultime sur lequel reposait encore un minimum de construction imaginaire, de construction métaphorique s’écroule, il disparait.

Du reste c’est arrivé à bon nombre de ces malheureux exterminés. Ceux qui résistaient le mieux, à physiologie égale, étaient ceux qui avaient une croyance politique, ce qui pouvait les tenir dans la métaphore, le plus longtemps possible. Les autres, comme ce pauvre homme, qui s’appuyait sur des choses un petit peu moins construites, mouraient. Notamment ceux qui croyaient en dieu. On s’est aperçu en effet, que la croyance en dieu n’était pas une métaphore suffisamment élaborée pour que cela tienne le sujet. Ceux qui s’en sortaient le mieux étaient entrés dans la clandestinité avant la guerre ou dès l’entrée de la guerre et avaient ainsi une militance déjà très élaborée, trouvant des modes d’organisation et de résistance au sein même des camps. C’est ce symptôme là, je dirais même un sinthome, dans ce cas là, qui leur a permis de se maintenir en vie en arrivant à maintenir quelque chose de la métaphore du sujet.

Ainsi, ce que je voulais souligner est cette notion de sinthome qui est à l’œuvre chez bon nombre de ces survivants, sinthome, garantissant jusqu’à un certain point un relais du symbolique, un retissage cellulaire pour reprendre la métaphore du claquage. Ce sinthome a été de deux natures chez ces personnes, notamment Elie Wiesel et Primo Levi. Un de ces sinthome a été probablement l’idée qu’il fallait ou bien s’enfuir des camps ou bien survivre pour témoigner. En effet, la seule idée qu’ils ont est de devoir témoigner. Alors on peut prendre cela dans un premier temps pour une nécessité historique, pour quelque chose qui est certes essentiel, mais je pense que cela ne suffit pas. Parce que je crois qu’on est obligé, si l’on veut essayer d’entendre quel est l’enjeu de ces témoignages, de constater que c’est à peu près du même ordre que l’organisation de la résistance dans le camp. C’est-à-dire quelque chose qui vient maintenir, dans les extrêmes, là où le trou du symbolique s’est opéré chez ces personnes, une construction sinthomatique qui leur permet de maintenir quelques relais symboliques là où, effectivement, la question du symbolique est sérieusement mise en difficulté. Une de ces modalité est donc de témoigner et on voit bien aussi dans la vie de ces personnes, qui ont, pour un certain nombre, eu une vie malheureuse après la sortie des camps, que l’issue a été le suicide.

Il est peut-être intéressant de souligner que, si l’on regarde d’un peu plus près les écrits et surtout la vie de Primo Levi, on s’aperçoit qu’il va se suicider après être entré dans une profonde dépression ; je pense qu’il s’agit plutôt d’un accès de mélancolie très grave…Il va donc se suicider en écrivant , quelques jours avant sa mort, qu’au fond, il ne croit plus à l’idée que témoigner va pouvoir produire quelque chose. On voit donc vraiment à ce moment là, que son sinthome ne fonctionne plus. Il y a là quelque chose de cette construction qui malheureusement trouve aussi ses limites et il n’est pas le seul, un bon nombre a subi ce destin assez tragique. Ce qui est tout de même étonnant car on se dit que des gens qui ont subi des choses aussi graves et aussi extrêmes, comment une fois sortis de ces extrémités, trouvent le moyen de mourir, là où leur expérience n’a pas réussi à les faire mourir.

Je pense qu’effectivement il y a eu une atteinte de la métaphore tellement grave dans ce premier temps, que dans le second temps, même s’il y a un relais sinthomatique, ce relais sinthomatique, pour un certain nombre, trouve sa limite. Ils « mettent fin à leurs jours », ce n’est même pas cela, il y a quelque chose qui se termine de leur vie parce que la vie n’est possible que si notre fantasme nous permet de maintenir quelque chose de l’existence de la métaphore du sujet. Et cela n’est pas possible, on ne peut pas vivre sans.

Donc je disais que c’était une des formes sinthomatique et la deuxième forme qu’il ne faut pas non plus méconnaître est celle de l’écriture.

Alors, évidemme
nt, ce n’est pas de l’écriture au sens de l’écriture de Joyce mais je pense que l’écriture comme sinthome, là, a aussi tout à fait sa valeur et son moyen de construire et de mettre en œuvre une construction sinthomatique de nature à leur permettre de suppléer là où il y a trou dans le symbolique.

On va retrouver cela également, sous une autre forme dans l’histoire de twin towers du 11 septembre. Ce n’est pas véritablement un témoignage au sens témoigner de ce qui s’est passé dans les camps mais c’est la mise en boucle des images qui ont là aussi, quand même, valeur d’une certaine forme de témoignage de l’évènement sur toutes les chaînes, sur tous les écrans pendant des jours , des mois, presque des années. On a l’impression que cela pousse du coté du témoignage au sens sinthomatique.

Alors peut être peut on avancer que ce dont il s’agit comme catégorie d’impossible est celle du réel de la mort qui est toujours à l’œuvre, aussi, dans l’évènement traumatique, c’est-à-dire, par définition, un réel sans métaphore, quelque chose qui suppose le « non métaphorisable », sans métaphorisation possible, face auquel la seule, parade possible si tant est que cela puisse se trouver pour le sujet, est le sinthome .

Je crois qu’on a bien perçu qu’il n’y avait pas que dans le registre de l’atteinte de la métaphore au sens de celle du nom du père, au sens de la psychose, que l’on rencontrait des problèmes d’atteinte de la métaphore du sujet ; de même il n’y a pas que dans les psychoses que l’on voit le sinthome à l’œuvre .

Il faut ajouter un troisième élément qui est celui du sinthome comme symptôme de l’enfant faisant sinthome des parents. Je trouve que c’est une catégorie tout à fait importante. En effet la construction du symptôme de l’enfant à l’époque infantile rend possible ce mode construction. A cette époque l’enfant n’a donc pas totalement intégré son refoulement secondaire et les processus de métaphorisation ne sont pas encore non plus tellement en fonction. C’est pourquoi on assiste assez souvent à des symptômes construits comme ayant valeur de sinthome pour les parents. Au sens où Lacan lui-même évoque dans une note adressée à Jenny Aubry : « Le symptôme de l’enfant est en place de répondre à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale ». Alors, il répond à ce qu’il y a de symptomatique dans la structure familiale, ce qui est un premier temps, et le deuxième temps est que le symptomatique dans la structure familiale trouve son sinthome, avec le symptôme de l’enfant.

Ce dernier exemple va nous permettre d’illustrer cette hypothèse. Il s’agit d’un enfant de 3 ans amené en consultation pour des troubles du sommeil envahissant la famille puisque jusqu’alors il n’avait jamais pu dormir une nuit entière sans se réveiller une à plusieurs fois par nuit. Ce qui donnait lieu à des chassés croisés des parents dans les chambres de la maisonnée, à des crises, enfin vous voyez… Dès le premier entretien, l’enfant dort pour la première fois et pour les fois suivantes il fait des nuits complètes. Que s’est-il donc passé pour que dès la première consultation il retrouve le sommeil alors que depuis sa naissance il se réveillait deux à trois fois par nuit ? J’avais simplement dit que si cet enfant ne dormait pas c’est que, pour une raison que j’ignorais encore, il s’y sentait autorisé par ses parents. Ce que le père confirma devant son fils, en ajoutant que sa propre angoisse était celle de ne pas pouvoir laisser un enfant pleurer seul dans la nuit qu’il associa bien vite avec sa propre enfance au cours de laquelle sa mère s’était défenestrée alors qu’il avait le même âge que son fils et qu’il était dans le lit devant lequel sa mère avait du passer sans le voir pour aller sauter par la fenêtre. Donc mourir pour de vrai, ce n’était pas une tentative de suicide mais un véritable suicide.

De son coté, la mère associe sur quelque chose, à savoir qu’elle était persuadée qu’un enfant était mort avant elle à l’âge de quinze jours sans que rien n’ait jamais pu être dit à ce sujet, ni des circonstances ni du nom de cet enfant, seul garçon de sa famille puisque sa mère avait eu deux filles ensuite dont elle-même. Rien dit si ce n’est que le jour anniversaire de la mort de cet enfant, rien ne devait être entrepris qui soit susceptible d’une mise en danger comme par exemple prendre l’avion etc. …Seule façon qu’elle ait eu de savoir quelque chose à propos de cet enfant mort.

Je pense que cet enfant qui ne dort pas, ce symptôme de difficulté du sommeil a une valeur évidemment sinthomatique pour les parents, c’est-à-dire que cela permet de mettre en place une certaine forme de construction, qui permet à l’un et à l’autre d’éviter la question de la mort, le sommeil renvoyant toujours à la question de la mort.

Voilà donc une troisième occurrence de la mise en place sinthomatique et vous voyez que cela excède de loin, la question spécifiquement liée aux psychoses.

Alors pour revenir au sinthome, tel que Lacan l’a dégagé pour Joyce, il faut quand même rappeler certains élément dont on a parlé la dernière fois à savoir qu’il est ce quatrième rond qui maintient les trois autres ensemble, les trois registres, réel symbolique et imaginaire, dans le nœud avec un quatrième qui fait suppléance. C’est-à-dire qu’il supplée au fait que ces trois instances ne se défassent pas en quelque sorte. Cette béquille qui permet au sujet de ne pas s’effondrer. C’est l’écriture pour Joyce, la peinture pour Van Gogh qui ici n’a pas valeur de sublimation, la mémorisation du dictionnaire pour telle analysante, le jeu pour tel autre, …Enfin tout cela pour dire qu’au fond, le sinthome peut être n’importe quoi, on ne peut pas non plus le définir par avance. C’est quelque chose qui va trouver une valeur de construction qui permet une suppléance là où la fonction du symbolique n’est plus totalement assurée comme structure.

Cette suppléance, ce sinthome, à inventer dans chaque cas de psychose, si jamais cela peut marcher, permet d’éviter le dénouage anarchique du réel, du symbolique et de l’imaginaire.

Signalons ici que Lacan situe ce sinthome du coté du statut du « Nom-du-père ». Ou bien plus exactement dans l’idée de « compenser » ce que Lacan appelle « la carence du père ». Mais de quel père s’agit-il ? Lacan évoque cela très clairement [2]: «Joyce a un symptôme qui part de ceci que son père était carrent, radicalement carrent- il ne parle que de ça. J’ai centré la chose autour du nom propre, et j’ai pensé – faites en ce que vous voulez, de cette pensée – que c’est de se vouloir un nom que Joyce a fait la compensation de la carence paternelle » C’est très intéressant car ce que Lacan dit là est que, pour compenser ce qui est de l’ordre de la carence paternelle et des effets produits sur le signifiant du Nom-du-Père, Joyce invente cette écriture, mais en fait ce qui est visé par sa « production artistique » est de se faire un nom. Cela ne lui suffit pas d’écrire ce qu’il écrit, ce que vise Joyce est de devenir célèbre, c’est là son mode de compensation ; pour compenser la carence, là où son père l’a été en l’occurrence et de l’atteinte, par conséquent, sur le Nom-du-Père de la
carence du père.

C’est donc bien, si l’on suit Lacan le sinthome qui se trouve alors en place de compensation de la carence paternelle.

Mais nous nous trouvons à nouveau face à une vraie difficulté car pour ce qui concerne le symptôme également, c’est aussi le moment où, à la suite de Freud, Lacan lit le symptôme au départ de la fonction paternelle et de ses ratés. C’est assez intéressant, c’est-à-dire qu’il y a quelque chose à la fois du coté du symptôme mais aussi du coté du sinthome qui sont de l’ordre, je dirais, de la fonction paternelle et de ses ratages. Pour l’un, ce sont les symptômes produits par les ratages et pour l’autre c’est le sinthome qui permet de suppléer là où les symptômes ont des effets liés au ratage de la fonction paternelle.

En ce sens on peut dire comme Bernard Brémond le disait la dernière fois, que le symptôme renvoie aussi au défaut dans la structure d’une certaine façon.

Le symptôme est alors le signe, au sens linguistique, de ce ratage. Par conséquent, poser un ratage suppose une correction possible, que l’on pourrait imaginer faire par l’interprétation, mais alors, l’interprétation dans le cadre du transfert impliquerait nolens volens l’idée d’une norme : si on corrige, c’est nécessairement avec à l’horizon de son acte de correction, l’idée d’aboutir à une norme. On sait que Lacan a à un moment assimilé la norme et le père, n’hésitant pas à parler par exemple de « normativation œdipienne ».

On retrouve d’ailleurs cette mise en regard du père et du symptôme dans la littérature psychanalytique au delà de Freud et de Lacan : le père pervers des premières hystériques de Freud, le père de Hans et sa complaisance, le père d’Ernst Lanzer et son rapport aléatoire à la parole donnée, le père de Dora et son impuissance sexuelle, le père éducateur de Schreiber… Le symptôme est alors, l’index du dysfonctionnement de la métaphore paternelle même si on n’est pas dans le cadre spécifique des psychoses, comme avec Schreiber, par exemple.

Plus tard dans son enseignement, Lacan articule le symptôme avec la jouissance car s’il est porteur d’une souffrance ; il est aussi un mode de satisfaction, ce que Freud avait repéré très tôt. On se souvient que pour Freud, le symptôme est l’activité sexuelle du névrosé, il est une solution de compromis entre les exigences pulsionnelles et celles du moi, de la conscience. C’est une satisfaction, certes, mais bien maigre en regard du prix de souffrance à payer. Au fond, le symptôme vient aussi suppléer au non-rapport sexuel. Là où le rapport sexuel, le rapport entre les sexes n’existe pas, vient un substitut, une jouissance propre à chaque sujet, une fixation spécifique à chaque sujet. C’est une chose que l’on sait depuis bien longtemps à propos de l’hystérie. Souvenez-vous de la femme hystérique qui présente des symptômes parce qu’elle est privée de la jouissance propre à l’activité sexuelle, et donc au rapport sexuel. Il faut et il suffit qu’elle se marie ou se remarie pour que le symptôme disparaisse. Naturellement, il est exclu que le mariage soit blanc ! Période freudienne dont on a le souvenir et sur lesquels on revient, Lacan l’a suffisamment fait. En tout cas, ce que l’on peut dire est que la cure en tant que pratique de la parole rabote cette jouissance. Le sujet pourra abandonner ou, à tout le moins, atténuer cette contrainte de jouissance qu’est le symptôme, en parlant dans la cure, précisément.

Car il convient d’abandonner une fois pour toute l’idée que le symptôme est guérissable dans sa totalité : le sujet ne peut pas dire toute la vérité de son symptôme de la même façon que le symptôme ne peut dire toute la vérité. Le symptôme vient recouvrir le traumatisme qui constitue la marque du signifiant sur le sujet. L’interprétation est ici impuissante puisque nous avons affaire toujours à la division du sujet. C’est là, d’ailleurs, qu’on aperçoit l’escroquerie des thérapies comportementales qui prétendent guérir le sujet. Le symptôme, enfin, ne cesse pas de s’écrire …

Vous voyez bien que d’une certaine façon, lorsqu’on fait un parcours, comme je viens d’aborder le symptôme à la fois chez Freud et chez Lacan, Le symptôme permet au sujet, d’une certaine façon de suppléer à une sorte de carence de la fonction paternelle ainsi qu’en témoigne, par exemple, le petit Hans. D’une certaine façon, le symptôme perd sa fonction négative de parasite ou d’entrave pour acquérir une dimension positive parce qu’il est aussi ce qui maintient la santé mentale du sujet et s’attaquer à lui n’est pas toujours prudent… On ne s’attaque pas impunément au partenaire intime du sujet qu’est le symptôme.

Notons ici que le symptôme est un mode de jouir différent du passage à l’acte dans la mesure où il emprunte les voies de l’imaginaire et du symbolique, et non celles du réel.

Enfin on peut dire que ce qui prévaut en début d’une analyse c’est la souffrance du symptôme et je ne crois pas qu’une analyse « détruise » le symptôme comme Bernard le laissait entendre la dernière fois. En revanche en fin de cure le sinthome sera l’invention particulière du sujet de la modalité propre avec laquelle il soutient son rapport au sexuel. Ceci requière un « savoir faire avec le symptôme » ce dont on ne peut se débarrasser, c’est-à-dire un savoir faire avec ce qu’il y a de plus réel en chaque sujet. Mais cela préserve t il pour autant le sujet du réel traumatique ? Par ailleurs, ce savoir faire avec du sinthome n’est pas sans nous rappeler cette assertion fondamentale de Lacan que l’on peut rapporter sans aucun doute au sinthome :[3] « L’hypothèse de l’inconscient, Freud le souligne, ne peut tenir qu’à supposer le Nom du Père. Supposer le Nom du Père, certes, c’est Dieu. C’est en cela que la psychanalyse, de réussir, prouve que le Nom du Père, on peut aussi s’en passer. On peut bien s’en passer à condition de s’en servir. »

Je terminerai là-dessus car je trouve qu’il y a dans cette citation de Lacan ce que je viens d’évoquer sur la question de la métaphore du sujet et de la croyance en dieu. En effet puisque, on voit bien que dans une analyse, on peut « s’en passer à condition de s’en servir » ce qui n’est pas tout à fait la même chose que de ne plus pouvoir s’en servir et de devoir s’en passer comme s’est le cas, précisément dans les camps d’extermination où là ne plus croire en dieu laisse sans aucun recours, comme on l’a vu. Mais aussi l’idée qu’une analyse est ce qui permet, également, au sens de s’en passer à condition de savoir s’en servir, est ce qui permet aussi cette espèce de « désidéalisation » bien différente que celle qui consiste à la désidéalisation qui amène à des rencontres avec le réel telle que celle du traumatisme ou aussi des camps d’extermination.

Donc on voit bien comment là, dans cette simple phrase que je vais vous relire parce que je la trouve absolument fondamentale, l’hypothèse de l’inconscient, Freud le souligne : « ne peut tenir qu’à supposer le nom du père. Supposer le nom du père certes c’est dieu c’est en ça que la psychanalyse de réussir, prouve que le nom du père, on peut aussi s’en passer. On peut bien s’en passer à condition de s’en servir. »

Je vous remercie de votre attention.

 


[1] J. Lacan Le sinthome Le seuil P. 94

[2] J Lacan Le sinthome Le seuil P.94

[3] LACAN Le Sinthome ED. Le Seuil P.136

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