Céline Devalois, Reflexion à propos du travail d’un cartel

un cartel

Au départ de cette aventure, il y avait en premier lieu le désir de travailler avec quelques autres, c’est-à-dire de les rencontrer autrement que dans les séminaires ou les journées d’études. A l’époque où nous avons proposé l’idée d’un cartel, il n’y en avait pas à Analyse Freudienne (hormis les deux cartels du dispositif institutionnel). Pourtant nous trouvions ce dispositif intéressant au regard de ce qu’il permettait d’éviter, à savoir les effets de maîtrise que peuvent produire les enseignements et autres séminaires en mettant au travail la question du désir d’analyste, car c’était bien plus la question de ce qui nous travaillait, voire de ce qui nous mettait au travail, qui était en jeu, dans son articulation avec ce qui pouvait venir travailler le discours analytique.

 

 

Il serait intéressant aujourd’hui de questionner cette absence et de se demander de quoi l’absence de cartels dans une association de psychanalyse est-elle le symptôme? Qu’est-ce que cette absence viendrait pointer ou dévoiler?

Quoiqu’il en soit, un manque s’est du coup fait entendre et un accueil des plus enthousiastes a été fait à notre proposition. C’est sans doute aussi parce qu’à AF, la question aussi cruciale qu’épineuse du désir d’analyste reste toujours vive et ouverte.

Le cartel a été pensé par Lacan comme pouvant répondre à la question de la transmission de la psychanalyse (dans sa double dimension d’intension et d’extension) par l’intermédiaire je cite du «transfert de ». Dans l’Acte de fondation de l’EFP en 1964 Lacan dit ceci: «L’enseignement de la psychanalyse ne peut se transmettre d’un sujet à l’autre que par les voies d’un transfert de travail. Les séminaires, y compris notre cours des Hautes Etudes, ne fonderont rien, s’ils ne renvoient à ce transfert». Ainsi selon Lacan c’est le transfert de travail qui permettrait une transmission de la psychanalyse(il rajoutera en 1978 à l’occasion du congrès de l’EFP sur la transmission, qu’il revient à chaque analyste de réinventer la façon dont la psychanalyse peut durer, d’après ce qu’il a réussi à retirer de sa cure).
C’est je crois cette expérience-là que nous avons faite dans ce cartel, à la fois celle du transfert de travail, mais aussi celle de l’invention, notamment à travers la question de la production.

Pour Lacan, le cartel est aussi le moyen pour exécuter «le» travail, et il s’agit bien là de ce qui nous travaille et de ce par quoi on est travaillé. Je cite: «Pour l’exécution du travail, nous adopterons le principe d’une élaboration soutenue dans un petit groupe»…. «le groupe constitué par choix mutuel selon l’acte de fondation et qui s’appellera un cartel, se présente à mon agrément avec le titre du travail que chacun entend y poursuivre». Lacan ne parle pas d’«un» travail» mais bien «du» travail «que chaque un entend poursuivre dans le cartel». Il y a dans cette formulation la mise en avant de la singularité du travail de «chaque un»du cartel par opposition à ce qui pourrait s’apparenter à un travail commun, un travail de groupe en commun. Le cartel vient soutenir une contradiction intéressante (ou plutôt devrais-je dire) une mise en tension, entre singulier et collectif: il y a dans ce passage des quelques uns (pris au un par un) aux quelques autres, à la fois un écart et un nouage. «Chaque un» parle en son nom propre, même si son élaboration se fait dans l’échange et la confrontation avec les autres.

Ce qui a sous-tendu ce désir de travailler avec quelques autres était centré sur la pratique clinique avec les enfants, avec l’idée de travailler les concepts opérants en se les réappropriant et en les questionnant au regard de notre pratique en tant qu’analyste mais aussi au regard de notre parcours d’analysant. Nous souhaitions également que le cartel puisse fonctionner dans une articulation avec le séminaire de psychanalyse avec les enfants.

J’en arrive à l’expérience même du cartel:

Au départ de la constitution du cartel, il y a eu un choix mutuel pour trois d’entre nous qui nous fréquentions dans un séminaire de lecture, puis nous avons eu l’occasion de faire part de notre proposition lors d’une présentation dans une matinée de travail, ce qui a permis à deux autres personnes de nous rejoindre. Nous étions donc cinq à constituer ce cartel, cinq cartellisants. La question du «plus-un» restant en suspens. Au fil du temps, il s’est trouvé que l’un d’entre nous, qui n’avait pas été désigné comme «plus-un» au départ, a occupé cette fonction dans le cartel, et ce, pour différentes raisons: d’une part son statut de membre (du bureau) dans AF, sa responsabilité dans l’animation du séminaire «psychanalyse avec les enfants», et je rajouterais une façon de structurer nos échanges, une capacité à entendre au-delà de nos réflexions ce que nous n’arrivions pas à formuler clairement dans la présentation de notre travail.

Notre cartel nous a permis d’expérimenter ce qu’il en est de cette fonction, mais de manière particulière (empirique) car nous n’avions pas réglé à l’avance, ni une bonne fois pour toutes ce qu’il en était pour «chaque un» d’entre nous de cette question du «plus-un» et sans être passé par une désignation. Pour autant quelque chose de cette fiction a fonctionné. C’est C. Dumézil qui parle du «plus-un» comme une fiction dans le dispositif, «comme ce qui vient suppléer la fonction de l’imaginaire dans l’opération d’advenue du désir d’analyste, où l’imaginaire se trouve bordé grâce à l’assomption de la castration». Cette fiction permet justement d’éviter les effets de colle imaginaires en produisant un écart entre énoncé et énonciation, à savoir ce qui lui échappe, venant soutenir ce qu’il en est pour «chaque un» de sa division, de sa castration quand il prend la parole.

On s’est néanmoins demandé si ce que nous mettions du côté du plus-un n’était pas à mettre du côté de « l’un-en-plus», c’est-à-dire si je reprends C.Dumézil «un quelconque» parmi les cartellisants, un «autre inattendu et ponctuel», qui dans le cartel a amené de la contrariété, de l’insatisfaction, venant questionner parfois de manière véhémente le rapport de «chaque un» à l’institution (que ce soit l’institution analytique ou l’institution hospitalière), nous amenant par exemple à nous positionner sur le fait d’être membre ou pas. C’est je crois une position d’extériorité que ce membre du cartel a joué à son insu, à savoir que sa position de non adhérente à Analyse Freudienne, de non adhérente tout court d’ailleurs, est venu faire barre à quelque chose de l’illusion groupale.

Nous pouvons dire aujourd’hui que du plus-un a fonctionné car dans les échanges, des
formations de l’inconscient (mots d’esprit, lapsus) ont pu s’y déployer, des déplacements dans l’énonciation ont pu s’opérer et les actes manqués n’ont pas manqué! Si transmission il y a, c’est bien en termes de formations de l’inconscient et non, comme j’ai pu à un moment le penser, en terme de formation de l’analyste. Du coup il y a bien du savoir qui s’élabore, qui se construit et se transmet au fil du travail de cartel, mais on ne sait pas à l’avance de quel savoir il va s’agir, ni à qui cela va s’adresser, on ne peut pas non plus prévoir à l’avance les effets qui s’y produiront. Le ressort du cartel a donc été de faire entendre quelque chose que nous n’avons pas pu faire entendre jusque-là et que nous cherchons à faire entendre à quelques autres tout en ne sachant pas à l’avance qui va l’entendre ou à qui cela va s’adresser.

Peut-on à partir de là, avancer que s’il y a des formations de l’inconscient, c’est qu’il y a du transfert? Pour aller dans ce sens, on pourrait avancer que certains signifiants ont traversé notre cartel de manière très forte. Il est difficile d’en formaliser quelque chose si ce n’est que du transfert il s’est agi. Par exemple deux d’entre nous,
dont je fais partie, se sont retrouvées mères à peu près en même temps, et au même moment, un des membres du cartel,nous rapportait que deux de ses analysantes étaient enceintes. On peut dire aujourd’hui, dans l’après-coup qu’il y a eu des effets de cartel.

Notre groupe a traversé un épisode mêlé d’angoisse et de déprime au bout d’une année de fonctionnement où «chaque un» vivait plutôt difficilement l’absence d’un objet commun bien défini qui aurait pu donner plus de consistance à nos échanges, voire les faciliter, alors qu’ils étaient vécus par certains comme tournant en rond, par d’autres à certains moments comme trop scolaires (par le recours à des textes). Il a fallu une année d’échanges peu structurés, et parfois trop structurés (lecture de textes), pour comprendre que la production était une question en jeu, et qu’il était temps de produire pour ne pas arrêter le cartel.

C’est dans un mouvement de précipitation et de hâte, car c’est bien l’avenir de notre cartel qui était en jeu, qu’une modalité de travail propre à relancer le travail de production et surtout le désir a été proposé par l’un d’entre nous. Nous avons résisté à désigner un objet commun pour privilégier une circulation de plusieurs «objets a» afin de ne pas venir boucher le vide produit par le manque d’objet, et du coup maintenir ouverte la béance propre à mettre au travail notre désir d’analyste.

Il s’agissait d’un dispositif en trois temps: écrire, être lu, puis faire part de sa lecture du texte d’un autre, au cartel. Plus précisément, «chaque un» a dans un premier temps écrit un texte sur une question qui le taraudait, puis l’a adressé à un cartellisant tiré au sort, chargé d’en faire sa propre lecture aux autres membres du cartel dans un troisième temps. Il y a dans ce mouvement en trois temps la nécessité d’un troisième temps qui n’est pas sans rappeler la forme «réfléchie» dans le circuit pulsionnel : le troisième temps à savoir «se faire lire» qui viendrait, par rétroaction, s’articuler au premier temps «lire son propre texte», pour y dévoiler quelque chose de l’écart produit entre ce qu’on pensait avoir écrit et ce qui a été lu, et c’est peut-être dans cet écart que quelque chose du désir d’analyste pouvait se faire entendre.

Pour revenir sur la question centrale dans ce congrès, à savoir le transfert et plus particulièrement ici «le transfert de travail» voici (ou bien: je vous propose de voir) comment le cartel permettrait de cerner un peu mieux ce qu’il en est de cette notion complexe.

On entend bien dans la notion de «transfert de travail» que pour ce qui concerne le «travail» (mis en
deuxième position )il ne s’agit pas du même travail , ni du même cadre, ni du même lieu, que le travail du transfert. Néanmoins, je crois qu’il y a une sorte de va-et vient du travail de transfert dans la cure au transfert de travail dans le cartel, qui impliquerait un changement de position de l’analysant pris dans son transfert à son analyste, à la position de l’analyste tentant d’élaborer et de transmettre son savoir, ou plutôt son manque-à-savoir, à d’autres, à travers un travail de production. Peut-on avancer l’idée que le cartel permettrait de faire l’expérience d’un «manque à savoir», qui se travaillerait avec quelques autres à condition qu’il y ait du «transfert de travail».
Est-il possible d’envisager le transfert de travail comme un passage à quelques autres de ce que nous a enseigné le travail de transfert? Pourrait-on également avancer l’idée que:
Le travail de transfert est lié à la position de l’analysant dans son transfert à l’analyste et que le transfert de travail correspond à la position de l’analyste dans son transfert à l’analysant qu’il est lui-même, permettant l’écart entre deux positions énonciatives, écart entre I idéal et objet (a), afin d’y faire entendre quelque chose du désir d’analyste.

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