En poursuivant sur la question sur laquelle nous étions restés la dernière fois à savoir, « La psychanalyse a-t-elle une quelconque efficacité contre le totalitarisme ? ». Question un petit peu abrupte au demeurant qui m’a amené à poser une autre question qui me semble nécessaire en prolégomènes à ce point, à savoir: « La psychanalyse est-elle politique ? ». Je crois que si l’on ne peut pas répondre à cette première question, la seconde me semble un peu difficile à aborder.

C’est pourquoi je vous propose ce soir d’examiner à travers les positions de Freud et de Lacan les éléments que l’on peut apporter en réponse à ces questions. En sachant déjà, comme nous l’avions évoqué les dernières fois, que Freud prétend que le psychanalyste ne peut avoir de conception du monde et que, pour lui, la politique fait partie des trois métiers impossibles[1] (éduquer, guérir, gouverner), auxquels Lacan ajoute la science[2] sans soutenir spécialement, quant à lui, de discours politique, mais en revanche, commettre de l’acte… Chez Lacan il n’y a pas à proprement parler de discours de la politique ; c’est pourquoi la politique fait toujours  trou dans le discours. Le discours de la politique ne peut donc se soutenir que d’une cohérence imaginaire ; c’est pourquoi comme le prétend Badiou à juste titre, « la politique est un trou symbolique dans le semblant »[3]. Ce qui me semble être une excellente définition pour préciser quels sont les enjeux du politique par rapport à la psychanalyse.

Tout d’abord avec Freud on ne peut  faire l’impasse sur  sa vision du monde. En effet, c’est dans Les nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse qu’il pose la question suivante : « La psychanalyse conduit-elle à une weltanschauung »[4] Question qui supposerait qu’une construction intellectuelle puisse résoudre alors tous les problèmes de notre existence  « à partir d’une hypothèse qui commande le tout »[5].

Freud est très explicite, la réponse est « non » et ce  pour deux raisons. D’une part la psychanalyse est inapte en tant que structure à pouvoir y répondre et d’autre part le psychanalyste n’a pas à faire le philosophe tel que celui cité par Heine qui  « bouche les trous de l’édifice du monde avec ses bonnets de nuit et les loques de sa robe de chambre »…

C’est précisément ce que Lacan critique dans la philosophie ou plutôt dans le discours philosophique : c’est sa prétention à « boucher les trous de l’édifice du monde »,  c’est-à-dire  une prétention de la pensée philosophique  à se passer de  tout réel.

A ce propos il convoque deux prétentions de la philosophie, deux conditions qui la font fonctionner : sa condition politique et sa condition mathématique. Nous reviendrons tout à l’heure sur ces éléments. Lacan impute donc  à la métaphysique d’être  occupée à boucher le trou de la politique. C’est dire si Lacan, d’une certaine façon avec Freud, partage cette idée  que le réel ne doit pas être bouché pour qu’on puisse s’en occuper.

 Freud pense effectivement que les weltanschauung (ces conceptions du monde), se situent  néanmoins du côté des philosophies, des religions et des politiques. Il se propose de les interpréter dans le sens du désir des foules à vouloir être consolées  face au signifiant du manque dans l’Autre, cet Autre toujours invoqué pour parer à l’angoisse à l’impuissance et surtout aux promesses de bonheur que toute ces conceptions du monde offrent au sujet qu’elle mettent finalement dans leur nasse.

L’humanité souhaite-t-elle être consolée de l’impossible auquel elle se confronte sans cesse ?

 La réponse de Lacan est encore plus explicite puisque, pour lui, c’est en effet la Psychanalyse qui, n’ayant pas de discours politique à proposer, peut néanmoins cerner cet impossible afin d’en démonter le rapport avec le réel plutôt qu’à le boucher comme la philosophie peut le faire. Avec pourtant une ambiguïté sur le terme de discours puisque, si Lacan n’a pas de discours politique, il n’en soutient pas moins une politique du discours que l’on retrouve dans TELEVISION : « Ce n’est pas moi qui vaincrai mais le discours que je sers » réponse très certainement adressée à Nietzsche dans ECCE HOMO : « un jour ma philosophie vaincra »[6]. C’est le point de critique à Nietzsche et à la philosophie. C’est-à-dire que ce n’est pas le discours analytique ou philosophique qui vaincra, c’est « le discours que je sers », ce qui n’est pas du tout la même chose.

Lacan est donc tout à fait en accord avec Freud sur ce point et, nous dit-il,  concevoir le discours analytique comme une « conception du monde »[7] serait comique à moins qu’elle ne se limite au langage et à ses effets de jouissance …

Freud restera très accroché à sa théorie des pulsions quant à toute vision du monde qui s’appuie comme toujours sur la morale sexuelle : « La culture accentue les tendances altruistes et sociales, qui au début ont été acquises sous la contrainte externe. Cette tendance à transformer les pulsions égoïstes en pulsions sociales par des additions érotiques est devenue une disposition en partie héréditaire, mais la vie pulsionnelle étant restée primitive ,il ne faut pas surestimer l’aptitude humaine à la vie sociale … »[8]

Ici Freud ne s’intéresse plus tant à la répression de la pulsion par la famille mais au double langage  de la culture  vis-à-vis de la pulsion dans un nouveau concept de « surmoi culturel » : la culture se bâtit avec la pulsion tout en interdisant sa satisfaction…Je crois que d’une certaine façon c’est
ce qui a très probablement motivé Melman à pousser ce point là où la culture serait, comme ça, première par rapport au pulsionnel et l’a amené à écrire ce que l’on connaît aujourd’hui sous la forme de « la nouvelle économie psychique » dans L’homme sans gravité, sur ce qui serait prévalent de la culture par rapport à la pulsion où il me semble quand même que Melman laisse tomber l’inconscient purement et simplement.

 Ce à quoi Lacan répondra  en faisant le constat que le malaise dans la culture c’est : « le signe de ce qui ne va pas dans le réel ». C’est déjà une toute autre façon d’aborder la culture. Nous verrons tout à l’heure quelles sont les conséquences de cette position et surtout pourquoi c’est au fond radicalement différent de ce que Feud va développer dans sa conception de la dimension des masses. N’y entendons pourtant pas un constat fataliste comme celui que l’on pourrait reprocher à Freud puisqu’ il y répond par une théorie de l’acte censé changer le sujet et avec lui le monde.

Freud considère que le progrès de l’humanité est intimement lié à  celui du refoulement  « d’un autre côté, le progrès peut être décrit comme un refoulement qui progresse au cours des siècles (….) Avec le progrès du refoulement de plus en plus de choses devraient devenir inconscientes  »[9] C’est une position un peu pessimiste car pour que le progrès avance et que le refoulement soit lié à l’humanité, il reste peu de place pour le sujet pris dans son temps…

Mais la grande idée « politique » de Freud c’est celle d’une éducation libérale ainsi : « les névroses pourraient être évitées si (…) on laissait s’épanouir librement la sexualité de l’enfant, comme c’est le cas chez bien des peuples primitifs »[10]et  par conséquent  « la psychanalyse ne doit pas prendre parti politiquement ; elle est assez révolutionnaire pour que l’enfant formé par elle ne se range pas plus tard du côté de la réaction ou de l’oppression ».[11] Il conçoit même pour ce faire que, comme « notre civilisation exerce sur nous une pression presque insupportable, elle réclame un correctif »[12], des travailleurs sociaux psychanalytiquement formés pourraient corriger cela et lutter contre les névroses nées de la civilisation. Vous voyez que ce n’est pas très loin de ce que Melman développe… Dès lors il apparait assez clairement que c’est « l’éducation psychanalytique » à laquelle Freud adhère pour transformer le monde car pour lui : « l’importance de la psychanalyse dépasse le médical ; elle pourrait avoir préventivement une action de masse »[13].

Ainsi c’est pour Freud la sexualité qui demeure le point faible du développement culturel humain[14]. C’est, me semble-t-il, le point de réel auquel il se réfère sans cesse et comment ne pas l’entendre lorsqu’aujourd’hui lorsque nous assistons à un nouveau grand renfermement des femmes dans des communautarismes à chaque fois plus réducteurs.Comment en effet ne pas prêter l’oreille à cette conception qui peut paraitre désuète lorsque nous constatons combien, encore aujourd’hui, la sexualité demeure un tabou majeur dans la plupart des religions et mène à tous les excès. Citons pêle-mêle les interdits papaux sur le port du préservatif, sur la contraception, les exactions des talibans contre les jeunes filles qui vont à l‘école, les infibulations et autres formes d’atteinte contre le sexe féminin ou encore plus prosaïquement le retour des voiles en tout genre. Notons que la personne visée dans ce tabou sur la sexualité est toujours la femme qui comme autre de l’altérité par excellence, inquiète et continue d’inquiéter toute une partie de l’humanité. On peut donc dire aujourd’hui, qu’après tout, ce référenciel Freudien du refoulement de la sexualité était et demeure une véritable analyse politique, même si Freud ne prétend pas avoir de conception du monde ; il a une conception de la dimension du refoulement qui entraine une explication des phénomènes constitutifs de notre « inhumanité »

D’un autre coté, qui n’est d’ailleurs pas incompatible avec celui du tabou sexuel, le  constat politique Freudien est très lié à ce qui concerne la dimension du maître et de l’esclave : « aujourd’hui encore les individus de masse ont besoin du mirage selon lequel ils sont aimés de manière égale et équitable par le meneur, mais le meneur, lui, n’a besoin d’aimer personne d’autre, il a le droit d’être de la nature des maîtres, absolument narcissique. »[15]. Belle conception avant l’heure du discours du maître… On voit bien comment Lacan va piocher dans les éléments apportés par Freud pour les développer.

Pourquoi ? Parce que « le meneur de la masse est encore et toujours le père originaire redouté, la masse veut toujours encore être dominée par un pouvoir illimité (…) le père originaire est l’idéal de la masse, qui à la place de l’idéal du moi domine le moi. »[16] Ainsi « l’adhésion des opprimés àl’idéologie des dominants, leur identification à ceux-ci explique la longévité de beaucoup de civilisations »[17] C’est pourquoi : « ce qui commence par le père s’achève  par la masse »[18]. Et Freud voit dans ce concept de « masse », emprunté à Lebon, tout autant ce qui règne sur elle en tant que régime totalitaire, que ce qui règne sur elle en tant que religion dans lesquels il souligne
le même interdit de penser. Ainsi Le Bolchévisme a transformé le Marxisme en weltanschauung, en religion[19] et « L’interdit de penser édicté par la religion en vue de son autoconservation n’est d’ailleurs  dépourvue de danger ni pour l’individu ni pour la communauté humaine. »[20] En n’oubliant pas de ramener le principe religieux fondamental à sa juste interprétation : « cet idéal imposé d’aimer son prochain comme soi-même, vient précisément de ce que rien n’est plus contraire à la nature humaine primitive ».[21]Entendons donc que le « tu aimeras ton prochain comme toi-même » n’est que le travestissement du « tu haïras ton prochain »  à la mesure de ce que tu t’aimes toi-même…

Enfin, la vraie position politique personnelle de Freud est la suivante on la trouve dans ses  Lettres de jeunesse  :[22] « Je suis républicain mais dans la mesure où je tiens la république pour seul régime rationnel (….) Je ne suis d’ailleurs nullement ennemi des aspirations socialistes, bien que, je ne connaisse aucune des formes sous lesquelles elles apparaissent aujourd’hui. Il y a décidément bien des choses pourries dans cette prison nommée la terre, des choses que les institutions humaines pourraient améliorer, dans l’éducation, la répartition des biens, la forme du struggle for existence, etc. … » Et on ne peut pas  terminer vraiment sur Freud sans  connaitre sa part d’utopie  qu’il écrit dans une lettre à Jung « Ne devrions-nous pas offrir à nos partisans la possibilité d’adhérer à un groupe plus grand avec un idéal pratique de travail ? Il se constitue un ordre international pour l’éthique et la culture, qui poursuit de tels buts (…) Ne devrions-nous pas adhérer en tant que communauté ? »[23] On voit bien que après avoir lutté contre les conceptions du monde, Freud, en tant que personne, a quelques utopies qui tiennent encore…

Pour Lacan, la question est tout autre : elle tient, en gros, à ce  ce trou imbouchable de la politique, à savoir qu’il ne s’agit absolument pas de nous dire ce qui est bien ; il ne peut donc pas y avoir, pour le discours analytique, de bon état ou de bonne politique ni de progrès possible dans cette mesure. Aux yeux de Lacan on ne peut traiter que de la logique qui capture« le signe de ce qui ne va pas dans le réel » et requiert éventuellement la hâte de l’acte. Pour ce faire il repère queMarx est celui qui a inventé le symptôme et une théorie de la jouissance. C’est pour Lacan la corrélation d’une logique et d’un acte et en ce sens, c’est cela qu’il considère comme la politique… Comme nous le fait remarquer Badiou,[24] la politique est pour Lacan non pas « une connaissance et un projet, mais une logique, donc, une occurrence du réel, qui requiert un acte.  Si c’est connaissance et progrès, la politique est au régime du sens, elle distribue un sens. Si c’est logique et acte,   la politique est soustraite au sens ce qui veut dire soustraite au progrès sous toutes ses formes, à l’idée même de la représentation du progrès. ». Vous voyez que là on est tout à fait dans une autre dimension que celle de Freud. Pour lui le progrès consiste dans la capacité de l’humanité  à pouvoir intégrer un refoulement pour vivre dans les meilleures conditions alors que pour Lacan c’est une logique de l’acte

On perçoit bien ainsi comment Lacan reprend cette idée Freudienne  énoncée dans son texte sur la weltanschauung, à savoir qu’il n’y a pas « une hypothèse qui commande le tout »[25] en faisant de Marx l’inventeur, avant Freud, du Symptôme et comment il critique toute prétention politique en introduisant dans l’universel la logique du « pas tout ». Il articule ainsi pour la première fois une théorie de l’acte à un sujet postcartésien. Il n’est pas inintéressant non plus de remarquer que le reproche de Lacan à l’égard de la philosophie soit de promouvoir l’amour au cœur de son discours. Point très important qui puise sa source dans l’explication de Freud dans  Massenpsychologie  dans laquelle il explique que ce qui lie les hommes entre eux c’est l’amour pour le leader. Or Lacan pose le problème en termes d’amour pour le maître, dans son éclairage par l’amour de transfert dans son travail sur le Banquet. Il traite de cette question de l’amour dans le discours philosophique pour montrer qu’il peut y avoir amour du savoir sans jamais accéder au désir de savoir ; or ce à quoi prétend la Psychanalyse n’est pas l’amour du savoir, qui est plutôt de la philosophie un discours de l’universitaire, mais le désir de savoir. C’est ce  qu’il annonce dans l’introduction Allemande des Ecrits : [26] « J’insiste : c’est de l’amour qui s’adresse au savoir. Pas de désir : car pour le ‘Wisstrieb’, eût-il le tampon de Freud, on peut repasser, il n’y en a pas le moindre. C’est en même au point que s’en fonde la passion majeure chez l’être parlant : qui n’est pas l’amour, ni la haine, mais l’ignorance ». Voici donc comment Lacan va opposer le désir de savoir à l’ignorance comme passion majeure du sujet en laissant l’amour et la haine loin derrière si l’on peut dire… Il en découle un certain nombre de conséquences dont en tout premier lieu le fait que l’amour de la vérité n’est en fait que l’amour de ceci que la vérité cache, à savoir la castration. En effet, pour Lacan, il ne peut y avoir amour de la vérité que comme amour de ce qui est impuissant au regard de la totalité .[27]

Mais revenons un peu  sur le rapport de l’acte et de la vérité car l’acte analytique est tout sauf une recherche de la vérité. Il est plutôt entre
un savoir supposé et un savoir transmissible et en tout cas, il n’est pas appréhendable autrement que par ses effets. Aussi, si Lacan prétend que ce n’est pas lui qui vaincra mais le discours qu’il sert c’est que le discours qu’il sert est l’acte analytique. Ce qu’il y a de plus convaincantdans cet acte est, nonobstant qu’il se vérifie par ses effets, qu’il touche à la ressource intime du savoir, c’est-à-dire du désir de savoir et non de l’amour du savoir. On pourrait d’ailleurs, entre parenthèses, différencier deux types de transfert de travail : celui qui fonctionne sur l’amour du savoir, c’est-à-dire celui qui n’est qu’un déplacement pur et simple du transfert sur l’analyste au transfert sur ses théories,  et celui du transfert de travail comme désir de savoir, qui lui a quelques petites chances d’être dégagé de l’amour au sens de l’amour du maître …

Il y a donc une rupture introduite dans le discours analytique entre vérité et savoir. Rappelons l’Allocution de clôture du congrès de l’Ecole Freudienne de Paris en 1970 : « La vérité peut ne pas convaincre, le savoir passe en acte ». 

Ici l’enjeu politique est que le groupe fait trou quand il fait colle  ou école.  En d’autres termes quand il l’emporte sur le discours. Mais c’est aussi ce qu’il reproche à Marx c’est qu’il ait réinsufflé du sens au prolétariat, prolétariat considéré comme trou réel. C’est ce trou que Marx a colmaté en y réinsufflant du sens et produit ainsi un prolétariat comme groupe, l’emportant contre le discours et le rendant de ce fait muet …

Vous entendez combien cette conception Lacanienne du groupe est une tout autre conception que celle de FREUD, adossée, pour Freud, à l’amour pour le leader. En effet, ou bien on ne bouche pas le trou de la politique et il nous reste quelque espoir que du discours permette une parole ou bien on le bouche et c’est le groupe qui fait masse (colle donc) et rend muet le sujet. Le groupe devient alors la condition du discours et non pas le discours la condition du groupe. On rencontre cela dans toutes les institutions qui ne se soutiennent pas d’un discours c’est alors le groupe qui règneen maître, qui prend donc la place du maitre …En ce sens on peut dire que si la Psychanalyse a quelque ‘effet politique ce ne peut être qu’au sens où l’effet de discours attendu de l’expérience Freudienne, entendons par expérience la pratique de l’acte, l’emporte sur le groupe…

On a eu l’occasion fort intéressante, jeudi dernier, d’entendre parler de Bonneuil par Daniel Elghosi et il me semble que Bonneuil est tout à fait dans ce cas de figure. A savoir que comme il n’y a pas eu de discours pour soutenir quelque chose de l’ordre de la dimension de l’acte, c’est le groupe qui a fait colle et tout acte n’a plus de sens.

Examinons pour finir la pratique politique de Lacan avec les éléments très précieux que nous amène Badiou dans son séminaire de 1995-1996; on peut donc dire qu’il a fait  comme Marx, il a dissout son école, comme Marx la première internationale, dans l’espoir que dissoudre le groupe rendrait possible les conditions du discours. Lacan a cessé quant à lui de faire des groupes et le problème n’est pas qu’il y en ait ou pas mais plutôt comment empêcher que le groupe autorise le discours ? En d’autres termes comment empêcher que le groupe soit la condition du discours et non pas le discours la condition du groupe puisque on a alors un effet de bouchage du trou réel. C’est là que l’on perçoit combien, pour Lacan, la politique n’est pas un discours puisqu’il attend dans l’acte de dissolution cette possibilité de penser l’écart entre le discours et le groupe dans le moment d’éclipse du groupe, lorsqu’on le dissout. N’est-ce pas l’hypothèse d’une sorte de discours pur ? Je m’arrêterai là-dessus ce soir en vous annonçant tout de même la suite :

La politique comme trou imaginaire dans le réel, la politique comme trou symbolique dans la cohérence imaginaire des discours, enfin la politique comme trou réel dans le symbolique ou dans la Loi, ces trois occurrences pensées à partir de la politique de Lacan c’est-à-dire d’une logique de  la responsabilité de l’acte du psychanalyste….

 

DISCUSSION

 

F.Fabre. – Ce que j’ai retenu sur un point, est que Lacan, avec son histoire de dissolution, essaie avec l’institution, de reproduire l’acte analytique qui est sensé produire du sujet.

R. Levy. – Absolument. Du sujet dans son rapport singulier au discours. Mais c’est donc qu’il a une consistance de sujet.

F. Fabre. – J’ai un petit peu de mal avec ce parallèle, ce saut entre ce qu’il a développé de l’acte et mis après sur le plan institutionnel…Je n’ai pas tous les éléments de réflexion maisil me semble qu’il y a quand même quelque chose qui ne va pas.

R. Levy. – Mais nous sommes là, dans une sorte de retour à Lacan, pour effectivement penser ce qui ne va pas… C’est tout à fait autorisé et même souhaitable ! Ce qui m’a beaucoup intéressé dans ce fil que j’ai essayé de développer, c’est la différence fondamentale que l’on voit ici très clairement entre la position freudienne et la position lacanienne. Je trouve que cela introduit une nouvelle dimension du politique, précisément. La dimension politique chez Freud est une dimension politique à l’égard de la masse qui est liée aussi à la cure. C’est à dire que c’est l’amour pour le maître, pour le supposé savoir dans la névrose de transfert, qui fait au niveau de la masse le lien et la constitution même de la masse. Lacan laisse complètement tomber cette dimension, qu’il critique de façon précise, en disant que ce n’est pas du tout l’amour qui nous intéresse là-dedans, c’est le désir. Ce n’est pas l’amour de savoir, mais le désir de savoir. Je crois que cela introduit là une toute nouvelle dimension. A la fois dans la cure puisque, du coup, l’acte ne peut avoir d’efficience que pour autant qu’il y ait une emprise moins grande dans le sujet supposé savoir ; sinon, effectivement, l’acte n’est pas un acte mais de la suggestion. Et d’autre part, la transposition que fait Lacan dans cette conception tout à fait nouvelle  qui est que ce qui constitue lamasse n’est pas l’amour pour le leader mais le fait de boucher ce trou dans le réel. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’il y a bouchage de trou dans le réel, il y a constitution d’une colle d’une masse empêche tout discours et par conséquent rend muet tout sujet. C’est cela qui prévaut, je crois, pour Lacan et qui est très politique. Donc comment rendre au sujet une capacité de discours, dissoudre ce qui fait masse. Alors la prochaine fois, avec Badiou qui développe cela, nous verrons que c’est une pratique politique non seulement subversive mais une politique profondément antidémocratique…

S. Sabinus. – C’est antidémocratique au sens du démos, de ce qui fait masse dans le groupe…

R. Levy. – Voilà !

S. Sabinus. – Il y a là une position très radicale que l’on ne peut pas faire autrement que de tenir, comme le fait Lacan C’est-à-dire la question de revenir, tenir comme ligne de la cure, de l’acte analytique, de tenir cette question du réel comme trou, fait en sorte que toutes les modalités de bouchage du trou, sont de l’ordre de la politique c’est-à-dire tout ce qui fait sens : la philosophie, le politique, le religieux… Tout ce que Freud avait trouvé aussi comme tâche impossible, éduquer, soigner, gouverner, qui sont dominés par le s
ens et à ce titre là, en effet, ils constituent des bouchages du trou. On sait très bien que l’on ne peut pas vivre en tant que sujet singulier et en tant que sujet dans le collectif sans une modalité de bouchage de trou. 

Je voudrais revenir sur cette question que tu as amené depuis le début de ton séminaire: la psychanalyse a-t-elle une quelconque efficacité contre le totalitarisme. Cette question est tout à fait fondamentale si elle intègre un élément chronologique historique, entre Freud et Lacan, le trou dans l’histoire : la shoah. Et cela d’une manière ou d’une autre tu nous as amené à y penser et on est un peu encombré avec cela, on ne sait pas très bien quoi en faire parce que cela fait trou et que l’on ne peut pas vivre avec ce trou. Il suffit de lire certains auteurs tels que Primo Lévy, Charlotte Delbo  pour se rendre compte que toute les questions qui sont posés c’est-à-dire celle du groupe, de la masse ou la question du singulier ou de la colle, sont devenues extrêmement vives, vitales comme elles le sont face au totalitarisme et, par un écart, permettent le passage entre Freud et Lacan. Autre point qui me paraît fondamental : je suis loin d’être sûr que la psychanalyse a la moindre efficacité sur le totalitarisme, c’est une position un peu sensitive, par contre le totalitarisme a un effet sur le l’acte analytique puisqu’il le rend absolument impossible. On l’a vu dans touts les dictatures.

Michel Hessel. – J’amènerais quelques nuances : dans les dictatures notamment latino-américaines, l’acte analytique clandestin n’est pas impossible. Alors dans quelles modalités ou conditions politiques…Cela se passe dans un taxi ou par des réseaux anonymes… Ce sont des questions qui peuvent infléchir ce qu’il en est de l’établissement du psychanalyste. Par ailleurs, je voulais dériver un petit peu sur cette question que j’ai trouvé très féconde entre l’amour du savoir et le désir de savoir. Il faut que cela éclaire notamment un certain nombre d’effets dans la masse des psychanalystes. Parfois, il peut y avoir des idéalités qui tiennent d’autant plus la route qu’elles sont des effets de colle…Je voudrais juste parler de deux points. Celui concernant les idéaux de Freud du coté de l’éducation libérale. C’est très intéressant puisqu’au fond, on l’a vu l’éducation libérale et d’une certaine façon on la voit aujourd’hui avec le culte voué à la sexologie et également à une certaine neuropsychiatrie. J’ai été frappé par un article passionnant et en même temps très déprimant sur les bipolaires dans Le Point, décrivant l’expérience de personnes célèbres et donnant des clefs. Ce qui procède un peu de la même chose ; c’est-à-dire qu’il y a un amour pour l’expert qui saurait nous dire où la puissance sexuelle peut se nicher… Mais on sait d’expérience que cela ne marche pas ! Du coup cela m’amène à une question un peu d’actualité en lien avec l’Interassociatif : je me demandais si, un peu de la même façon, Lacan stigmatise le fait que Marx, en donnant la parole à la masse des prolétaires, finit par la lui confisquer et est-ce que dans la défense de la psychanalyse Laïque, les psychanalystes ne risquent-ils pas de confisquer la parole. Parce que serait la laïcité pour chacun finalement une chose qui est  à soustraire de nos différents effets de colle : religion, gouvernement, qui sont à chaque fois singulier.

Robert Lévy. – Oui, je suis tout à fait sensible à tous ces éléments forts intéressants que tu amènes et je pense que cela pose toute une série de questions. Pour repartir de celle que Serge posait tout à l’heure : en quoi la psychanalyse est-elle affectée par ce trou dans l’histoire qu’à produit la Shoah.  Il y a différentes façons de s’en sentir affecté. La première, et  je dirais la plus accessible, est celle qui, à mon sens est la moins efficace, est de considérer que la shoah a fondé une sorte de réel universel qui est vrai pour chacun. On voit bien là que si l’on adhère à cette thèse, pour ce qui est de la psychanalyse, s’il y a un réel universel, on fait alors la même opération que celle que Lacan reproche au Marxisme c’est-à-dire de transformer la psychanalyse en religion. Je dirais cela aussi radicalement.

C’est donc compliqué parce que d’une part on ne peut pas ne pas considérer que la shoah n’ait pas introduit une fracture dans l’ histoire et en même temps, il s’agit de l’histoire avec un grand H… Or nous ne traitons pas de l’histoire avec un grand H ! Nous traitons des histoires de névrosés, celle que chacun construit pour lui-même c’est-à dire de son roman familial. La shoah a pu affecter chacun pour lui-même dans un réel tout à fait différent en fonction de sa construction au un par un. Il me semble que c’est quelque chose qui est à préserver si on veut préserver quelque chose de la psychanalyse. Là-dessus on a un moyen de repérage et on voit bien que positionner la shoah comme réel universel, c’est au fond réinstaurer un inconscient collectif ni plus, ni moins…En sachant qu’il n’y a pas, je crois, d’énonciation collective. D’autre part, il me semble qu’entre amour desavoir et désir de savoir, je suis tout à fait d’accord. C’est-à-dire que cette idée que chaque psychanalyste doit réinventer, est forcé à réinventer la psychanalyse, il me semble que c’est une annonce qui traite de cette différence entre l’amour de savoir et le désir de savoir. C’est à dire que, effectivement, si un psychanalyste est devenu laïc, c’est parce qu’il a pu traverser quelque chose qui concerne la dimension de ses idéaux et qu’il va pouvoir travailler, non pas en dehors de ça, mais avec ça, à coté… A ce moment-là, il y a de la réinvention possible. Au un par un évidemment…Il ne s’agit pas de réinventer la psychanalyse en tant que tel ; il s’agit d’une analyse différente de celle de la précédente et de la suivante. Alors bien-sur, la psychanalyse en tant que telle, c’est une certitude, n’a pas d’efficacité sur le totalitarisme. Néanmoins, la psychanalyse laïque traite de la capacité et de la possibilité d’un analyste d’avoir pu traverser un parcours qui le mène, à mon sens, à la plus grande laïcité, c’est-à-dire de ne plus être dans une croyance en un idéal fût-il celui de la psychanalyse. C’est ça la vraie laïcité. A mon avis même pour la plupart des personnes qui font une analyse, il est difficile d’avoir traversé une analyse et de continuer d’être un croyant au sens religieux du terme. C’est quelque chose qui devient à un moment donné dans une sorte de contradiction, qui n’est pas sans poser de problème mais qui se pose forcément.. Alors à chacun de la résoudre mais je crois que cela introduit quandmême cet aspect des choses… C’est peut-être là que l’on pourrait reprendre cet espoir de Freud qu’un enfant qui serait éduqué par la psychanalyse pourrait de lui-même s’opposer à la dictature, que cela ne serait pas de ce coté-là qu’il irait…   Je dirais plutôt qu’une psychanalyse réussie, c’est-à-dire qui mène à la laïcité au sens le plus fort, est quelque chose qui ne peut pas permettre la dictature. C’est comme cela que l’on pourrait peut-être commencer à avancer quelques pions sur cette idée en quoi la psychanalyse aurait-elle une quelconque efficacité sur le totalitarisme. Bien-sur ce n’est pas en tant que la psychanalyse mais surement à entendre au un par un. En ce qui concerne l’expérience des dictatures Sud Américaines, entre autres, ce que j’ai peu en entendre de part mon travail avec les Sud Américains, c’était entre autre qu’il y a un moment où, forcément, la psychanalyse s’arrête c’est-à-dire que cela s’arête parce que notamment en Uruguay, dictature d’une grande violen
ce et plus méconnue, il suffisait d’apparaître dans un carnet pour être liquidé. Un bon nombre de collègues ont du fuir parce que figurant dans le carnet de RV d’une personne arrêtée par la dictature… Il y a un moment où quelque chose de ce réel vient mettre un terme à la pratiquecomme tel.

La dictature est avant tout la mort du signifiant…On le voit bien avec l’histoire Freudienne et Goering combien, petit à petit, tout les signifiants, comme juif, se rapportant à son fondateur ont été évacuée les uns après les autres. Là-dessus il y a un débat encore ouvert… Freud, jusqu’au dernier moment, a peut être pensé qu’en acceptant quelque chose puis encore autre chose… sauverait la psychanalyse. C’est étrange comme position…

Serge Sabinus. – Il était prêt à sacrifier son nom…

Robert Lévy. – Tout à fait ! Il l’a sacrifié ! Et cela n’est pas sans rappeler  ce que Hannah Arendt  critique  précisément du peuple juif à savoir : jusqu’où certains ont été prêts à céder sur leur désir en pensant que c’est cela qui les sauverait. Au fond c’est un petit peu cela que Hannah Arendt développe…On voit bien que Freud est quand même dans cette perspective. Mais est ce qu’il l’est parce qu’il s’identifie au peuple juif à ce moment là ? Où est-ce qu’il l’est parce que c’est Freud le psychanalyste qui essaie jusqu’au dernier moment de préserver l’impréservable, c’est-à-dire, quand même, quelque chose qui vient en terme de  « on assassine le signifiant ». On ne l’assassine pas lui, qui va s’en sortir mais pour ce qui est des signifiants de la psychanalyse, ils ont été assassinés…

Serge Sabinus . – c’est donc dire déjà à quel point il est encore temps, si c’est possible d’en repérer les traces actuelles. Alors cela me fait penser le meurtre, les traces du meurtre  audernier texte de Freud Moïse et le monothéisme est fondamental dans cette articulation. Ce thème qui a travaillé Freud pendant très longtemps voilà que cela revient au moment le plus crucial ou la demande par rapport à ce thème devient de plus en plus important et où il y a cet incroyable courage de le faire paraître.

Robert Lévy. – C’est un acte politique

Serge Sabinus : Est-ce un acte politique ou est-ce un des rares acte analytique dans le contexte politique.

Robert Levy. – Je dirais que ce sont les deux. C’est de cet acte analytique que quelque chose du politique peut être atteint, touché.

Serge Sabinus : La deuxième chose que je voulais dire aussi ce sont les effets de la colonisation qui sont au moins aussi importants et non négligeable. J’en reviens à l’extraordinaire difficulté à instaurer des pratiques analytiques dans les pays ex-colonisés, ce n’est pas sans causes sans conséquences…

Chantal Hagué. – Il y a aussi le poids de la religion…

Serge Sabinus. – Oui tout à fait Parce que la question du maître est extrêmement présente, incarnée avec tous les effets que cela produit sur la langue ou sur les religions.

Serge Granier. – On parlait de Solange Faladé car elle est considérée au Bénin comme un personnage valeureux maistout à fait en dehors de la dimension psychanalytique. Elle était aussi la fille d’un notable majeur et c’est à ce titre là qu’elle a été reconnue aussi post mortem Quand tu disais que la shoah, cela ne marchait pas, il y a certaines exterminations de peuples comme cela sur des masses ethniques qui ont marché par la colonisation… Concernant la question du totalitarisme, il y a eu une expérience intéressante du coté du début de la révolution russe et qui allait dans le sens des premiers effets des idées freudiennes sur l’éducation des enfants en Russie d’un mouvement Freudo-marxiste qui essayait de faire la jonction entre ces deux pensées d’une façon très directive qui donne à réfléchir… Ce n’est pas la psychanalyse qu’ils n’aiment pas, c’est tout ce qui fait penser. Au Chili, le Che interdit la faculté de penser en expliquant que c’était dangereux parce que cela donnait à penser. Il l’a dit clairement !

Robert Lévy. – Le totalitarisme est toujours le relais du religieux sur l’interdit de penser. C’est même là-bas le bras armé du religieux en se qui concerne l’interdiction de penser…

 

 

 

 

[1] FREUD, Préface à la ‘jeunesse à l’abandon’  d’Aichorn,1925, in Oeuvres complètes  PUF 1991 Vol. XVI, p.161,  et  Analyse terminée et analyse interminable, 1937.

 

[2] Lacan, Conférence de presse au centre culturel Français,  Rome 29 octobre 1974, publié dans Le triomphe de la religion,   Paris Seuil 2005, p. 73.

 

[3] Badiou, opus cité plus loin p.139.

 

[4] Freud, XXV° Conférence, Sur une Weltanschauung in Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse , FOLIO, 1984.

 

[5] Ibidem

 

[6] Cité par Badiou, Le séminaire Lacan, L’Antiphilosophie 3, FAYARD, p.13.

 

[7] Lacan, Séminaire XX, Encore, 1975, p. 32.

 

[8]Freud,  Essais de psychanalyse, Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, 1981, PAYOT pp.18-19.

 

[9] Freud,  Les premiers psychanalystes II  10/03/1909,   GALLIMARD, 1978,  p.173.

 

[10] Freud, Abrégé de psychanalyse,  10° ED, PUF, 1985  P.76.

 

[11] Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, GALLIMARD, 1989, P. 202.

 

[12] Freud, La question de l’analyse profane, GALLIMARD, 1986, pp.139-140.

 

[13] Correspondance FREUD avec le pasteur PFISTER  1909 -1939 , Gallimard, 1966 , lettre du 18/1/1928.

 

[14] Freud, Trois essais sur la théorie de la sexualité, GALLIMARD 1991 P.56

 

[15][15] Freud,  Psychologie des foules et analyse du moi , in Essais de psychanalyse, Payot 1981 pp. 191-192.

 

[16] Ibidem, p. 196.

 

[17] Freud, L’avenir d’une illusion, PUF, 1973, pp. 19-20.

 

[18] Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, 1971, p. 91.

 

[19] Freud, Nouvelles conférences, opus cité, pp. 240-241.

 

[20] Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, op. it., pp. 228-229.

 

[21] Freud,  Malaise dans la civilisation, Op. cit.,  p. 66.

 

[22] Freud, Lettres de jeunesse, Gallimard, Paris, 1990, p. 139.

 

[23] Freud -Jung , Correspondances , vol I et II, GALLIMARD, 1975, p.17, Lettre du 13/1/1910.

 

[24] A. Badiou, Le Séminaire Lacan, L’antiphilosophie 3,   Ed.,  FAYARD,  p. 157.

 

[25] Freud,  XV° Conférence, op. cit.

 

[26] Lacan,  Scilicet n°5,  p. 16, cité par BADIOU.

 

[27] Badiou,  op. cit., p. 159.

 

 

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