‘Au plus secret de l’être parlant, insiste désormais le réel de son être plusieurs, qui menace de le faire cesser d’être. Une solution se propose ; elle est définitive : qu’à la menace qui pèse sur son être d’être parlant l’être parlant réponde par la mise à mort de tous les êtres parlants, en masse et en détail’[1]

 

   La  société  se fonde sur deux interdits : l’interdit de l’inceste et celui du meurtre à quoi j’ajouterai,  ‘sauf en cas de guerre’.

Ceci nous mène à envisager deux points , le premier c’est celui que Milner nous fait remarquer à la suite de cette citation, à savoir le fait que Freud écrit Totem et Tabou en 1913, un an  avant que « les pères envoient les fils s’entretuer, le meurtre du père par les fils résume la mise à mort de cet être parlant qui , ayant toujours un temps d’avance, s’accapare toutes les prises de parole et anéantit, par là l’être parlant de tous les autres  êtres parlant »[2].

Le deuxième point qui nous intéresse tout particulièrement, c’est le fait, toujours selon Milner, que le nom dont il s’agit alors, c’est celui du père qui possède de nombreux synonymes et que ce nom est une ‘fonction de l’Antérieur’. Cette fonction  désigne celui qui perpétuellement précède et occupe la place :   « pour un grand nombre d’êtres parlants, le nom juif, quand il en vient à désigner un groupe, désigne précisément ceux qui, de toujours ont parlé avant. Les juifs s’inscrivent dans la dimension du parler. Ils ne sont juifs que par le nom qu’ils portent. Leur persistance dans l’histoire des hommes dépend d’une seule cause déterminante : que des hommes parlent et, parlant, profèrent le nom juif. »[3].

Ainsi juif est un des noms du père qui désigne un groupe, celui de ceux qui ont parlé avant. Le Juif passe donc forcément pour un voleur d’origine, ce  que le III° Reich n’a pas manqué de faire remarquer jusqu’à décider d’en effacer jusqu’aux traces.

 L’un des deux interdits  sur lequel repose  toute société  vole en éclat, c’est-à-dire autorise, voire même invite  au meurtre de l’autre en cas de guerre quand il s’agit d’exterminer ceux qui portent le nom du père synonyme de la fonction de ‘l’antérieur de la parole’.

C’est très exactement ce que Hannah Arendt nous fait remarquer, à savoir que loin d’être des opposants au régime Nazi, les juifs ont eu une mort ‘absurde’ puisque, ce qui leur avait été refusé, c’est le droit d’exister en tant que membre de la communauté humaine donc  comme membres du groupe de’ ceux qui ont parlé avant’…

On voit cela très bien exprimé également dans le génocide Tutsi : « Au début on était trop chauds pour penser.  Puis après on était trop accoutumés. Dans l’état où on était, ça ne nous faisait rien de penser qu’on était en train de couper nos avoisinants jusqu’au dernier. C’était devenu un aller de soi. Ils n’étaient déjà plus nos bons avoisinants  de longue date, ceux qui tendaient le bidon de boisson au cabaret, puisqu’ils ne devaient plus être là. Ils étaient devenus des gens à débarrasser, si je puis dire. Ils n’étaient plus ce qu’ils étaient auparavant et nous non plus. On n’était pas gênés d’eux, ni du passé puisqu’on n’était gênés de rien. »[4].

Comment peut-on n’être plus  ‘gêné de rien ‘ ? C’est très exactement ce que cherche à définir  Hannah Arendt avec Eichmann dans ce qu’elle appelle  ‘banalité  du mal’, cette particulière ‘absence de pensée ‘ qui, lorsque la société civile disparait, autorise certains à en exterminer d’autres si, et seulement si les autres que l’on extermine perdent leur qualité d’autres.

Cette ‘capacité’ de ‘n’être plus gênés de rien’  rend possible un nouveau type de criminels. Ce sont des criminels qui participent  au massacre et cette participation fait naitre leur toute-puissance, leur pouvoir donc. Mais d’autre part, et  j’insiste sur ce fait que ces criminels doivent pourtant   réaliser au un par un, leur travail psychique  de déshumanisation de   l’autre, c’est-à-dire se retirer toute possibilité de pouvoir s’y identifier ; ils doivent donc se désidentifier.

 Comment cela est-il rendu possible ?

C’est là que l’idéologie, les mots qui qualifient  l’autre à déshumaniser,  ont une grande importance. On voit ça très bien développé dans le massacre des Tutsis.

En effet,  par obéissance, je renforce mon appartenance identitaire, je ne fais plus partie des autres qui sont ceux que je vais supprimer,  et de plus  je chosifie l’autre,  le réduis à l ‘état d’animal.

 « Tuer, c’est très décourageant si tu dois prendre toi-même la décision de le faire,  même un animal. Mais si tu dois obéir à des consignes des autorités, si tu as été convenablement sensibilisé , si tu te sens poussé et tiré ; si tu vois que la tuerie sera totale et sans conséquences néfastes dans l’avenir , tu te sens apaisé et rasséréné. Tu y vas sans plus de gêne. »[5]

Il est important de remarquer que Les Hutus ont employé à l’égard des Tutsi les mêmes qualificatifs que les Nazis à l‘égard des Juifs .Tuer un Juif ou un Tutsi, c’était débarrasser la terre d’un cancrelat, d’un pou, d’un rat, d’une vermine  c’est-à-dire des animaux les plus répugnants à l’échelle animalière. Dès lors  « quand ce n’est pas une proie que l’on chasse c’est un cancrelat qu’on écrase :’ on était tous embauchés à égalité pour  un  même boulot, abattre tous les cancrelats[6] ‘ »[7]  disait l’un des criminels Hutus interrogé par Hatzfeld.

Par conséquent, au nom d’une idéalisation et de l’obéissance à des ordres, on robotise les uns d’un côté, et on déshumanise les autres de l’autre .Je dirai que des deux côtés il est question de déshumanisation.

Quels en sont les mécanismes ?

 Remarquons déjà que ces meurtres ne peuvent être commis qu’au prix d’une réduction d’affect et du ‘gommage’ de toute référence au passé, à l’histoire du sujet que l’on extermine : « Ils n’étaient plus ce qu’ils étaient auparavant et nous non plus. On n’était pas gênés d’eux, ni du passé puisqu’on n’était gênés de rien »[8]

Il s’agit donc du refus, je dirai du louche refus en l’occurrence  de se représenter ce qu’il en est véritablement de l’autre. C’est très exactement ce que Heidegger théorise à l’égard du ‘judaïsme mondial’ : sa  conception de l’être humain envisage que l’absence de sol et le déracinement,  en l’occurrence celle  des Juifs, soit une position ‘métaphysique’. De ce fait, il contribue  très clairement à donner une certaine ‘profondeur ‘ à l‘antisémitisme des années 1920 pour aboutir finalement  au vocabulaire d’une sorte de différence ontologique entre les Juifs et le reste du monde ;  en justifiant ainsi cette stigmatisation d’une  ‘contre race’ utilisée
par le national-socialisme du coté de « tous les manques, à commencer par le plus radical dans la vision du monde Heideggérienne : ‘le déracinement de tout étant hors de l’être ‘ »[9].

Remarquons que cette différence  de type ontologique est très exactement celle utilisée, il y a plus longtemps, pour justifier des massacres ou de l’esclavage des noirs    puisqu’ils n’avaient pas d’âme, thèse soutenue par l’église catholique pendant quelques siècles.

Le combat contre les déracinés dans le national-socialisme (Entwurzelung) s’adosse à l’absence de sol  et trouve dès lors sa justification à l’égard des Juifs  dans leur « tenace habileté à compter, à déplacer, à calculer »[10].

Le langage  et le vocabulaire de Heidegger charrient cette charge antisémite même après 1945,  ainsi les Juifs ne sont-ils plus seulement considérés comme des déracinés mais comme des ‘sans monde ‘(weltlos)’. Il faut rappeler que l’absence de monde est une expression  que Heidegger n’utilise pas même pour les animaux  qu’il qualifie seulement dans son cours de 1929 de ‘pauvres en monde ‘(weltarm).[11]

On retrouve ici cette particulière nécessité dans  toute forme de déshumanisation, de pointer  l’absence de l’histoire de l’autre, de façon à  le réduire  à rien ou à un déchet ; ainsi, « dans cette déshumanisation complète du judaïsme, les Juifs n’ont plus de place dans le monde ou plutôt ils n’en ont jamais eu. Ils sont, peut-on dire,’ immondes ‘.

On découvre ainsi, a contrario, que ‘ l’existential Heideggériens’ de l’être dans le monde (in der Welt sein) peut être utilisé par son créateur  comme un terme discriminatoire à visée antisémite.

Par conséquent, « Ne peuvent être dans le monde ceux qui sont par essence exclus  de sol, de monde, et de toute racine  les rattachant à l’être. Le négationnisme ontologique de Heidegger à propos des Juifs, dans les ‘conférences de Brème’, va jusqu’à les exclure, ainsi que toutes les victimes des camps d’extermination de ‘ l’être pour la mort’, qui  trouve ici un de ses points d’origine »[12]. Mais cette désontologisation nécessaire à la mise en acte du crime contre l’humanité, déshumanise également les criminels, ce que l’on retrouve chez les Hutus : « on ne considérait plus les Tutsis comme des humains.  Ni même comme des créatures de Dieu. On avait cessé de considérer le monde comme il est, je veux dire comme une créature de Dieu »[13].

 Cette mise en œuvre nécessite pourtant que cette opération de désidentification  ne passe pas par la haine, mais par une sorte de devoir accompli. Ce que l’on retrouve évidemment chez Eichmann dans cette idéalisation folle de l’obéissance, une ‘obéissance aveugle ’sur laquelle Eichmann a bien insisté, ce qui veut bien dire qu’on ne voit plus l’autre, au point de le déposséder même de sa mort.

 En effet, Heidegger théorise également ce point en dépossédant les Juifs de leur mort, ils périssent puisqu’ils n’ont pas de ‘Dasein’ historique (ils n’ont pas d’histoire) comme les « nègres » d’ailleurs ; alors que les autres,  en référence à la mort glorieuse du héros, ne peuvent pas être mis sur le même plan que les ‘sous hommes ‘ . C’est un point que Hannah Arendt remarque très bien : « Les camps de concentration, en rendant la mort elle-même anonyme (en faisant qu’il soit impossible de savoir si un prisonnier était mort ou vivant), dépouillaient la mort de sa signification : le terme d’une vie accomplie. En un sens ils dépossédaient l’individu de sa propre mort,  prouvant que désormais rien ne lui appartenait et qu’il n’appartenait à personne. Sa mort ne faisait qu’entériner  le fait qu’il n’avait jamais vraiment existé. »[14]. Les tenants du négationnisme actuel soutiennent en fait  très exactement la même idéologie

L’idée de désidentification de l’autre est essentielle, puisque c’est l’appui fondamental inversé que l’on rencontre chez chaque sujet parlant, pour qu’il puisse se constituer à partir de cet autre auquel il s’identifie. On peut même se reporter au texte très intéressant de Lacan sur les complexes  familiaux pour rappeler que  ’l‘invidia’ est constitutive de la construction du sujet et de sa future sociabilité. Ici un petit débat s’instaure puisque, selon Freud, c’est la rivalité qui éveille l’égoïsme et rend l’enfant cruel dans une rivalité non pas œdipienne mais suscitée par la concurrence, l’invidia donc, de l’autre enfant de la fratrie. Freud parle pourtant alors d’indifférence à la mort de l’autre semblable et menaçant. Toute la question bien sûr, c’est celle de la capacité d’indifférence à la mort de l’autre ; or, il semble que ces criminels parviennent, dans ce ‘louche refus ‘ de l’autre, à se  ’désidentifier’  l’espace du temps du crime, puisque par ailleurs ils peuvent mener une vie ‘normale ‘ .

Je vous renvoie à ces témoignages des chefs des camps d’extermination qui pouvaient ‘rentrer chez eux ‘ le soir après le travail d’extermination accompli et passer d’agréables moments avec leur famille ; mais également aux criminels  hutus qui une fois le boulot de la journée  terminé pouvaient passer de bonnes soirées entre copains ….Freud situe plutôt cette capacité d’indifférence  non pas tant chez l’enfant que chez l’homme originaire…

Il n’y a donc pas de haine, comme je le disais, c’est une nécessité de ce  mécanisme, et pas non plus  de culpabilité.

La haine participerait ainsi du travail de culture en peuplant le monde d’objets aimés et haïs, alors que la cruauté le ruinerait en le vidant de ses objets hostiles.[15]

On clive donc le temps génocidaire, c’est un phénomène transitoire et réversible ; il s’agit plutôt, comme je viens de l’évoquer,  d’indifférence  et non de haine, puisque  haïr ce serait éprouver des affects, or, force est de constater qu’il n’y a pas d’affect dans cette catégorie de crime. On a encore remarqué dans les évènements récents de janvier et novembre 2015 ce niveau de désaffection de la part des criminels djihadistes …

Pour éprouver de la culpabilité, il faudrait restituer un statut de semblable au mort, or c’est justement ce qui est évité, louchement refusé donc.

 Dans ce cas, l’autre est forclos partiellement, presque du ressort de ce que certains sujets éprouvent  dans l’hallucination négative.  

C’est du côté des victimes comme on le sait, que l’on retrouve la culpabilité, et en particulier  chez ceux qui ont pu échapper au massacre et qui ne peuvent pas faire autrement que de s’identifier à ceux qui sont morts. Peut-être peut-on réfléchir également à la façon dont les abus sexuels donnent lieu aussi à un processus de culpabilité chez les victimes alors que les abuseurs sont eux-mêmes exemptés de cet affect.

 Revenons sur l’idée que l’un des deux interdits qui fondent la société, est que l’on ne tue pas, sauf en temps de guerre ; car Heidegger justifie pleinement cela dans l’idée que la guerre est au fond la véritable affirmation de l’être. La guerre es
t définie comme manifestation de la tension primordiale de l’homme vers son ‘pouvoir être’. C’est la ‘Kriegsideologie’ qui porte l’Allemagne à rêver de ce grand peuple que l’histoire chargerait de conduire l’avenir et  de faire progresser l’humanité. Mais la guerre, c’est surtout celle contre l’ennemi intérieur, que Heidegger théorise  dans ‘Sein und Wahrheit’  (être et vérité) dans lequel il formule le programme de l’extermination totale de cet ennemi intérieur,  tout en donnant une définition raciale de la vérité. En 1942,  Heidegger écrit que l’extermination (das Vernichten) est ce qui assure  contre la décadence.[16]

Ce qui est inquiétant pour Heidegger, c’est  que cet ennemi intérieur provient d’une contrée étrangère. L’étranger, l’unheimlish peut donc déclencher l’effroi, l’horreur. C’est pourquoi Heidegger dépersonnalise les Juifs, d’une part en les excluant de l’université lorsqu’il en est le recteur en 1942 et d’autre part dans le même temps en posant la question de savoir, dans le chapitre 27 de ‘Sein und Zeit’ ( l’être et le temps), si le ‘Dasein’ doit refuser la dictature du Man. Le Dasein,  intraduisible, renvoyant au sein du Vaterland, et le man,  le Juif donc,  est un pronom germanique qui désigne non pas un ou plusieurs humains indéterminés, mais ceux qu’on ne veut pas nommer’,  on dirait ’they’ en Anglais.

Le racisme antisémite de Heidegger ne date pas de la seconde guerre mondiale puisqu’il écrivait déjà  en 1916 à celle qui sera son épouse que « l’enjuivement (Verjudung)  absolument effrayant  des universités  et de la culture Allemande » est opposé à la race Allemande (die deutsche Rasse) qui, selon Heidegger  « devrait trouver suffisamment de force intérieure pour parvenir au sommet.[17] »

Le ‘louche refus ‘ de l’autre  peut aller jusqu’à la négation même de sa mort, car le processus de désidentification à l’autre se doit d’aller jusque-là pour qu’il puisse être désaffecté de toute représentation de l’autre. C’est ce à quoi Heidegger contribue encore comme cela est annoncé dès 1933 dans « l’être et le temps ». Ces autres,  pour qu’ils perdent leur  statut, ne doivent  par conséquent ne  plus  être ni vivants ni morts …..

On retrouve cela très bien développé « dans son discours qui exalte Schlageter, le héros des  nazis mort fusillé par les Français en 1923 pour, dit Heidegger, ‘’mourir pour le peuple Allemand et son Reich’’. […]C’est pour Heidegger mourir de la manière la plus grande et la plus  dure. Mais ceux qui ont péri dans les camps d’anéantissement sont, dit-il,  ‘grausig ungestorben’, ‘horriblement non morts ‘. […]Ceux-là ne mouraient pas de la mort héros, ils n’étaient pas par essence dans la garde de l’être. […] Celui qui ne meurt pas de la mort des héros ne meurt pas vraiment…Il y a là une sorte de négationnisme ontologique absolument  effroyable »[18]. On retrouve la même chose dans le massacre des Tutsis.

De même que, dans « Mein Kampf », le génocide était annoncé, « tous les programmes de la part des Hutus proposaient des tueries de Tutsis depuis quatre-vingt-douze. Ils étaient méticuleux et raisonnés. Ils étaient lus dans les meetings, ils étaient chaleureusement applaudis par les assistances. Ils étaient répétés à la radio, surtout après les accords d’Arusha. Tout le monde pouvait bien les apprendre et les comprendre, en premier rang les Blancs et les Tutsis. »[19].

C’est là que les mots ont leur importance : dans cet effort de déshumanisation ou plus exactement de perversion de la langue, ils représentent une arme de destruction massive.

A cet égard  Victor Klemperer faisait remarquer que « le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures , des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente […] Les mots peuvent être comme des minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde , ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir . »[20]

De même, cette perversion de la langue sera le ferment des tueries au Rwanda et servira d’aide aux criminels à passer à l’acte : « c’est fini les Tutsi débarrassons nous des cancrelats » ou encore «  voilà comment on prépare de la viande de Tutsis ». Jean Hatzfeld fait remarquer que «Le génocide a changé le sens de certains mots, il a enlevé le sens d’autres mots et celui qui écoute doit être aux aguets de ces perturbations de sens. »[21] 

N’oublions pas en effet cette remarque très importante de Freud selon laquelle « l’homme trouve dans la langue un succédané de l’action, à l’aide duquel l’affect peut être abréagi. »[22]. Mais ce qu’il y  de très remarquable dans la tuerie des Tutsi, selon Marie Odile Godard[23], c’est que cette tuerie perpétrée par les Hutus n’était pas du tout une simple folie meurtrière, car « chaque coup porté l’était selon un chemin tracé basé sur les stéréotypies du Tutsi, et la subversion des tabous de la société traditionnelle. [..]On ne frappe pas n’importe comment les Tutsis, on les raccourcit , on leur coupe le nez ,les jambes ; on ne viole pas une femme Tutsi au hasard, on la fouille, on la transperce .[…]Ici , l’amas de mots constitué  dans le temps (une cinquantaine d’années) dans l’espace public (radio des Mille Collines, réunions,  écoles, églises, universités)  fait apparaitre  la chose dans sa crudité .  »[24] Dernier acte donc de la désidentification qui déshumanise : passer du mot à la chose et à sa mise  en acte littérale ….

C’est très exactement ce que l’on retrouve dans la sémantique du terrorisme,  à commencer par le fait que le mot ‘Martyr’ désigne maintenant, non plus le supplicié,  mais l’auteur du massacre dans ce cas ; ce que les uns appellent terrorisme,  les autres appellent cela résistance.

Dans le judaïsme, le martyr s’appelle ‘Kidoush hashem’, littéralement sanctification du nom divin. Ce martyre ne peut être prescrit par la religion que dans trois circonstances : la première lorsque qu’un juif est mis en demeure de choisir entre la mort et l’abjuration publique de sa foi ; la seconde lorsque qu’il reçoit l’ordre de commettre un meurtre ; enfin la troisième lorsqu’il se trouve obligé de commettre un acte sexuel dépravé. Ces trois occurrences l’obligent à accepter de devenir martyr, Kidouch Hachem donc, en acceptant la mort.

En revanche la ‘shahada’, qui vient de ‘shahid,  littéralement ‘ témoin  martyr’, celui qui meurt pour Allah, qui vient de la même signification que le mot  latin martyr  (en grec témoin)  est une conduite active en Islam et identifiée au jihad aujourd’hui. C’est une guerre sainte menée pour préserver le ‘Dar El Islam’ (territoire ou maison de l’islam). Le jihad est la guerre sainte, tout combattant engagé dans un jihad est un ‘moujah
ed’ (de la même racine  que Jihad). Dans ce contexte, l’homme bombe ‘isstishahdi’ (forme pronominale de shahid, qui sacrifie sa vie pour Allah) n’est pas un martyr,  mais un combattant qui sacrifie sa vie pour la guerre sainte contre l’ennemi.

L’analyse critique du discours met en évidence les idéologies contradictoires qui se cachent derrière les mots choisis par les uns et les autres pour dépeindre ou manipuler la réalité.

Terminons sur ce rapport d’Humans Right Watch de 2002 qui vient rétablir une sorte de réorganisation dans le vocabulaire :

« Les gens qui commettent des attentats suicides ne sont pas des martyrs. Ce sont des criminels de guerre tout comme ceux qui planifient ces attaques. Ces crimes répondent très exactement à la définition de crimes contre l’humanité »[25]

 

 


[1] Jean Claude Milner L’Universel en éclats  ED VERDIER 2014  P.38

[2] Idem

[3] ibidem

[4] Jean Hatzfeld Une saison de Machettes ED SEUIL 2003 P.56

[5] Hatzfeld OPUS CITE P. 58

[6] Citation tirée du livre de HATZFELD P.19 opus déjà cité

[7] CRUAUTES petite bibliothèque de Psychanalyse PUF 2014 P.36

[8]Hazfeldt opus déjà cité

[9] Heidegger, Le sol, La communauté, La Race ED BEAUCHESNE 2014 P.310

[10] Arthur Goldschmidt cité dans le livre opus déjà cité

[11] Ibidem P. 311

[12] IbidemP.312

[13] Hatzfeld opus déjà cité P.164

[14]Hannah Arendt Les origines du totalitarisme III Le système totalitaire .Paris Seuil 2005 P. 258

[15] Lire à ce sujet les hypothèses très intéressantes de Françoise Neau dans l’introduction à CRUAUTES, PUF

[16] Toutes les références sont citées P.268 de  Heidegger le sol la communauté la race opus déjà cité.

[17] Cité P.313 Heidegger opus déjà cité.

[18] Heidegger opus cité .P278.

[19] Hatzfeld opus cité .P.214

[20] Victor Klemperer, La Langue du III° Reich, Paris, Albin Michel 1996 P. 40

[21] Jean Hatzfeld, Dans le nu de la vie, Paris, Seuil 2000 P.209

[22] S Freud, Etudes sur l’Hystérie, 1895, OCF II Paris, PUF 2009.  P.29

[23] Marie Odile Godard ‘ aux sources de la Nyabarango ; Des mots à la Cruauté In CRUAUTES P.U F opus cité

[24] Odile Godard opus déjà cité P.78, 79

[25] Se reporter à l’excellent article de Francine Kaufman » La terminologie idéologique du terrorisme dans le conflit du proche orient sous le regard de l’interprète et du traducteur ». In TOPIQUE N°  83 L’Esprit du Temps 2003 P.87-109

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