Le champ psychanalytique a ce privilège d’interroger l’acte à partir d’une de ses modalités aussi remarquable que communément méprisée, l’acte en tant qu’il est manqué. On le sait, FREUD, l’a inscrit dans la série devenue classique des formations de l’inconscient en tant que -lorsqu’il apparaît dans un éclat de réalité- il produit la certitude de l’existence de l’inconscient. Le calcul logique qui en assure la production échappe donc à la raison triomphante.
La question de l’acte en psychanalyse, c’est-à-dire celle de l’acte que l’on attend d’un psychanalyste, est plurivoque :

c’est à une danse des 7 voiles qu’elle nous convie : Un- l’acte dans sa différence avec l’action (de celle qui est prohibée dans la cure par exemple), 2-l’acte comme écrit qui fait contrat (acte de mariage ou notarié), ou bien 3- l’acte et ce rapport sexuel qui, de se trouver impuissant à s’écrire, n’existe pas, ou encore 4-l’acte et le geste du paiement (l’analyste n’est il pas payé à l’acte !?), 5- l’acte comme partie d’un tout théâtral, ou enfin, 6&7, l’acte dans ses deux déclinaisons à l’anglo-saxonne dites acting in et acting out lors desquels l’agir traverse la parole de la cure en silence ; Si je laisse de côté une certaine Claudia Acte, maîtresse de Néron, voilà les 7 voiles qui dansent, disais-je, et vous verrez que le tempo de ses deux danseurs est tel celui, viennois, de la valse, à trois temps.
Je voudrai vous proposer de réfléchir avec moi autour d’un moment énigmatique de notre pratique quotidienne, un moment pour lequel aucune procédure préalable, aucune batterie de conseils et même aucune légitimation par l’expérience ne sont possible voire souhaitables. Ce moment est celui qui conclut les entretiens dits préliminaires pour installer le temps de la cure proprement dit. Ce passage pour le plaignant du fauteuil au divan décide du statut des 2 protagonistes (devenant analyste et analysant) et de leur lien particulier, non spéculaire, non complémentaire ni supplémentaire mais construit selon une logique que de dirai dominé – o scandale – par le semblant. Ce moment est donc un moment de conclure. Plus précisément, j’aimerai interroger la logique qui préside à ce passage à l’acte : comment être sûr que c’est le bon moment ? On voit par là que le sexuel n’est jamais très loin !!
Vous l’avez certainement deviné, la logique que je veux retenir est celle des 3 temps de l’apologue lacanien des prisonniers. Je supposerai connu cette devinette logique qui, je l’avoue, fait mon miel. Valse à 3 temps donc : Instant de voir, temps pour comprendre, moment de conclure. La résolution logique de l’aphorisme donne la clé pour décider du bon moment de finir les entretiens préliminaires : c’est l’acte de trancher au cœur même de l’hésitation qui produit la certitude anticipée. Je me propose de montrer à l’aide de deux petits récits cliniques la logique en 3 temps qui me semble opérer lors du passage à la décision de la cure. Je précise que le moment de cet acte sera montré à chaque fois comme absolument manqué !
Je suis assez attaché à l’hypothèse suivante, que d’ailleurs LACAN ne manque pas de suggérer dans son séminaire sur l’acte psychanalytique : Il y a une analogie de structure entre la modalité de fin d’une cure didactique et la mise en jeu logique de la conclusion des entretiens préliminaires. Il y a là, au cœur même de ce qui est théorisable, c’est-à-dire généralisable, la force prégnante du singulier : D’une part, le singulier d’un engagement dans l’analyse, celui qui a présidé pour un sujet à la fin de sa cure à se conclure analyste et celui, d’autre part, qui engage un porteur de plainte à se faire analysant AVEC cet analyste là. Ce serait donc la fin d’une cure et ses modalités signifiantes spécifiques qui modéliseraient l’engagement d’une cure « pour un « autre ». On entend bien ici combien il est nécessaire, afin que s’ouvre pour un autre un espace libre, vide, de vider pour soi la place auquel l’analyste se trouve assigné. C’est un analyste vide de savoir qui peut, à cette condition seulement, faire advenir pour un autre le plein requis d’une parole.
Pour distraire, je vais vous donner un autre aphorisme, extrait du bouddhisme Zen (dans le livre de Paul Reps « Le zen en chair et en os ») : Nan-in, un maître japonais vivant à l’ère Meiji (1868-1912) recevait un professeur d’université venu s’informer sur le Zen. Nan-in servait le thé. Il remplit la tasse de son visiteur, et continuait néanmoins à verser. Le professeur regardait sa tasse déborder, et ne put se contenir plus longtemps : “Elle est pleine, et ne peut en contenir davantage !”
Alors Nan-in dit : “Comme cette tasse, vous êtes plein de vos propres opinions et spéculations. Comment puis-je vous montrer ce qu’est le Zen si vous ne videz pas d’abord votre tasse ?
Videz l’évidence, énonçait LACAN, comme un précepte ! La fin d’une cure c’est quoi ? C’est la fin du Sujet Supposé Savoir réduit à son déchet, de cette réduction qui menace toujours plus les personnages énigmatiques de S. BECKETT. C’est le seul savoir dont peut se prévaloir le futur analyste : « savoir ce qu’il est advenu de celui dont l’acte se trouve responsable du chemin parcouru » à savoir, son propre analyste ! (Lacan séminaire L’acte 101 ?). La fin de cure est donc bien un savoir sur le désêtre du Sujet Supposé Savoir, et c’est fort de ce qu’il attend qu’il peut – à son tour – engager un plaignant dans l’analyse. Cette fiction du Sujet Supposé Savoir présente ainsi 2 modalités : celle –nue – de l’analysant dans son adresse à l’analyste qui l’accepte en concluant les entretiens préliminaires et celle de l’analyste qui en habille la nudité du déchet car il sait ce qu’il en est du transfert à son terme : le désêtre, le vidage de l’être et son statut de déchet, de « a » comme dans l’expression terrible de St Thomas à propos de son œuvre, expression que Lacan nous a rendu familière, « sicut palea », « comme du fumier ».
Notons que cette promesse du désêtre, comme une parole tenue, est un savoir actif en tant qu’inconscient, c’est à dire promis à l’oubli et à toutes ses formes de retour dans ce que Freud appelait les formations de l’inconscient. Pour entendre la parole de l’autre, j’oublie ce que je sais être en devenir, un regard, une voix, les miettes d’une délicieuse madeleine proustienne, une merde. C’est de cet oubli que dépend l’insistance de l’horreur liée, selon LACAN, à l’acte proprement analytique.
A deux reprises, consécutivement, il y a quelques mois j’ai reçu deux jeunes femmes et leurs plaintes ; elles voulaient, pour en être soulagé, comprendre. A deux reprises, consécutivement, je n’ai réussi de l’acte analytique que sa spécificité d’être manqué ! Voici comment :
Véronique est une jeune femme inquiète. Son regard erre dans la pièce et ne peut éviter les pleurs : elle est inquiète – dit-elle – pour son tout jeune fils. Elle a peur de ne pas savoir l’élever, de ne pas savoir le protéger surtout. Dés qu’elle le prend dans ses bras affluent des images de chute, de maladie, de violence. Son bonheur d’être mère pour la première fois est criblé de cette angoisse qu’elle comprend mal. Au fil de nos rendez vous, elle associe sur sa propre catastrophe : à l’âge de 8 ans et durant deux longues années, elle a été la victime quotidienne et silencieuse des perversions sexuelles du maître d’école (je note qu’elle l’appelle « mon maître »). Ce n’est qu’à l’âge de 16 ans, en plein conflit avec sa mère, qu’elle lui raconte son martyr. Elle ne comprenait pas, me dit-elle, cette violence contre sa mère qui la désemparait, cette violence qui revient aujourd’hui, incompréhensible et menaçan
te, à propos de son fils. Les parents portèrent plainte et l’instituteur, confondu par ses aveux, fut incarcéré. Mais, à la veille du procès l’accusé se suicide plongeant les parents dans la détresse, l’acte dans le non lieu et Véronique dans une culpabilité renforcée. Elle fugue, erre, refuse de retrouver sa famille et, à 18 ans fait une tentative de suicide. Je sais déjà tout cela, ponctue-t-elle après quelques séances, ça ne sert à rien, et puis je l’ai déjà travaillé en psychothérapie… Mais au cours d’une séance, au décours d’un long silence, sa parole sonne comme un aveu ! A 18 ans, après sa tentative de suicide, elle est tombée amoureuse d’un homme plus âgé et pendant 4 ans, me dit elle, elle a vécu l’enfer : »il me frappait tout le temps, souvent très violemment et je ne pouvais pas me passer de lui. Je ne l’ai jamais dit à personne, même aujourd’hui, mes parents, mon ami –père de leur enfant- et même la psychothérapeute, ne l’ont jamais su. Je ne comprends pas, vous pensez que ça a un rapport avec mes angoisses pour Benjamin ? Je voudrais savoir pourquoi je n’ai rien dit… je crois bien que je prenais du plaisir, j’ai honte… vous pouvez m’aider ? »
C’est cette séquence que j’ai considéré comme moment de conclure les entretiens préliminaires. Après l’instant de voir – celui des pleurs et du déroulé du symptôme dans l’actuel (« le présent crie à haute voix », disait génialement St augustin) – puis le temps pour comprendre – celui du récit du trauma sexuel mortifère – s’est ouvert un questionnement nouveau, à moi directement adressé. Oui, je peux vous aider… à vous aider » lui ai-je répondu en préambule à l’énoncé des conditions de la cure, prix et rythme des séances. Elle est tout à fait d’accord pour commencer la semaine suivante. Je ne l’ai jamais revu, ni entendu.
Nathalie est une jolie jeune femme brune, svelte, raffinée avec cette charmante coquetterie dans le regard qui me trouble. Pas de doute, l’instant de voir est celui de son triomphe. Elle me narre en 2 ou 3 séances ses dernières aventures amoureuses : tempêtes, vagues en raz de marée et traitres courants qui emportent régulièrement au loin le navire pour le destiner au naufrage. « Jusqu’à maintenant dit-elle, je m’accrochais aux hommes comme à une bouée de sauvetage mais aujourd’hui avec mon ami, c’est lui qui dérive et s’accroche à moi. Voilà – pensai-je – le temps pour comprendre et son battement de valse. Alors que je ponctuais d’un ton interrogatif le relevé du mot « sauvetage », son apparence souveraine et séductrice se fissura pour aborder d’autres rivages, d’autres tempêtes : celles de l’adolescence et ses gouffres silencieux : 2 années d’anorexie sévère dont elle ne peut parler qu’en décrivant son refus de s’alimenter et les ruses pour s’en cacher ; refus aussi de toute forme de soin et ses vertiges (au sens propre comme figuré) de la mort approchée. Elle ne sourit plus et son regard troublant se trouble quand elle se demande à voix haute, anxieuse, si ce ne serait pas pour « çà » qu’elle est là. Sans hésitation, je lui réponds que le moment est venu : je lui indique le cadre, prix et rythme des séances et, avec un soulagement évident, elle accepte de commencer dés la semaine suivante. Je n’ai plus jamais revu Nathalie, ses yeux pers et sa coquetterie du regard. Je n’ai plus jamais entendu parler de sauvetage.
Ce n’est guère l’hypothèse des 3 temps que je remets sur le métier mais mon repérage spécifique du moment de conclure dans les accrocs de la demande, les trébuchements du questionnement, le poids différent de la plainte comme sur les skis lorsque l’on comprend – enfin – que c’est dans le vertige de la pente et non vers l’amont tout proche que l’on trouvera l’appui salvateur…
Ce que le ratage de l’acte comme manqué m’enseigne c’est l’impact de ma passion à le réussir ! Videz l’évidence c’est vider cette place de Maître en tant que Commandeur des grandes Manœuvres, Maître ordonnateur des Grande (ré)Jouissances. L’oubli de la fonction de semblant – en s’emparant de la maîtrise de la décision – fait échec à l’efficace du moment de conclure dans sa venue. L’apologue zen de la tasse de thé prend ainsi tout son poids de complémentarité à celui des prisonniers. Une fois le moment repéré – ce dont l’analyste doit témoigner – le tranchant ne peut avoir d’efficace qu’à la condition pour l’analyste, de se dessaisir de la maîtrise

Voilà, j’aurai pu illustrer mon hypothèse par une clinique réussie qui n’aurait pas manqué de vous séduire, de vous agréer, mais j’ai choisi ce qui de l’acte analytique manque ! Acte manqué comme faille, erreur, faute… Véronique et Nathalie ont bousculé mon schéma et c’est de cela que je voulais vous faire part !
Elles m’ont envoyé valser, comme l’on dit ! Comme si j’avais chuté avant l’heure promise, réduit à une mascarade de desêtre des les premières mesures… Il m’est venu cette fantaisie éveillée un jour où j’hésitais à téléphoner à l’une d’elles : Je suis soudain seul en piste, sous les projecteurs. La musique s’est éteinte. Je crois tenir encore dans mes bras celle qui m’avait choisi – je lui ai souri – mais je suis comme une marionnette, déserté avant l’heure, étonné de trouver au-delà des brillances de la certitude les brumes grises de l’hésitation.
Donc, je ne conclurai pas mon exposé, ce n’est pas le moment !

SERGE SABINUS
PARIS, le 23 septembre 2013
 

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