Seville-Roque Hernàndez

QUESTION DE VIE ET DE MORT

« Question de vie et de mort : de quelques passages au centre d’orientation « El Molinet »

 « …je ne procède dans le monde des objets que par la voie des obstacles mis à mon désir ».

                                                             (Jacques Lacan. Séminaire 8. Le transfert. Page 438)

 Une institution analytique permet d’écouter et de penser les signifiants avec ce que le sujet nomme ces obstacles. « Déficience psychique, débilité mentale, folie, mort, vie, sexe » sont quelque uns des signifiants qui

circulent au Molinet. Dans l’affrontement à ces obstacles, s’organisent les symptômes, expression d’un malaise qui représente le sujet, et dont il se défend.

 Ainsi Tino se débat entre être fou ou faire le fou, entre passer et le pas qui lui permettrait de franchir un seuil, mais il ne peut pas vivre dans l’indifférencié. Il se rend compte que quelque chose se répète « quel lourdaud je fais, je dis toujours la même chose… « je passe » ah ! tu vois ? encore une fois, ça m’énerve… je ne souhaite cela à personne ». Son trajet incessant entre sa maison et le Centre, et vice versa, a quelque chose de mortifère et d’innovant en même temps ; c’est par ce mouvement lui-même qu’il rencontre son influx vital, non sans angoisse et agressivité.

et leur acte accompagnent ce mouvement de symbolisation où il essaie de nouer présence et absence, vie et mort (fort-da). Un de ces moments d’angoisse et d’agressivité importants dans le cours du transfert s’est soldé par un « tu veux que je me coupe les veines ? », à la fois une provocation et une demande.Avec le temps, ce mouvement s’est étendu à d’autres lieux, d’autres signifiants : un autre étage de sa maison, d’autres endroits dans le village qu’il traverse, d’autres gens, etc… D’une certaine façon, on peut penser qu’il y a une évolution à partir des passages à l’acte injustifiés qui survenaient auparavant, jusqu’à l’expression de ce sujet instable qui se demande ce qui se passe pour lui : « J’arrive à me débarrasser de mes manies… j’ai un caractère… mon père dit que j’ai deux visages… ma mère pleure… je ne sais pas pourquoi… elle dit qu’elle va me mettre dans un internat, mais elle ne peut pas, est-ce que c’est bien de pleurer ?… je me souviens de mes grands parents qui sont morts… et de mes cousins… ils sont bons, ces bonbons ?… toi, tu me vois comment ?… tu t’inquiètes pour moi ?… je ne suis pas un feignant, putain… mon père est passé… il m’a dit qu’il va voir le directeur… j’attends qu’il me laisse ici… Un autre directeur m’avait renvoyé… je dois bien me conduire sinon il peut arriver (pasar)quelque chose à mon père ». Il revient toujours à ces phrases comme si chaque jour, il devait constater la permanence de ses points de référence. L’institution  et son analyste sont en place de destinataires qui, avec leur présence

 Nous voyons là comment les pulsions de vie et de mort se produisent dans un même mouvement, dans une sorte d’équilibre instable.

 Mettre en relation le concept psychanalytique de pulsion de mort, qui n’a rien à voir avec la mort biologique, avec une institution comme le « molinet » peut être une façon de contrarier un excès de sens qui fermerait la porte à la possibilité que chaque sujet désigné comme handicapé construise un sens qui lui soit propre, une façon de contrer la tendance (mortifère) à l’immobilisme, à l’inertie, à mettre de l’irresponsabilité partout, qui est à l’œuvre dans l’actualité des institutions, et qui entame les relations symboliques, les liens de travail et la solidarité entre les professionnels débouchant sur le mutisme, la solitude, l’inhibition du sujet ; l’institution se sert de lui, au lieu de permettre que ce soit lui qui s’en serve.

 

Il ne s’agit pas de dramatiser le sexe, la mort, la vie, ni d’en jouir de manière cathartique, mais de donner à la pulsion de mort sa place dans la structure subjective qui nous permette d’échapper à la « routine quotidienne ».

 

La représentation de la mort, de l’agressivité, du sexe, de la jeunesse, suscitent des résistances, pas seulement dans le cadre des institutions qui s’occupent de personnes dites handicapées, mais aussi dans les familles. Ces réflexions sommaires que l’on entend souvent et qui révèlent un lieu commun intéressant sont violentes : comme c’est bien, comme c’est bon, sympathique, comme tu es bien ici !tu as gagné le gros lot !, réflexions morales qui omettent de réaliser que ce qui se joue pour chaque sujet, à sa manière, est une question de vie ou de mort. C’est-à-dire une question qui ne concerne pas le bien commun, mais l’éthique du sujet. Lacan disait que la pulsion de mort était l’affirmation désespérée de la vie.

 Exemple d’une telle surdité : la décision prise par un gynécologue de « vider » une femme « handicapée » face à la découverte d’un kyste de l’ovaire. La réflexion adressée par le médecin à l’analyste de cette femme : « vous êtes comme la statue du commandeur » montre bien l’inconfort de la position de l’analyste et de l’analyse, lequel est toujours invité à ne jamais ouvrir la bouche. Lorsque la patiente s’est exprimée pour dire : « Docteur, je voudrais s
avoir ce que vous allez me faire »
, elle reçut comme réponse : « ne t’inquiètes pas, nous allons t’ouvrir comme un fromage… mais tu pourras déjà te mettre en bikini l’été prochain ». C’est en s’appuyant sur cette alliance entre la mère et le médecin que l’on pensait  envisager rapidement cette opération sans en parler à l’intéressée, sans répondre aux questions qu’elle se posait sur sa sexualité et sur sa supposée maternité.

 

Malheureusement, la mère est très névrosée actuellement, elle veut contrôler les médicaments que sa fille prend pour atténuer des douleurs qui, d’après elle et le médecin, n’avaient pas de raison d’être, alors qu’elle évoquait autant une douleur subjective que celle due à l’opération.

La vie, la mort, le sexe, font partie des énigmes réelles qui accompagnent le sujet, sans exception, et l’analyste doit pouvoir les entendre dans le cadre du transfert, de la cure et de l’institution pour parvenir au point où vie et mort se défont de leurs apparences et se nouent pour chaque sujet à sa manière.

 Des idées de suicide ont motivé l’arrivée de Simon au Molinet. Le travail avec le versant dynamique de la pulsion de mort, quand l’agressivité, l’angoisse et la créativité se joignent, ce travail a donné lieu à la création d’un dispositif nommé « Espai culturel » que nous avons mis en place au Molinet il y a plusieurs années et qui réunit plusieurs soignants et plusieurs patients pour produire quelque chose dans le domaine culturel. Ce dispositif est ouvert au patient et à son symptôme ; aujourd’hui, une page web consacrée à la citoyenneté peut être consultée. Simon a écrit là à propos de la mort.

 Dans une des présentations publiques que nous avons fait de ce dispositif, Simon a dit : « L’espai me redonne vie », mais en plus, il me semble que cela permet de maintenir pour lui un contact avec l’Autre, avec un destinataire, afin de canaliser le vide et la haine dont il parle, d’accepter les différences, parce que lorsque la haine se retourne contre lui, elle prend la forme de terribles attaques d’épilepsie ou de crises d’angoisse.

Là où le sujet s’affronte au Réel, impossible, alors la mort ou le sexe, la jouissance, sur son versant symptômatique, est convoquée en dernier recours. Le côté bestial du sujet le précipite vers un gouffre, afin d’échapper à l’obstacle où il était piégé. C’est là que la présence de l’Autre est nécessaire.

 

La mère de Pepi dit qu’elle va mourir. En fait, il s’agit de sa peur de mourir depuis des années, qui n’empêchait pas par moments, qu’elle soit dans un état d’esprit qui, d’après elle, faisait rire son père. Un jour, en répondant à mon appel téléphonique, elle utilisa la formule « comme si la piscine m’attirait », ceci associé à une autre expression postérieure : « elle s’est cassé le poignet ». Ca peut s’entendre de façon métaphorique, parce que enfant, elle n’a pas joué à la poupée (en espagnol, muñeca signifie poignet, ou poupée), elle n’a pas joué à être mère.

L’institution maternelle doit être prête à être destituée, à une rupture, selon ce processus logique que l’on appelle en psychanalyse Aliénation-Séparation.

Actuellement, la mère et la fille ne sortent pas de la maison et l’obstacle se nomme « insuffisance respiratoire ». D’autres fois, l’obstacle prend la forme de violentes crises d’épilepsie qui défigurent son visage de poupée et aussi une toux,

 

qui l’avait perturbé après la mort de son père. Cela me fait penser à une réaction thérapeutique négative ou à l’attirance pour la Mort dont parlait Lacan (qui n’est pas la pulsion de mort).

 

Là où l’organisation narcissique de cette mère la mène à une fusion avec sa fille jusqu’à la mort, on peut s’attendre à ce que la fonction de l’analyste permette que la pulsion, avec cette poussée constante qui la caractérise, contrarie cette tendance mortifère et révèle la différence, l’hétérogène, le vide, le hiatus pas seulement entre mère et fille, mais dans son existence propre, puisque ce qu’elle ne peut pas supporter, c’est la castration de ne pas avoir le dernier mot à propos de sa fille, et de ne pas savoir ce qu’elle deviendra quand elle-même sera morte.

 

Il ne s’agit pas du tout de culpabiliser les mères ou les pères, mais de pouvoir les écouter, en se défaisant un peu de cette exigence surmoïque qui fait de l’institution maternelle ou paternelle, une institution idéale, toute puissante ; en fait, toute institution comporte en elle-même sa propre destitution, c’est dire qu’elle n’est pas-toute. De ce point de vue, on peut écouter les fantasmes de mort de ces mères qui évoquent de différentes façons qu’elles souhaitent que leur enfant meure avant elles ou avec elles. Evidemment, quand il y a manque de manque, ne subsiste que l’angoisse.

 

Il est fréquent que les institutions pour handicapés soient gérées par des associations de parents (en fait, ils résistent à la séparation ; « personne ne pourra s’en occuper comme ils le font eux-mêmes », mais en fait personne ne s’intéresse vraiment à eux). Mais elles ne peuvent pas résister aux lois du marché et ainsi, de plus en plus, les institutions deviennent des entreprises, se transformant en établissements, non pour devenir des centres performants, mais des centres inter-changeables, ou bien des centres de gestion de déchets. Mais, comme nous le savons bien, même les déchets doivent être gérés de façon performante, avec des pratiques adéquates et des coûts modérés. Nous l’avons bien vu, le langage peut  être utilisé de façon perverse, il n’est jamais refermé sur lui-même et
il nous impose de travailler à ponctuer les choses, à les définir, à les élaborer encore et encore. Le temps n’est pas au relâchement. Mais attention, travailler, ce n’est pas se laisser submerger par toute une chaîne bureaucratique de procès, de protocoles, sans pouvoir soutenir un espace ouvert à l’échange, pour faire vivre des interstices où l’expérience se soutienne de différences, ce qui n’est pas facile.

Nous devons nous consacrer à cela, face à cette loi dite de dépendance, à la réduction du traitement uniquement à des soins, sans qu’ait été défini au préalable de quels soins il s’agit ; nous devons aussi redécouvrir des concepts qui ont été abandonnés, qui ont perdus leur pertinence : éducation, cure, sujet de l’inconscient, institution,… Il faut dénoncer cette tendance dangereuse à la désubjectivation à laquelle sont amenées les institutions, là où toute institution doit accepter de déchoir, d’accompagner

 

la pulsion de vie des jeunes dont elle s’occupe et de laisser une place pour sa destitution propre.

Si l’analyse, comme le dit Lacan, ne parvient pas à faire comprendre aux hommes que leur désir, ce n’est pas pareil que leurs besoins, et que, en outre, le désir présente en lui-même un danger, une menace pour l’individu, et particulièrement pour les foules – alors je me demande si elle aura servi à quelque chose.

Qu’il y ait danger ne nous dispense pas de notre responsabilité.

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