Valparaiso 09/11 Camilla Reyes "j’interprète des actions, pas des intentions"

(Traduction : Serge Granier de Cassagnac)

Dans ce travail, je vais exposer le déroulement de l’analyse d’un cas clinique, où l’essentiel a été d’écouter sans idée préconçue, d’interroger à partir d’une ignorance. Ce cas clinique pose beaucoup de questions et présente une difficulté quant à la structure diagnostique. Je voudrais montrer que, comme le dit Lacan, en écoutant, en intervenant peu, on verra que certains aspects structuraux vont apparaître dans le langage.

Dès la première séance, R sera ponctuel, vêtu en costume cravate, muni d’un grand sac dont il ne se sépare jamais. Il a 28 ans, il est ingénieur en informatique, il a un travail stable, il vient consulter parce qu’il voudrait aimer une femme, avoir une petite amie. Son discours est organisé et très détaillé : à 3 ans, on l’a diagnostiqué Syndrome d’Asperger, il a été dans une école spécialisée, il raconte sa première liaison, en situant précisément le jour et le lieu de son premier baiser.

Cette première séance m’a troublée. R parle bizarrement, comme un robot, il y a des éléments de son récit que je ne comprends pas, sa parole est centrée sur le détail et la véracité des faits, sans affect apparent. Il est différent.

A la deuxième séance, il dessine des personnages, des têtes sans visages, comme des cercles vides. Il se représente entre maman et papa, de la taille d’un bébé, et suspendu en l’air.

Plus tard, il dira que son problème avec les gens est qu’il interprète des actions et pas des intentions. Il dit : « Qu’on ne me parle pas de métaphores que je ne comprends pas, je peux seulement interpréter des actions ». Quand il parle, il raconte des faits, décrit des situations, mais il n’associe pas et n’interprète pas. Il signale que dans une conversation, quand il ne sait plus quoi dire, il faut qu’on l’aide. Il lui est très difficile de s’éloigner du concret, son visage est sérieux, il parait rigide.

L’habit ne fait pas métaphore

J’ai découvert que dans son grand sac, il transporte des habits. Ce sont ses vêtements sales de la semaine, afin que sa mère les lave et les repasse, pour qu’il puisse ensuite les ramener propres dans la ville où il travaille. Il dit qu’il ne lave pas son linge parce qu’il ne sait pas faire fonctionner la machine à laver et qu’il pourrait essayer de s’en servir seulement si on lui donnait en détail par écrit le mode d’emploi.

Sa séance hebdomadaire coïncide avec le sac de linge sale, et il me demande si cet espace ne serait pas équivalent à un lavage de sa vie psychique à l’écoute des saletés de la semaine, si je ne serais pas en train d’occuper dans le transfert la place de sa mère, qui lave et repasse son linge.

Il est informaticien, mais il ne peut pas s’occuper de son linge, parce qu’il ne sait ni laver ni repasser, concrètement. Que peut-il se passer dans le symbolique ?

Ses vêtements, propres ou sales, sont soit toujours bien visibles, soit il les transporte dans son grand sac. Il met son linge propre de la semaine sur son lit, et il dort recroquevillé en position fœtale, pour ne pas le froisser. Ce n’est pas du tout pratique, c’est une régression à un stade infantile, et comme une injonction pour se tenir tranquille. Chaque fin de semaine, dans la maison de ses parents, le linge est placé dans un lit d’enfant qui se trouve dans la pièce où il dort. Quand j’essaie de l’interroger sur la présence de ce berceau et du linge derrière les barreaux, il me répond que c’est pratique parce qu’il veut le voir, cela ne lui conviendrait pas qu’il soit rangé dans un endroit clos. De plus, c’est quelque chose qui le dérangerait, qui lui semblerait étrange et inesthétique. Ce n’est pas de la résistance, simplement il ne se pose pas la question.

Les qualificatifs propre/sale du linge renvoient aux objets pulsionnels anaux, constamment présents pour lui, parce qu’il n’y a pas là de refoulement.

Tout son linge doit rester à portée de main, près de lui, visible, ce qui montre qu’il y a pour lui un ratage du fort-da, une difficulté dans le jeu de la présence-absence. Dans ce cas, l’échec est du côté du « fort », puisque les vêtements sont toujours présents, il ne peut symboliser l’absence de l’objet, il n’y a pas là de métaphore.

D’autre part, cette nécessité de percevoir la proximité des objets s’explique parce que son moi prends appui sur le linge lui-même comme enveloppe formelle de sa propre image. C’est dire que le linge tient lieu de support imaginaire, c’est une partie de son moi.

La mère

Dans son discours, apparaît une mère qui répond à sa place aux questions du père, qui décide des sorties, des heures de rentrée, des cadeaux que l’on doit acheter, de quand il doit se couper les cheveux, s’il doit se couvrir ou pas, se peigner, changer de vêtements ; elle critique ses « mauvaises » décisions. Par exemple, quand il achète un pull d’occasion, sa mère le critique en faisant remarquer qu’il a un trou. Je me rends compte que ce trou était de la taille d’une tête d’épingle. Mais R est en colère contre sa mère uniquement parce qu’elle critique ses décisions, et il ne voit pas l’absurdité d’appeler un « trou » un accroc aussi petit, comme s’il s’agissait d’un grand dommage.

Il raconte que quand il était petit et qu’il voulait contredire ce qu’énonçait sa mère, elle lui disait : « Tais-toi ! »

Il essaie bien de critiquer les exigences, la surprotection de sa mère, mais en même temps, il l’admire parce qu’elle sait interpréter ses besoins, elle sait ce qui est bon pour lui et ce qui ne l’est pas.

Il évite de contredire sa mère parce qu’il ne veut pas se disputer avec elle. Il dit : « Pourquoi ? Si maman et papa sont de l’époque où l’on voyait Tom et Jerry au cinéma, c’est leur façon d’être, ils ont été élevés comme ça ». D’autre part, il dit que seule sa mère peut voir comme lui.

C’est comme si depuis longtemps et pour toujours il avait reçu l’ordre de se tenir tranquille, de ne plus bouger. Sa mère l’a figé dans un immobilisme qui en fait un prolongement, d’elle et de ses désirs.

C’est une mère omnipotente et omnisciente. Elle n’est pas châtrée, elle ne l’a pas mis en place de phallus, et ne lui a pas appris le manque. De ce fait, il reste toujours soumis à l’Autre maternel, fixé au premier temps de l’identification dans le discours de sa mère, mis en situation d’être l’objet de sa mère.

Il n’a pas pu produire une identification à partir d’un trait unaire. Son moi s’adosse seulement à des imitations, il doit se conformer à une apparence, à un système d’images qui ne le soutiennent que selon un formalisme purement instrumental. Ce sont des identifications imaginaires.

On dirait que sa mère lui a transmis un signifiant maître auquel il se trouve lié, dont il ne peut se défaire. R fonctionne dans le fantasme maternel, qui le protège, mais qui ne lui a pas permis de construire son propre fantasme.

Il se plaint particulièrement de l’injonction explicite de ses parents d’être avec eux lors des anniversaires, des fêtes de Noël et du jour de l’an, pour leur tenir compagnie parce qu’il est le plus jeune fils et qu’il ne s’est pas marié.

En outre, la raison de sa consultation, « avoir une petite amie », est en relation avec l’impossibilité réelle et concrète de se séparer de sa mère, parce que s’il en avait une, alors il pourrait se marier et partir de la maison comme ses frères. Il me donne l’impression que la seule façon qu’il envisage pour devenir indépendant est d’instaurer une relation avec une autre femme.

En fait, les personnes dont il parle le plus et qu’il fréquente le plus sont des femmes. Il ne prend pas de décisions sans demander leur avis à plusieurs d’entre elles. Un peu comme si c’était elles qui décidaient pour lui. Son unique liaison jusqu’à maintenant a été avec une femme qui a pris l’initiative de s’approcher de lui et de l’aborder. I
l attend que la femme lui dise ce qu’il doit faire, ce qui pose problème car, en tant que soumise à la castration, elle s’adresse à son désir. Comme il ne peut pas répondre sur ce plan du désir, il s’angoisse et ne comprend pas.

On peut se demander : comment, alors qu’il n’a pas construit de métaphore, peut-il se tenir à un emploi professionnel stable ?

Ce qui se passe, c’est qu’être informaticien, c’est être dans le discours de la science et de la technologie, pas besoin de sujet, il n’y a pas de subjectivité. Il faut seulement obéir à des ordres. De sorte qu’il répond à la demande, ce qui fonctionne pour lui comme un sinthome qui l’inscrit dans le social par le biais de son travail.

Comme il ne s’identifie pas activement, il cherche toujours à ce que l’Autre lui dise ce qu’il doit faire, il attend d’entendre de l’Autre son identification.

A partir de cette phrase répétitive « J’interprète des actions, pas des intentions », et d’autres observations sur son discours, il me semble qu’une accession à l’univers symbolique lui est très difficile.

Un jour, il m’apporte en séance plusieurs pages reproduisant textuellement les conversations qu’il a eues durant la semaine avec ses amies. Je lui demande pourquoi, et il me répond que c’est pour que j’aie toute l’information, au cas où il aurait oublié quelque chose d’important. Ce n’est pas une conversation, c’est un écrit, c’est une transcription littérale qui n’a pas fait métaphore.

Avec cet exemple, on voit clairement que pour lui, le langage, les énoncés fonctionnent, mais pas la parole. Dans ce langage, on ne peut rien perdre, tout est important. C’est un texte sans affect, tout est sur le même plan, rien ne se distingue.

Dans ce texte, il n’y a qu’un sujet de l’énoncé, et pas de sujet de l’énonciation. Il y est pleinement impliqué, mais uniquement au niveau des énoncés, et pas du tout au niveau d’un désir. Ce qui signifie que seule la présence fonctionne, la présence de l’objet, comme cette présence des énoncés du texte du « chat ».

Changements subjectifs

C’est à partir d’une analyse, d’un transfert et du lieu vide de l’analyste qui ne propose pas d’identifications en réponse à une demande, que l’on peut commencer à percevoir certains changements.

Petit à petit, au fur et à mesure qu’il développe un espace pour parler de lui où il n’est pas critiqué, où on ne lui dit pas ce qu’il doit faire, se produisent certains changements. Ceci est très intéressant, car cela montre la possibilité que chez un patient pour qui il n’y a pas de métaphore, il y ait quand même des changements subjectifs.

Comme il n’a pas construit le jeu du fort-da, ces changements seront superficiels, de surface, concernant les vêtements par exemple, c’est-à-dire qu’ils portent sur l’aspect formel d’une image reposant sur un seul signifiant. C’est pourquoi ces mouvements seront toujours limités par cette structure sans métaphore.

Un jour, il arrive avec cinq chemises neuves, une pour chaque jour de la semaine, et avec quelques pulls, le tout acheté et choisi par lui. Maintenant, il a des vêtements de travail, des vêtements pour la maison, d’autres pour sortir, d’autres pour faire la fête, tous bien classés.

Il change également de chemin pour aller au travail, il se surprend comme un enfant qui découvrirait le monde.

Depuis quelques mois, il a plus de vie sociale, il veut prendre des décisions sans avoir peur que maman et papa le critiquent. A un moment, sa mère n’était pas d’accord qu’il fréquente un de ses amis, et il lui a répondu : « C’est moi qui choisis mes amis ».

Il raconte qu’il a eu un conflit à propos de directives contradictoires. Il était invité à déjeuner chez une amie, il devait apporter un rouleau à pâtisserie pour faire des petits beignets. Sa mère lui a demandé de rentrer à six heures. Le conflit était entre rentrer à l’heure à la maison, ou attendre que l’on ait plus besoin de son ustensile. Il a choisi de rester et de manger les beignets.

Il dit que maintenant, il ne va plus obéir aveuglément aux ordres de sa mère, que ses parents lui ont transmis la peur de s’exposer, ce qu’il doit maintenant surmonter. Il dit : « Il est temps maintenant que je fasse les choses par moi-même ». Il veut affirmer son désir propre et se différencier.

Il y a mouvement, changement subjectif, mais sans métaphore et sans identification symbolique.

Camila Reyes San Martin

Septembre 2011

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