Valparaiso 09/11 Mercedes Moresco "Au commencement est le transfert"

(Traduction de Serge Granier de C.)

Qu’est-ce que le transfert ? Nous connaissons le mot qui désigne un mouvement bancaire, on parle de transfert lorsque de l’argent passe d’un compte à l’autre. Quelque chose d’analogue se produit dans la situation analytique.

Le psychanalyste n’est pas transparent pour son patient, il n’évoque pas ses problèmes personnels, ne parle pas de son intimité, ne s’attache qu’à ce qui se dit, se livre à ce que sa personne soit un support pour différents scénarios, à « être » une fiction nécessaire. Fiction nécessaire pour l’intime de son patient.

Une séance n’est pas du tout une conversation ordinaire ou une relation amicale. Mais on ne peut contester que, à mesure que l’analyse avance, de l’affectif, une relation de confiance, s’installent. C’est ce que nous appelons transfert, en général, et qui sera un des points d’appui du travail : la possibilité de revivre certaines situations affectives, certains conflits dans le cadre de l’analyse. Mais ce revécu n’est pas la seule fonction, ni la plus importante du transfert.

La cure nécessite l’abstinence, ce qui implique de proscrire non seulement tous liens amoureux ou érotiques, mais aussi des réflexions trop personnelles, et d’avoir une éthique rigoureuse quant au secret professionnel. Ces conditions sont indispensables pour qui se prétend analyste. Ce qui mène au fantasme, parfois excessif, de l’ « amour de l’analyste », présent dans toute analyse et même nécessaire, mais si l’analyste s’implique dans une dimension érotique, il pervertit la fonction même du transfert.

Cet amour de transfert répète des vécus infantiles, il ne peut être absent du processus. Le savoir correspondant est en attente. L’analyste ne possède pas du tout un savoir objectif, il est seulement un observateur de surprises à venir.

« L’inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c’est le chapitre censuré. Mais la vérité peut être retrouvée ; le plus souvent déjà elle est écrite ailleurs.» (Ecrits, Jacques Lacan, Seuil, 1966, page 259)

Cet « ailleurs » renvoie au corps et à ses symptômes, à ces documents d’archives que sont les souvenirs d’enfance, à un vocabulaire particulier, au style de vie, au caractère, aux traditions et légendes familiales, à des éléments de vérité déformés, que nous appelons des « mythes ».

Dès lors, le « transfert », c’est l’implication de l’analyste dans la structure psychique d’un sujet, c’est une relation qui repose sur un faux lien (un lien à la personne de l’analyste alors qu’il ne s’agit pas de lui), sur des restes de vie psychique, des traces de répétition, qui vont prendre dans ce cadre une forme privilégiée. Le fait que dans la situation analytique, se projette sur l’analyste, une relation d’enfance, un passé, en transférant sur sa personne des sentiments, des émotions qui ont à voir avec des personnages du passé, cela a une valeur irremplaçable, mais c’est également source de dangers importants, parce que le transfert est ambivalent, il comprend tantôt des attitudes tendres, amoureuses, tantôt des sentiments négatifs ou hostiles. Mais précisément, comme le transfert confère un grand pouvoir à l’analyste, il permet de corriger certains désagréments apparaissant dans la vie des patients. L’attitude de l’analyste envers celui qui le consulte n’est pas identique à celle des parents ou de l’entourage, elle ne peut être semblable, puisque l’analyste, lui, ne projette pas ses sentiments et ses vécus personnels. Il est essentiel qu’il ait travaillé dans son analyse ses propres situations affectives, pour pouvoir aborder plus librement celles de ses patients. C’est un thème que nous reprendrons dans l’ « analyse de l’analyste ». L’analyste n’est pas un maître, ni un éducateur, il ne doit pas oublier que son travail n’est pas de transformer celui qui le consulte à son image, à sa ressemblance. Sinon, il répèterait l’erreur des parents et son influence remplacerait une dépendance par une autre. Dans tous les cas, le patient construit une scène à l’intérieur de sa cure, à l’intention de l’analyste, à partir d’éléments importants de son histoire. Il ne peut pas en parler comme d’un fait réel, mais il le revit de nouveau. De ce fait, la psychanalyse peut être une transformation. On sait qu’aucun être humain ne peut échapper à des expériences traumatiques, personne n’a évité les refoulements qui ont pour effet de permettre à l’enfant que l’on a été d’accéder à la culture. L’analyse va donner un débouché à des situations traumatiques vécues, surtout quand elles restent très prégnantes, et elle contribuera à les rendre moins pesantes.

Le transfert ne s’expérimente pas seulement dans la situation analytique, mais c’est là qu’il peut être repéré et analysé, et donc, susciter un changement. Par exemple : si une situation de jalousie infantile se reproduit avec des camarades de travail, il est très difficile d’y échapper, par contre, avec un analyste, cela pourra se résoudre parce que l’analyste n’entre pas dans le jeu comme une personne de plus, mais il intervient au niveau de la lecture qui peut être faite de la situation et de son interprétation. Voyons maintenant un cas exposé dans une « déconstruction clinique » -j’appelle ainsi les supervisions des analystes.

Décisions dans le transfert

Il y a longtemps que Carlos poursuit sa thérapie. Des doutes et des inhibitions l’empêchent de faire ce qu’il a à faire. Il dit qu’il va prendre de grandes « vacances » -trois mois- dans sa thérapie (l’analyste n’est pas du tout d’accord mais, en même temps, elle pressent qu’il y a là quelque chose qui est en train de se jouer dans l’annonce de ces « vacances »).

Carlos est conscient de ses failles et de son impuissance, mais il ne peut prendre de décisions. Il n’ose pas aller chercher la voiture que son père lui a offert, parce qu’elle ne correspond pas à la couleur qu’il avait demandé et qu’il devrait faire une réclamation. Une association clef : parfois, en voulant dépasser sur une route un autre véhicule, il freine et il accélère constamment, suscitant cette réflexion de son père : « Carlos, tu ne peux pas douter autant »… Cette phrase le marque de manière fondamentale, et il y revient assez souvent. Remarquons que le doute de Carlos se situe entre la paralysie et l’acte. C’est un patient qui a des pulsions agressives, il peut en venir aux mains dans certaines circonstances, ou même menacer avec un revolver. Il dit lui-même qu’il ne sait pas ce qui pourrait se produire. Il se peut que cela soit en rapport avec la prise de décisions, qu’il pourrait percevoir comme une violence. Face aux conduites impulsives, apparaît ce doute perpétuel. Et l’analyste doute également. Pourquoi ? Elle ne veut pas se retrouver en situation de décider, ni se mettre à la place du père, parce que prendre cette place du père de son patient équivaudrait à favoriser la répétition (c’est-à-dire le forcer à se décider ou « le provoquer » parce qu’il ne le fait pas). A ce moment (dans le transfert, ou dans ce qui se répète), il s’agit de voir ce qu’il va décider, s’il va prendre des vacances, et délaisser l’analyse pendant trois mois. Trois mois, cela peut signifier indéfiniment, comme il le fait souvent en d’autres occasions. L’analyste pense que cela serait contre-productif, mais elle hésite à le lui dire et à prendre une position claire dans le style du père du patient. Nous voyons que la direction de cette analyse mène plutôt Carlos à commencer à se décider. Et ce n’est pas parce que son père ne lui fait pas confiance qu’il hésite ; sa question est : que faire avec les responsabilités, parce que quand on lui donne la liberté de décider, il ne sait que faire. L’analyste, de même, veut rester en place de celle qui ne dit rien (comme l’agence qui l’attend avec la voiture et qui ne sait que faire de ces papiers dont personne
ne s’occupe, etc…). La confrontation de Carlos avec son père se pose en termes de dépendance : « mon papa me laisse libre », il reste prisonnier de ce paradoxe, la liberté lui est donnée par son père. La liberté ne s’octroie pas, elle se prend. Son père le reconnaît, le laisse prendre des initiatives, mais lui ne parvient pas à l’assumer.

On voit là un patient qui projette de s’en aller quelques mois et une analyste qui sait qu’il s’agit là d’un moment problématique, avec des épisodes répétitifs de pulsions agressives qui mettent les autres en danger, et le patient lui-même. Quel est l’enjeu, de quoi s’agit-il quand il est question d’agir ? L’analyste ne veut pas donner d’orientations précises, cependant, parfois elle le fait quand elle pense que le patient peut en comprendre la signification. Cela vaut mieux que de laisser le patient affronter seul une question qui risque de compromettre l’analyse, mais elle se dit à elle-même qu’elle ne doit pas intervenir, qu’elle a ses raisons pour se comporter ainsi. De plus, il est certain que l’abstinence est un fait auquel nous attachons de la valeur. Même si ce n’est pas très clair sur le moment, il faudra attendre pour se prononcer sur la direction d’une analyse, pour l’appréhender, alors que toujours nous n’en voyons les effets qu’ « a posteriori », c’est-à-dire plus tard. La décision, dans ce cas, viendra avec les séances suivantes, comme dans le cas de l’interprétation d’un rêve, l’inhibition de Carlos pourra cesser lorsqu’elle va acquérir d’autres voies de signification possibles ; peut-être, on ne sait jamais, cette décision d’arrêter pendant trois mois ouvrira-t-elle une voie nouvelle, bien qu’elle paraisse équivoque. Espérons que le patient lui-même s’engagera dans ces nouvelles directions avec son analyste.

Dans ce cas, pour Carlos, ce n’est pas un problème d’arrêter son analyse pendant plusieurs mois, mais par contre le problème pour lui, c’est la décision à prendre à propos de la voiture, et c’est là le travail à poursuivre, c’est là que Carlos s’engage et son analyste doit le suivre pour travailler ces questions qui n’ont pas à voir seulement avec la décision concernant l’auto. On pourrait même prendre le mot « auto », avec son étymologie, pour voir ce qu’il est en train de dire à propos de ce qu’il ne peut pas décider. Il n’est pas non plus du ressort de l’analyste de répondre par oui ou par non à une question, mais elle doit chercher à repérer ce qui est en train de se jouer.

Cette vignette clinique montre comment, dans le transfert, l’analyste est partie intégrante de « ce » qui se produit, c’est pourquoi il est si important éthiquement de repérer ses propres implications avant de mener un patient dans la voie d’une analyse.

La tentation d’intervenir dans des décisions supposées « erronées » que les patients vont prendre, comme si les équivoques pouvaient être anticipées, montrer la voie « appropriée », etc…, c’est présupposer que l’on sait ce qui va convenir pour un patient. A dire vrai, nous avons tous ressenti ces tentations, nous ne sommes pas toujours dans l’équivoque, mais de toutes façons, l’avancée doit se produire du côté de l’analysant, même s’il est encore dans l’erreur. C’est la prise de décisions qui permet la poursuite d’une analyse du fait des effets qu’elle produit, et non la prévision, alors que l’inconscient est imprévisible.

Pour Carlos, il est clair que, depuis la position analytique, lui dire qu’il n’a qu’à décider lui-même, c’est se mettre du côté du père, en répétant les paroles que lui disait son père. Le laisser libre de décider, c’est se situer du côté de l’impuissance, position que l’analyste n’est pas plus disposé à tenir. La position tierce se situera dans l’écoute de ce que le patient amène, ce qui va lui permettre d’ouvrir de nouvelles voies, sans prendre position, ni pour l’impuissance, ni pour la direction effective de ce qu’il doit faire ou pas, alors que la demande inconsciente de Carlos est qu’un autre décide à sa place.

Le psychanalyste travaille pour que les symptômes et les inhibitions actuels, qui sont la conséquence des refoulements, et des substituts de ce qui a été oublié, prennent une autre place. Pour cela, nous avons besoin des matériaux proposés par le patient, comme les souvenirs de ses rêves, des idées qui surgissent spontanément, à l’aide de l’association libre, des affects pénibles ou exprimés dans l’analyse, ainsi que les réactions qu’ils provoquent, parce que ce sont des répétitions du refoulé, dans le transfert. Les vécus infantiles oubliés forment le noyau inconscient qui provoque des effets ultérieurs.

Toute analyse s’accompagne de sentiments de tendresse et de gratitude, provenant de motions infantiles tendant à répéter des expériences de l’enfance, mais les liens ne sont pas seulement amoureux. S’y adjoignent de la frustration, de l’hostilité, ou même de la haine, qui peuvent apparaître pendant la cure de différentes manières, parfois liées à la gestion du temps de séance, ou à l’argent à payer, aux vacances, aux absences justifiées ou pas, etc… Voilà pourquoi, dans le cas de Carlos, il était difficile de se décider à répondre à la question.

Il s’agit que chacun repère vers qui s’oriente son amour, sa demande, sa frustration et son désir.

Il faut distinguer transfert et suggestion. La suggestion indique, désigne, guide, promet des résultats, protège, mais elle ne fait pas partie du champ de l’analyse, parce qu’elle implique une direction imposée par le thérapeute. Par contre, le « transfert » représente une frontière entre le désir et l’amour, et il va nous orienter vers un manque. D’où son importance.

 

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