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1ère conférence : Quid de L'hystérie aujourd'hui : Discours et/Ou structure.

2ème conférence : Quid de l'obsessionnel : Discours et/ou structure

3ème conférence: Quid de la Perversion: Discours ou/et Structure

4ème conférence : Quid de la Phobie: Discourset/ou structure ?

 

1ère conférence: QUID DE L'HYSTERIE  AUJOURD'HUI: discours et/ou structure

Tout d’abord essayons une définition de l’hystérie, en effet de quoi s’agit-il ?

En 1878 Ernest-Charles Lasègue, médecin des hôpitaux de Paris, marqua la psychiatrie en y apportant ses contributions, en s’intéressant aux troubles psychosomatiques. Ainsi il  dira : « Une définition  n’a jamais été donnée et ne le sera jamais, car les symptômes ne sont ni constants, ni assez conformes, ni assez égaux en durée et en intensité pour qu’un type descriptif même puisse les comprendre tous. »  (1)

 Un siècle après, l’imprécision demeure.La curiosité de la chose, les recherches sur l’objet, ainsi que des discussions passionnées sur la question de l’hystérie et de ses désordres psychiques sont source d’inquiétude autant que d’irritation dans la sphère de la médecine anatomo-clinique. Pourquoi ? Car insaisissable, inclassable, l’hystérie, défi aux lois de la médecine, puisqu’elle met en cause plus qu’une autre maladie, la subjectivité de celui qui l’aborde.

Pourquoi, les limites de l’affection sont si difficiles à cerner ?

L’hystérique sait librement  bien jouer à la fois de façon spectaculaire et discrète avec les phénomènes de transfert et de contre-transfert. Quant aux modalités expressives de celles-ci, elles tiennent autant du culturel que de l’individuel, c’est-à-dire que sa forme d’expression, qui est avant tout un langage varie avec l’époque.

Le professeur Jean Martin Charcot, neurologue,  était confronté à la « grande hystérie » dans ses présentations de malades à la Salpêtrière. Aujourd’hui si elle n’a pas disparu, elle se fait plus silencieuse. Le travail de Charcot restitua toute sa dignité au sujet de l’hystérie en annonçant que la malade n’est pas une simulatrice. Il y répond de toute son autorité, de l’authenticité et de l’objectivité des phénomènes hystériques et découvre, à la surprise générale,  qu’elle n’est pas le privilège des femmes. Ses travaux sur l’hypnose et l’hystérie, ont inspiré à la fois Pierre Janet et Sigmund Freud, qui a été brièvement son élève et l’un de ses premiers traducteurs en Allemand. Grâce à cette rencontre Freud passera de la neurologie à la psychopathologie.

Les manifestations de l’hystérie : un langage

L’hystérie est une névrose à manifestations polymorphes dont l’originalité réside en ce que les conflits psychiques inconscients s’y expriment symboliquement en des symptômes corporels variés. Le CORPS, sera le terrain de prédilection de sa souffrance psychique. En effet, l’hystérie veut dire quelque chose et ne le peut pas, d’où ses manifestations sous forme de paralysies, contractures, grossesses nerveuses, toux, cécité etc..

Le symptôme somatique c’est l’incarnation du fantasme, soit un compromis comme solution pour empêcher l’accès à la conscience du conflit refoulé. Cette opération inconsciente permet au sujet névrosé une réalisation substitutive et déguisée du désir interdit. A quoi sert cette substitution sinon à éviter l’épreuve de réalité, puisque le symptôme corporel va se substituer à une représentation (image, idée, souvenir) lorsque le refoulement ne peut plus être contenu. De ce fait, des événements externes ou internes réactivés vont tenter de réapparaître au niveau conscient. Le symptôme corporel indiquera la conversion hystérique qui diminuera ainsi la tension anxieuse, soit l’angoisse que provoquent les conflits internes. Dans cette conversion hystérique un bénéfice primaire immédiat, va se manifester et réussir au sujet à se protéger de son angoisse de façon efficace. Contre quoi se défend-il en fait ? Sans doute contre ses intentionnalité inconscientes, celui des interdits et de leur transgression. Son langage se manifestera bien par le langage du corps, que l’on peut déchiffrer à la manière de l’interprétation du rêve, puisque les troubles corporels s’y organisent dans leur forme matérielle, en fonction des messages liés aux syntaxes signifiantes de l’inconscient  pour faire entendre quelque chose de son existence barrée, figée, empêchée.

C’est un message que le symptôme hystérique adresse dans sa forme inhabituelle mais si éloquente dans son contenu; ce message à qui serait-il donc adressé ? En effet, à quel interlocuteur va s’adresser  l’hystérique dans son appel à l’autre, sachant que l’autre fonction du symptôme est de structurer la relation à autrui ? De là, les bénéfices secondaires qui en découlent vont conditionner largement l’évolution de l’affection. Par cet appel à l’Autre, qu’il soit parent, médecin, ami, ou corps social, elle va essayer de secouer leur indifférence pour susciter une réponse. Décidée à se faire entendre, elle modèlera sa demande et son expressivité sur le désir d’autrui selon le contexte culturel, soit face aux stéréotypes et aux concepts de l’époque, c’est pourquoi, la sémiologie de l’hystérique fluctue et reste avant tout un langage.

Comment entendre les conflits psychiques inconscients exprimés symboliquement à partir des symptômes corporels variés ?

Il y a dans son discours un trou. Lucien Israël dans « la jouissance de l’hystérique », titre de son séminaire de 1974, développera cette question : « Il y a dans son discours un trou analogue à toutes les coupures que nous allons rencontrer à l’oeuvre dans la vie, dans les comportements et dans les tentatives d’expression hystériques. C’est d’ailleurs par ce trou dans le discours que l’hystérique a pris toute son importance pour l’analyse. C’est en tentant de mettre au jour ce que les hystériques voulaient dire que Freud a été amené à produire un autre discours, le discours de l’hystérique ».(2)

Ce trou dans le discours ne devrait pas en fait effrayer le médecin, et pourtant, ce trou a été comblé par le discours de la psychiatrie scientifique, exacte, précise dont on nous rabat les oreilles. Autrement dit parler à la place de l’autre, savoir pour lui, y mettre un jargon qui va recouvrir sa souffrance, quand ce n’est pas une interprétation qui va tout expliquer, pour enfin lui annoncer doctement : « Vous faites une dépression, vous êtes anxieux, stressé etc », N’est-ce pas  une bonne manière de le faire taire ?

Oui, la déception chez l’hystérique qui se manifeste par la petite tristesse, la mauvaise humeur, le coup de cafard prémenstruel sont à entendre autrement, non pas à partir du corps mais à partir de sa parole subjective, de son énonciation, son dire vrai qui en fait manifeste son insatisfaction.

Pour celui qui ne sait pas « entendre » les termes manquants, comme déjà chargés de sens au niveau le plus fin de l’objet ou de l’explication, passera à côté de la cause de la souffrance du sujet qui n’a que son corps pour dire  sa faille. Le manque en psychanalyse n’est pas un corrélat du corps, c’est un corrélat du discours. Rappelons qu’il y a une faille entre corps et parole. La difficulté à parler surgit surtout quand il s’agit de mettre en paroles ce qu’il faudrait saisir dans les moments où la plainte qui concerne telle partie du corps serait à déchiffrer dans le discours. Le corps parle le langage de ce qui est justement impossible à parler , maintenant ainsi la béance du trou, où quelque chose manque qui serait à entendre et à saisir autour d’un questionnement sur l’amour, le désir, le sexe et la mort.

La théorie du trauma, selon Freud :

Freud s’est attaché à suivre, pas à pas une démarche qui a été la première afin de tenter de mettre en paroles ce qui se manifestait sûrement au niveau du corps. L’inventeur de la psychanalyse, a développé la théorie du traumatisme sexuel, et « l’on sait aujourd’hui qu’il venait de tonton, de papa, des petits mâles de la famille qui auraient séduit la petite fille » comme le précise Lucien Israël dans son ouvrage. Cette théorie n’a jamais été tout à fait abandonnée. Elle sera complétée par la théorie du fantasme qui viendra tel un bouchon dans le récit, obturer quelque chose. « Si nous dépassons les modèles de la psychologie du conscient, le traumatisme sexuel était décrit comme la scène marquée du sceau du mâle qu’il s’agissait d’enfouir dans une poche nommée inconscient par le mécanisme de refoulement. En fait, ce n’est jamais cela qui est traumatisant, ce n’est pas la vue, ni même le contact de telle ou telle partie du corps de l’autre, ce qui est traumatisant,c’est de percevoir chez cet autre une excitation joyeuse sans pouvoir y participer. Ce qui est traumatisant, c’est justement que rien ne soit ressenti consciemment lors d’une situation qui justifierait une excitation sexuelle. Et c’est bien là, la définition de l’hystérie par Freud. Rappelons-nous que ce qui est refoulé, est marqué par le retour du refoulé sous forme de symptômes. » L. Israël (3)

Le donner à voir, la coupure, une spécificité hystérique :

Ce qu’elle va donner à voir c’est ce qui se passe au niveau du corps, c’est donc une action sur le corps qui est visée, comme un ordre donné à l’autre, d’ailleurs, plus que ce donner à voir, il s’agit d’une demande de la regarder qu’elle fera exister. Durant la crise hystérique, les spectateurs sont là, bien présents car ils ont une fonction, celle de voir, via la jouissance scopique.

Concernant la coupure, il faut maintenant nous référer au stade du miroir,  car son abord, va poser originairement la question de celle-ci. La coupure apparaît quand l’infans (l’enfant qui ne parle pas encore), entre 9 et 18 mois va découvrir son image dans le miroir. Le sujet tentera de se saisir dans cette image et de fusionner avec elle. Ce ne sera pas possible, puisqu’ il y a la séparation par la glace, le miroir proprement dit. Cette impossibilité de fondre le corps et l’image, cette situation en porte-à-faux, cette coupure entre le corps et son image au miroir est une variante de la coupure entre le corps et la parole. L’image dont il est question dans l’image spéculaire, image au miroir, vient à la place d’un certain type de parole, très exactement à la place de la parole circulante, qui circule comme une marchandise. Il ne s’agit pas, dans cette parole-là, de communication où l’on pourrait entendre une mise en commun et un partage. Comme la photographie se distribue, une certaine parole se distribue elle-aussi, parole ni incarnée, ni créatrice, elle peut être mise dans toutes les oreilles. Or, nous savons bien qu’il y a dans la parole autre chose que sa distribution.

Cette coupure entre corps et image, entre corps et parole, c’est celle que l’hystérique va nous démontrer d’un bout à l’autre. Comment le sujet peut-il se dégager de l’usage dévoyé de la langue pour donner un sens à son symptôme ? Combien de temps le sujet a-t-il chercher à dire sa vérité pour enfin être entendu, sans que son interlocuteur comme son  thérapeute y aillent  de leur propre fantasme et interprètent  son énonciation comme un quelconque énoncé ? Cette façon de parler pour l’autre et de savoir pour lui tue la dimension créatrice d’un dire authentique, issu d’une parole singulière. Rapter la dimension subjective de l’autre souffrant est une posture propre au maitre tout puissant. Que voulait donc  faire entendre le sujet avant de se couper de lui même ? En véhiculant la douleur de ce non-dit, inclus dans son histoire, cela  pourrait  bien évidemment se solder par une coupure  prise dans le réel de sa chair cette fois, c’est-à-dire, au niveau de la peau, en faisant intervenir le chirurgien spécialiste de la coupure.

Dans la crise hystérique avec le cortège de symptômes somatiques liés aux conceptions de l’époque, appelée aujourd’hui crise épileptique, voire burn out, on continue à méconnaître sa dimension sociogène. En neuropsychiatrie on décrit les symptômes de façon découpée. On les trouvera sous les termes de symptômes sensoriels, moteurs qui n’ont aucun rapport avec la distribution nerveuse. Pour se donner une meilleure image, l’hystérique passera par l’amputation chirurgicale qui répondra le mieux à son symptôme, du moins pour quelque temps. « Il s’agit d’un découpage selon l’image du corps ou plutôt un corps imaginaire coupé au couteau, là ou se construisent les maladies dites « iatrogènes », dans l’exploration d’un champ de peau. La maladie dite iatrogène engendre les médecins, elle crée l’organe et le médecin. En effet c’est grâce à cette maladie iatrogène, c’est-à-dire qui engendre les médecins, que ceux-ci peuvent continuer à pulluler comme ils le font, à reproduire leur ignorance et à survivre parce qu’il y a des malades qui les fabriquent ! » (4)

C’est par le voir que passe le désir !

 Que ce soit le symptôme hystérique, le découpage, le maquillage, les bijoux, le corps fétichisé, il s’agit de cacher ce qu’il y a derrière la beauté. C’est par le « voir », sur le corps que le spectateur se met à désirer le bel objet. L’oeil désirant est bien sûr convoqué dans cette affaire. Parler ne produit pas le même effet que « voir », le passage au visible, au voir ou par le voir serait une forme de médiation entre la pulsion et le discours, entre la pulsion est le dire. Remarquons combien la Bible tire sa puissance de l’interdit de voir, et de l’interdit de la représentation. Nous disions que si  le voir peut servir de médiation entre la pulsion et le discours, il se fait le plus souvent le mur devant lequel s’arrête la pulsion, dans lequel elle se fige.

Dans les rêves, quand le mur apparaît que faut-il franchir pour passer à « l’entendre » ? L’on sait combien ce franchissement est difficile. Bien des associations de pensées qui formeront la chaine signifiante ouvriront l’inconscient au désir de voir, comprendre et parfois conclure pour en finir avec ce désir interdit qui vient de l’Autre.

 

Que cache donc le symptôme hystérique ? Ce qu’il y a derrière la peau, ce que camoufle toute la représentation, toute la mise en scène hystérique c’est le cadavre. Lucien Israël le formule ainsi : « Je veux bien livrer une partie de mon corps pour éviter cette horreur maximale qu’est le cadavre . »

A travers cette approche psychanalytique de la névrose hystérique largement inspirée par Lucien Israël, via Freud et Lacan, nous avons laissé de côté la conception psychiatrique qui ne fait pas le même usage de la notion de Sujet, par conséquent, est-ce que la psychopathologie concerne la psychanalyse ? Il nous faut d’abord passer par le concept de sujet souvent confus et mis à toutes les sauces…

De quel sujet parlons-nous en psychanalyse, et comment le repérer ?

Ce qui nous intéresse en psychanalyse c’est le sujet en tant que sujet de l’inconscient, étant lui-même une structure. Lacan a introduit avec ce terme «  sujet de l’inconscient » une rupture avec d’autres sujets, philosophiques et religieux qui ne recouvrent pas une structure. Il s’agit toujours de langage, de parole, de discours en psychanalyse d’où la formule bien connue : « l’inconscient est structuré comme un langage ». Tout le travail de Freud et de Lacan nous le développe en insistant sur la dimension de la structure ou des structures.

« Je parle avec mon corps, et sans le savoir. Je dis donc toujours plus que je n’en sais. C’est là que j’arrive au sens du mot sujet dans le discours analytique. Ce qui parle sans le savoir me fait, « Je », sujet du verbe mais ça ne suffit pas à le faire être ». Lacan Séminaire XI p. 24

Pendant que la Science ou le pseudo-scientifique cherchent des causes autres que psychiques à la souffrance, la folie ou l’angoisse, les querelles se poursuivent avec les neurosciences qui voudraient pouvoir tout expliquer. Elles continuent leur défi en prétendant trouver la pilule du bonheur  pour enfin mettre en harmonie l’Homme et son alter ego, sa moitié, son semblable..

Nous sommes seuls pour affirmer les théories psychanalytiques et leurs apports qui défendent l’altérité de chacun, face aux religions, philosophies et autres domaines, il en est de notre responsabilité de transmettre nos avancées. Freud avec sa « métapsychologie » s’est opposé à l’âme, et à la conscience philosophique de la psyché. Lacan a poursuivi cette voie en évacuant définitivement tout sujet philosophique de la psychanalyse, en le « désontologisant », il a ainsi pu dégager le « sujet de l’inconscient ».

Dans son histoire, la grande, le sujet est d’abord celui de la Société, puis de la Famille, revu par Lacan qui présentera dans le stade du miroir, la naissance du moi. Puis avec les découvertes de la linguistique le langage deviendra le lieu propre du sujet de l’inconscient.

En quoi Lacan de distingue-t-il de l’anthropologie ? La critique fondamentale que Lacan adresse à Lévi Strauss est autour du mythe qui symbolise les rapports humains sans avoir recours au langage de l’inconscient que nous appelons métaphore et métonymie. Dans Radiophonie (Silicet 1970) Lacan va se différencier de Lévi Strauss à partir du langage comme instance de la lettre dans l’inconscient. Dans le mythe Levi Strauss construit du symbolique en expliquant et en logeant les gens à une certaine place. L’ordre des tentes, étant ce que L. Strauss avait construit de la symbolique de ce qui, dans chaque société ancestrale, se représentait par la place dans le village, des tentes de chacun.

«  Lévis Strauss n’opère ni de métaphore, ni même d’aucune métonymie. Il ne condense pas, il explique. Il ne déplace pas il loge. Ce que dit Lacan du mythe est que cela réduit le langage, c’est du symbolique qui n’a  pas recours au langage. » Robert Levy (son séminaire). 

Il  lâchera également l’anthropologue sur la question de l’autre qui n’est pas l’individu précisément mais un autre issu de l’expérience du stade du miroir et non pas de l’autre au sens social du terme. Si chacun de nous passons d’abord par le stade du miroir pour accéder à la fonction du Je, qui ordonne la règle de partage entre l’imaginaire et le symbolique, nous nous constituons par l’instance du moi au point de jonction de la nature et de la culture, bien avant notre détermination sociale. C’est toute la différence entre l’anthropologie et la psychanalyse, la détermination du sujet ne se fait pas au même endroit. De même, contrairement à ce que soutenait Dolto, il n’y a pas de préexistence d’un sujet. Le sujet se constitue d’abord du désir de l’Autre, donc il ne préexiste pas à lui-même. Le sujet on ne lui parle pas, ça parle de lui.(5) C’est dans cet espace imaginaire institué par la vision en miroir « c’est dans l’autre que le sujet s’identifie et même s’éprouve tout d’abord » (6), « comme une sorte de précipité du moi à l’autre ». Le regard de la mère aura toute son importance pour le faire consister. Il faut qu’il y ait dans son regard maternel une place pour l’enfant. Dans cette pure fascination à l’égard de l’image, l’enfant fait l’épreuve de la forme contournée d’un rapport à soi qui passe par un rapport à l’autre. (7)

Que deviennent les notions de structures cliniques aujourd’hui ?

Les conceptions psychanalytiques se posent en terme de structures cliniques appelées névrose, psychose et perversion qui sont aujourd’hui gravement remises en question. Pour parler de pathologie à présent,  on se réfère à des items en renforçant la posture scientifique. Ainsi on classe, on évalue, on nomme une souffrance au lieu de représenter le sujet souffrant. Via les différents DSM nous assistons à la mise en place de nouvelles appellations cliniques pour s’assurer qu’il s’agit bien de pathologie alors que c’est un retour à l’écoute du comportement et de ses symptômes que l’on voudrait vite et bien éradiquer. Si après un questionnement serré et dirigé, vous correspondez à un certain nombre d’items dans la rubrique bi-polaire par exemple, vous recevrez les médicaments correspondants, sans réfléchir sur votre histoire personnelle avec tous ses non-dits porteurs de secrets de famille, d’énoncés dont l’incompréhension génère des affects bien douloureux. N’est-ce-pas alors une tentative de rassurer le soignant que de mettre à distance la parole spontanée du patient ? La psychiatrie actuelle rejette les manifestations psychiques et somatiques comme problèmes. Le sujet dans toutes ses dimensions : sujet de l’histoire, sujet du désir, sujet du droit, sujet du langage et de la jouissance est de ce fait rejeté lui aussi. Nous refusons cette optique, pour nous, l’hystérie  est une manifestation de l’inconscient même et la causalité psychique est à l’origine des symptômes. Si le diagnostic a son importance en psychanalyse pour la conduite de la cure, bien entendu il ne se superpose pas à celui de la sémiologie psychiatrique. Oui, nous soutenons ces notions cliniques de névrose, psychose et perversion, parce que c’est dans le but de soutenir le sujet d’aujourd’hui menacé. Pour nous, le sujet n’est pas entier, compacte, brut, définitivement fixé dans sa structure, il surgit sous l’action du langage. Il peut bouger, changer son rapport à son symptôme, faire avec, savoir faire autrement puisqu’il est divisé. En cela, la cure analytique a une vertu de guérison. On n’en sort pas comme on y est entré ! Notre part inconsciente de laquelle nous sommes coupés, ce qui nous fait parler de notre division en tant que sujet, dans ce lieu de coupure, de fente, de fermeture et d’ouverture c’est d’abord le lieu du langage dont il s’agit. A partir de nos rêves, lapsus, actes manqués, mots d’esprit, etc.. nous allons  découvrir via notre énonciation, le manque, le désir, les fantasmes et l’impossible autour de la quête de l’objet perdu. Nous pouvons ainsi dire que le sujet de l’inconscient est A-VENIR. Après coup, les effets de sa parole prendront sens et nous réorienteront différemment, autrement dans nos choix de vie.

Comment allons nous suivre le parcours du sujet dans la structure ?

Freud en renonçant très tôt aux « comportements », a introduit dans l’interprétation des rêves, les lois du langage qui se traduisent par le déplacement et la condensation. Grâce aux découvertes de la linguistique, le déplacement appelé métaphore, est une figure de rhétorique mise au travail comme pensée de la langue. Paul-Laurent Assoun, écrira que  « la parole freudienne est un tissage de métaphores, loin de n’être que d’ornementation, la métaphore sert et serre la pensée au plus près. » (8) L’autre loi du langage est la métonymie (ex. condensation freudienne), qui s’analyse en une figure de style. La métonymie consiste à désigner un objet par un autre terme que celui qui est habituellement employé, et qui lui est associé par contiguïté, c’est par exemple, prendre une partie pour le tout et dire : « une voile à l’horizon » pour évoquer un bateau; c’est aussi prendre la matière pour l’objet et dire « croiser le fer » pour décrire un combat. C’est enfin prendre le contenant pour le contenu et dire « boire un verre » pour exprimer le fait de prendre une consommation dans un café. Le mouvement de la métonymie est donc toujours le même : il consiste à réduire un ensemble à un détail, l’important à l’anodin, le primordial à l’accessoire.

La « métaphore » comme figure de style consiste à transporter un mot de l’objet qu’il désigne d’ordinaire à un autre objet auquel il ne convient que par comparaison et par similarité : ainsi évoquera-t-on le courage d’un homme en l’appelant un « lion »; ou bien encore parlera-t-on de la fleur de l’âge pour désigner la jeunesse, ou de « l’hiver de la vie » pour désigner la vieillesse.

C’est un procédé souvent utilisé en poésie.

Que nous traduisent les lois du langage ?

La condensation en psychanalyse est un mécanisme de défense déplaçant la valeur et finalement le sens. Ce travail de condensation est particulièrement apparent lors du rêve. Une seule représentation va en remplacer plusieurs autres, elle est également à l’oeuvre dans les actes manqués, les jeux de mots etc.. La condensation selon son approche structuraliste, Lacan va la représenter comme métaphore.

Le déplacement chez Freud devient métonymie chez Lacan, à savoir : aucun des éléments de la chaine signifiante ne peut à lui seul ouvrir à la signification.

Un signifiant ramène toujours à un autre signifiant, laissant glisser sous la chaine, de manière incessante, le signifié.

Le signifiant s’analyse donc, selon Lacan, comme l’instrument avec lequel s’exprime le signifié disparu. En psychanalyse, ce signifié disparu est constitué par les représentations refoulées dans l’inconscient. Il met l’accent sur la censure, donc sur l’objectif de travestissement et de déformation opéré à l’aide des mécanismes de la métaphore et de la métonymie, qui président à l’émergence des formations de l’inconscient et au travail du rêve.

A partir de ces lois du langage, nous verrons apparaître sans cesse,  dans le discours du sujet en analyse, ses questionnements  autour du Désir, du Fantasme et de l’Objet.

 L’algorithme lacanien du fantasme à savoir :  $ <> a, signifie que le sujet est barré dans le désir de l’objet. Par conséquent, le rapport au désir, au fantasme et à l’objet va se poser de façon toute à fait différente selon leur combinatoire, c’est-à-dire en fonction de  la place à laquelle se situe l’objet dans le fantasme.Nous pouvons donc repenser ainsi la question de la psychopathogie. « C’est-à-dire que dans la névrose, dans la psychose et dans la perversion, la question même du fantasme se pose de façon tout à fait différente. Autrement dit, dans sa façon d’avoir à faire avec l’objet et le désir ». (9)

Rappelons que le fantasme répond comme recours à la détresse du sujet, il permet de faire un filtre face au réel. Il se construit pour filtrer, se protéger du réel, ne pas être bombardé par lui. La mère du bébé va pendant un certain temps avec son propre fantasme filtrer le réel, avant que l’enfant ne puisse à son tour construire le sien. C’est en tant que lui-même sujet parlant que l’enfant construira, dans la relation à l’autre, au désir de l’Autre, la mère ou son substitut, son propre fantasme désirant comme recours pour ne pas s’effondrer ou se perdre dans l’Autre.

A quel moment quelque chose pourra s’élaborer en terme de fantasme chez l’enfant ? Cette capacité à fantasmer est liée à la constitution même du sujet. Le fantasme est lié au sujet en devenir lui-même pris dans des éléments constitutifs de ce que l’on appelle sujet de l’inconscient.

Aujourd’hui, les psychiatres sont formés par les apports des DSM, et la résolution des symptômes s’opère par les médicaments. Une guerre est déclarée entre les défenseurs du sujet et celle des promoteurs du sujet cérébral. Les neuro-sciences qui ignorent et veulent mettre fin à la subjectivité humaine, en clivant la chose ainsi : ou vous avez un cerveau sain ou bien un cerveau malade ! Ou encore, si vous avez une pathologie mentale, vous cesserez de vous culpabiliser ou de culpabiliser vos parents. Les querelles autour de l’autisme en sont l’illustration éloquente, le DSM abandonnant la causalité psychique à l’origine des symptômes, pour en fait nier l’inconscient, par un discours objectivant donc rassurant.

La notion d’hystérie a également disparue au profit des manifestations comportementales, comme la notion de psychoses maniaco-dépressives au profit de l’invention de la bipolarité, grand chapeau qui regroupera les dépressifs et les agités de toute sorte. Ne serions-nous pas tous Bipolaires en ces temps où la quête de la  performance est devenue le nouveau crédo du discours capitaliste ?

En faisant disparaître un certain nombre d’appellations de ces manifestations comportementales grâce aux substances chimiques ne serions-nous pas à même de supprimer l’écoute du patient en souffrance ? Tenter d’exclure la folie n’est ce pas la retrouver dans les rues, là ou le sujet SDF exprime son exclusion mais aussi son expression ? Face au réel qui n’est ni une pensée refoulée ou niée, mais celle de l’impensable, d’un dire qui ne peut pas se dire, c’est  pourtant au nom du discours sécuritaire que l’enfermement et la surveillance se durcissent,  que le recours à la contention et aux électrochocs revient sur la scène de l’hôpital psychiatrique.

Etre nommé par l’autre, l’expert en la matière,  sous couvert d’appellation, de mots nouveaux comme le fait la psychiatrie moderne n’est-ce-pas écraser, faire disparaître le sujet sous le poids du mot qui enfin le définirait ? La psychanalyse tend à disparaître des enseignements et des discours intellectuels, largement remise en question, alors que le sujet bâillonné dans sa parole continue à se dire pas son ambassadrice qu’est l’hystérique et son discours non convenu, toujours opposé à l’ordre conventionnel qui voudrait lui en imposer. En cela est elle un témoin de notre aliénation à partir de la vérité de son symptôme. A bon entendeur …

Chantal Cazzadori

psychanalyste en libéral à Amiens

membre d’Analyse Freudienne

conférence Espace Dewailly, Amiens

7 novembre 2016

 

(1)E.C. Lasègue (1878), voir Dictionnaire de la psychanalyse, Encyclopédia Universalis, p.290.

(2)Lucien Israël, La jouissance de l’hystérique, Arcanes, p. 43

(3)Lucien Israël, séminaire la jouissance de l’hystérique, p. 49

(4)Lucien Israël, séminaire la jouissance de l’hystérique, p. 59

(5)Position de l’inconscient dans les Ecrits , p. 835

(6)Les complexes familiaux, p.42,44

(7)Les écrits p. 180

(8) Métaphore et métapsychologie, la raison métaphorique chez Freud, Paul-Laurent Assoun, Erès.

(9)Voir sur le site :

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2ème conférence

QUID DE L’ OBSESSIONNEL : Discours et/ou Structure ?

Rappelons-nous d’abord : qu’est-ce qu’une névrose version Lacan  et  Freud ?

Le névrosé est aux prises avec l’Autre, pas seulement son alter ego, le petit autre, mais le grand Autre,  celui du langage. L’enfant, se construit dans la langue maternelle qui lui est propre, le langage est fait de lalangue, c’est une élucubration de savoir sur la langue. Le problème de la relation avec l’Autre, c’est que l’Autre n’existe pas. Sur le versant signifiant, il est le lieu du signifiant, du trésor des signifiants. Il est l’Autre du savoir et une instance de vérité. Ainsi la langue est empreinte de la langue maternelle qui nous affecte; elle contient des bribes de celle-ci. C’est donc à partir de cette langue maternelle, que le bébé va apprendre la vie avec les mots de l’Autre qui feront vérité. Ainsi, il va imaginer, symboliser ce qu’il voit, entend, subi, ressent, désire etc… avec les mots qu’on lui aura donnés, jour après jour, instant après instant, faisant face aussi à la vacuité des non-dits. De plus, cette lalangue est non seulement quelque chose de plus privée, propre à chacun, mais c’est aussi ce qui, à notre insu, aura des effets sur notre corps. On peut parler d’un Autre du corps. Ce qui ne pourra se dire, sera somatisé par exemple. Il est un fait que dans notre culture le savoir et la vérité sont disjoints. Dans la relation transférentielle, l’analysant s’aperçoit au bout d’un certain temps, que ce savoir est un savoir supposé chez l’analyste en premier lieu. Le problème, c’est que le névrosé suppose tout d’abord un savoir chez l’Autre, mais en plus il pense être joui par l’Autre, oui, il pense que, de ce savoir l’Autre jouit. Là, dans cette supposition la névrose s’installe, c’est-à-dire que pour le névrosé, c’est l’Autre qui demande, c’est l’Autre qui désire. En effet, la supposition est le propre de la névrose. Or, comme l’Autre n’existe pas, le sujet va le faire exister dans le transfert qui va constituer pour lui une dépense pour le faire exister, ce sera le lieu de son sacrifice permanent. Ce mode névrotique vécu dans le transfert analytique peut s’organiser ailleurs, collectivement via les religions, les grandes causes, ou se manifester plus individuellement. Le but étant de croire et de faire exister ce grand Autre.

Comment le névrosé procède-t-il alors, pour construire son fantasme, sa fantaisie ?

Pour le faire exister ce grand Autre, il va virer ce qui n’est pas symbolisable dans son ressenti, ce reste que Lacan a nommé l’objet petit a, or cet objet a, ce reste, le sujet le mettra au compte de l’Autre, et il fera ainsi de cet objet la cause de son désir, avec quoi il construira son fantasme. Puisque tout n’est pas symbolisable, ce reste, dit objet a, laissé au compte de l’Autre lui permettra de s’en séparer mais pas seulement ! Cet objet paradoxal,  resté chez l’Autre, lui permettra également, de ne pas être lui-même cet objet. Or, les névrosés sont des « mal » séparés .

Alain Vanier poursuivra ainsi : « le désir qui est le propre du névrosé, ce désir est une défense contre la jouissance, une défense contre le réel. Il ne vise pas un objet dont il pourrait jouir ; bien au contraire, la stratégie du névrosé, c’est de tenter de résoudre ce désir en demande : soit il demande cet objet supposé chez l’Autre, soit il pense qu’on lui demande de régler la dette ou le prix d’une jouissance ». (1)

Autrement dit : « Le névrosé, c’est quelqu’un qui n’arrive pas à ce qui pour lui est le mirage où il trouverait à se satisfaire, à savoir une perversion : une névrose, c’est une perversion ratée. »

Sauf que cette jouissance, qu’il veut tenir à distance,  est bordée par l’angoisse, ce qui le rend anxieux. Et Lacan, précisera, qu’il existe aussi un Autre, différent du lieu du langage, c’est l’Autre du corps, il dira :  « on ne peut rien en faire, à part le mettre en morceaux ». Et pourtant c’est bien avec le corps qu’on jouit.

Pour l’obsessionnel qui fabrique de la culpabilité avec son angoisse, il ne peut oublier sa jouissance prise sur l’Autre, avec l’Autre du corps, à commencer par la toute première  suivie de tant d’autres jouissances. Le problème pour l’obsessionnel c’est qu’il ne parvient pas à les oublier. Freud souligne qu’il connaît ses traumas, mais ignore leur valeur. La culpabilité va venir alors l’embarrasser, le tyranniser par l’instance surmoïque au déclin du complexe d’Oedipe.

Quelques différences entre hystérie et névrose obsessionnelle :

Contrairement à l’hystérique, indifférent à son symptôme, l’obsessionnel en souffre. Le refoulement a échoué dans ce type de névrose, là l’hystérique oublie par la conversion de l’affect dans son corps ce qui la perturbe réellement, l’obsessionnel va multiplier ses défenses pour maintenir le refoulé vaille que vaille, toujours prêt à jaillir, ce qui va l’épuiser. Pour tenter d’isoler la représentation refoulée, détachée de son affect, il sera dans l’excès de bonté, gentillesse, sollicitude etc. Plus abstrait que l’hystérique, il ne présente pas d’affect, dit ne rien ressentir, la pensée reste son champ d’érotisation. La psychiatrie moderne parle de troubles obsessionnels compulsifs appelés couramment des TOC. Son fantasme « s’organise autour de sa propre élimination au profit d’un Autre tout-puissant dont il n’est que le déchet » Chawki Azouri (2)

Autant l’hystérique va élaborer un compromis entre des tendances contradictoires en construisant un symptôme qui lui permettra une satisfaction érotique, une jouissance dans la somatisation, autant l’obsessionnel contournera, éludera ses tendances contradictoires. Ainsi le doute s’installe, avec ses actes compulsifs qui vont augmenter successivement la tension d’une jouissance, ce qui ne résoudra rien d’ailleurs. C’est la folie du doute, cette deuxième névrose, après l’hystérie,  que Freud a nommé Zwangsneurose, névrose obsessionnelle.

Sur le plan pulsionnel, quelles sont donc les pulsions qui vont intéresser les morceaux du corps chez l’obsessionnel ?

Selon Freud, deux pulsions issues du corps, celle de regarder et du savoir, vont prendre les formes particulières de l’objet a , ensuite chez Lacan. La deuxième en action, concerne la pulsion anale, ces pulsions mettent en jeu un objet externe.

Rappelez-vous, l’enfant plaqué, collé à la mamelle, croit que l’objet partiel, le sein c’est l’Autre. Dans ce temps premier, de son développement psychique, le nourrisson est en demande de l’objet (sein) dit objet oral. Durant son évolution, il traverse ainsi le stade dit oral de sa naissance à 18 mois. Or, dans un deuxième temps, de 18 mois à 3 ans, en abordant la phase anale, le petit homme  pourra dit oui ou non, à la demande de l’Autre cette fois. C’est donc qu’il peut se reconnaître comme objet lui aussi subjectivé, voire consistant. La demande du stade oral partait de lui, aliéné au désir de la mère dont il dépend, il avait ce besoin de téter qui deviendra pour lui aussi un désir. Le trio : demande, besoin, désir est établi sous l’effet de la pulsion orale d’abord, puis anale. La demande du stade anal vient cette fois de la mère, de l’Autre, avec ses mots à elle, ses signifiants et c’est lui, l’enfant qui va décider si oui ou non il y répond et comment, il découvre là, un certain pouvoir sur l’Autre.

Qu’elle est alors la difficulté de l’obsessionnel à ce stade anal ?

L’objet qu’il va pouvoir donner et retenir, c’est l’étron qui se trouve à l’intérieur de son corps. Mais cette demande comme don est ambiguë, puisque le nourrisson peut maintenant se reconnaître, pour la première fois, dans un objet,  l’objet anal, subjectivé par la demande de l’Autre, la mère. Et cette demande de la mère - c’est la difficulté de l’obsessionnel - commande à la fois de retenir et de donner. L’objet à donner ou à refuser prend une valeur d’une partie du corps puisqu’il est à l’intérieur de celui-ci. L’ambiguïté vient du fait que l’enfant n’est pas si tôt  regardé, admiré qu’il peut être déjà rejeté. La mère lui demande de faire ce don et le reconnaît ainsi mais pas seulement puisqu’elle peut le rejeter après l’avoir admiré. C’est cette reconnaissance particulière qui peut déjà expliquer le doute, l’hésitation, l’incertitude constante du sujet, avant même de passer par le 3ème stade dit phallique via l’Œdipe (de 3 ans à 7 ans). Cet objet  du stade anal - fèces, excréments - symbolise, incarne le phallus de la phase suivante.

L’objet anal à la phase phallique que représente-t-il ?

Le phallus comme nous le disions précédemment est incarné par cet objet - fèces, excréments- va apparaître, disparaître, là , pas là. Il y a donc impossibilité de se satisfaire en croyant le posséder, soit, avoir le phallus puisque l’objet anal image la perte du phallus en n’étant pas toujours là. Cependant, chacun traverse la période œdipienne, qui consiste à être ou pas le phallus de la mère, l’avoir ou pas l’avoir, un jeu de pouvoir que le père devra orchestrer par l’interdit de l’inceste, qu’il posera du côté de sa femme par un discours comme : « Tu ne réintégreras pas ton produit », et du côté de l’enfant, par un dire que NON, « tu n’es pas le phallus de ta mère, car c’est ma femme, il t’es donc interdit d’en jouir, sous peine de menace de la castration. » Sauf que, le passage au niveau phallique, ce lien à « l’être ou pas, l’avoir ou pas », va lui permettre de contourner le phallus. Comme cet objet -fèces, excréments- symbolise, incarne merveilleusement le phallus, dans son effet d’apparition et de disparition, le sujet est confronté à l’impossibilité de se satisfaire au niveau phallique, l’objet anal vient faire bouchon, puisqu’il image la perte du phallus.

Comme l’objet anal va le représenter comme sujet, l’obsessionnel construit l’idée d’un don dans l’acte génital ensuite.

Lacan relève, à ce propos, que la fantaisie de la relation génitale, comme don est obsessionnelle.

Il, l’obsessionnel « engage l’excrément de lui dans l’amour » et l’envers de la merde, c’est l’idéalisation. C’est la double polarité de la valeur de cet objet. Cette idéalisation se figure comme dieu, en tant qu’ «omnivoyant », œil qui contrôle, observe toutes nos actions. D’où les dédoublements du névrosé, déjà relevés par Freud, par exemple entre la femme idéalisée, qu’on ne touche pas ou plus, et la femme ravalée.

Un petit rappel : le phallus imaginaire n’est pas le père, quelque chose a dérapé au niveau de la métaphore paternelle, qui n’a pas pu, su ou voulu poser le dire que Non, de l’interdit de l’inceste. Il y a une certaine carence du père qui accentue la dimension imaginaire. Le père se présente au centre de la névrose obsessionnelle qu’il lui faudra tuer, (symboliquement) c’est inscrit dans notre culture. L’obsessionnel découvre un père qui jouit mais qui a failli au niveau de son désir. « Ce père que l’obsessionnel doit maintenir vivant en permanence est un père qui parle, qui jouit, et qui nourrit son interrogation perpétuelle sur son désir et sa jouissance. Or, précisément, l’obsessionnel voudrait réduire le père au signifiant, en faire un père symbolique, parce qu’il y a pour lui un défaut de garantie de la loi, il a constamment peur qu’elle défaille. D’où le recours si fréquent à la religion, … » (3)

Dans le couple souvent répandu de l’hystérique et de l’obsessionnel, c’est l’hystérique qui cherche un maître, l’obsessionnel  lui ne se prend pas pour un maître, bien qu’on puisse le prendre pour tel. Ce qu’il rencontre chez l’hystérique, c’est cette jouissance énigmatique qui le fascine et qu’il voudrait pouvoir maîtriser. Il s’y épuisera vite, et son empêchement figurera sa castration. Il pensera : ce qu’elle veut c’est le phallus, donc il règlera l’angoisse de son désir en se rabattant sur la demande, en entretenant cette confusion entre demande et désir. Du « que veut-il ? » » (Il s’agit là du désir, qu’est-ce que je veux ?), il va le transformer en « que me veut-il ? » (Qu’est-ce qu’elle ou qu’il me veut, puisque la névrose obsessionnelle n’est pas que masculine). Il s’agit donc de transformer la question en demande. Il va fomenter la figure d’un maître qui sache ce qu’il veut, c’est-à-dire un Père idéal. C’est du côté du surmoi comme versant de l’idéal, que le père dit « Jouis  ! » ce qui est impossible à satisfaire aux termes de la conscience morale.

Retournons au descriptif de la névrose obsessionnelle qui est une forme majeure de névrose dégagée par S. Freud en 1894, et faisons un peu l’histoire du concept :

« La névrose de contrainte est avec l’hystérie, la deuxième grande maladie nerveuse de la classe des névroses selon la doctrine psychanalytique. Elle a pour origine un conflit psychique infantile et une étiologie sexuelle caractérisée par une fixation de la libido au stade anal. Sur le plan clinique, elle se manifeste par des rites conjuratoires de type religieux, par des symptômes obsédants et par une permanente rumination mentale où interviennent des doutes et des scrupules inhibants la pensée et l’action. » (4)

Déjà, l’aliéniste français Jules Falret (1824-1902) introduisit le terme obsession pour souligner le phénomène d’emprise par lequel un sujet est assiégé par des idées pathologiques, par une faute qui le traque et l’obsède au point de faire de lui un mort vivant. Le mot Zwang, choisit par Richard von Krafft-Ebing, renvoit à une idée de contrainte et de compulsion : le sujet s’oblige à agir et à penser contre sa volonté. C’est Freud qui lui donnera un statut de névrose et un contenu théorique. Si on remonte un peu dans l’histoire, l’hystérie est connue depuis l’Antiquité plutôt comme des phénomènes de possession et de division entre l’âme et le corps. Chez l’hystérique, la possession est davantage somnambulique, passive, inconsciente et « féminine » : c’est le diable qui s’empare d’un corps de femme pour le torturer. Chez l’obsessionnel, au contraire la possession est active et « masculine » : c’est le sujet lui-même qui est torturé intérieurement par une force diabolique tout en restant lucide sur son état. Les différences concernent le féminin, le masculin, l’actif et le passif, le corps convulsif et la conscience coupable. Freud le précisera dans sa correspondance avec son ami Wilhelm Fliess en octobre 1895 :

 « Imagine, je flaire entre autres le conditionnement étroit qui suit : pour l’hystérique, qu’une expérience sexuelle primaire (avant la puberté) a eu lieu avec dégoût et effroi, pour la névrose obsessionnelle qu’elle a eu lieu avec plaisir (…). L’hystérie est la suite d’un effroi présexuel. La névrose obsessionnelle est la suite d’un plaisir sexuel,  présexuel qui se transforme ensuite en reproche. La sexualité des filles se déroule sous le signe de la passivité et de l’effroi, celle des garçons sous le signe d’un plaisir actif vécu comme un péché. »

 Après avoir abandonné la théorie de la séduction, Freud reviendra sur la question de la névrose obsessionnelle en 1907, avec l’histoire d’un malade atteint de cette névrose : Ernst Lanzer, devenu célèbre sous le nom de l’Homme aux rats. En 1905, dans « Trois essais sur la théorie sexuelle », Freud mettra en évidence la sexualité infantile, la perversion « polymorphe et l’érotisme anal, qui vont susciter une formidable hostilité de la part des adversaires de la psychanalyse, d’où l’accusation de pansexualisme porté contre Freud.

Entre 1907 et 1926, il va transformer sa conception de la Névrose obsessionnelle. Il constate que l’érotisme anal domine dans l’organisation sexuelle de l’obsessionnel, et cette analité est également présente dans les « exercices religieux ». Les rituels propres à la religion sont porteurs de sens, tandis que le cérémonial de l’obsession ne répond qu’à une signification névrotique. La névrose obsessionnelle relèverait alors d’une religion individuelle et la religion d’une obsession universelle. En 1907, dans sa correspondance avec Gustave Yung, il se peint lui-même sous les traits d’un obsessionnel et regarde son dauphin comme un hystérique.

En 1913, il reprend cette thématique en comparant l’hystérie, comme un langage pictural, à la paranoïa, regardée comme une philosophie ratée, et la névrose de contrainte placée elle, sous le signe de la religion. Cependant, l’obsession est également à mettre en relation avec une régression de la vie sexuelle à un stade anal ayant pour corollaire un sentiment de haine avant l’amour, qui structure l’ensemble des relations entre les hommes et les obligeant à se défendre contre elle par l’élaboration d’une morale.

En 1926, dans Inhibition, symptôme et angoisse, cette théorie est remaniée à la lumière de la deuxième topique et de la notion de pulsion de mort. « Le déclencheur de la névrose obsessionnelle est alors caractérisé comme la peur du moi d’être puni par le surmoi ». Cette instance surmoïque est féroce, cruelle, ressemblant à un juge sévère et rigide.  L’autre instance, le moi, coincé  entre le surmoi et le ça (l’inconscient), est alors contraint de résister aux pulsions destructrices du ça. En conséquence, des formations réactionnelles telles que les sentiments de scrupule, de pitié, de propreté, de culpabilité se manifestent. L’enfer du devoir plonge le sujet dans un monde obsédant et contraignant dont il ne parvient jamais à s’extirper, s’il ne passe pas par les fourches de la castration via l’analyse me semble-t-il !

Le rapport à la culture patriarcale et judéo-chrétienne auraient-elles à voir avec cet enfer du devoir ?

Freud va vanter les faiblesses et les mérites de ce système institutionnel patriarcal et judéo-chrétien. Dans ses analyses de l’Homme aux rats et de Totem et Tabou, il fait un rapprochement entre les progrès de la Science et de la Raison et l’avènement du patriarcat. Le freudisme serait comme une expression de cette science et de cette raison qui pourrait servir de rempart aux diverses tentatives d’abolition de la famille et à l’inéluctable déclin du père dans notre société occidentale du XXème siècle.

Enfin en 1938, juste avant sa mort, (23/09/1939 Freud avait 83 ans), il mène parallèlement sur la religion et la logique de la structure obsessionnelle une recherche pour mettre en lumière, l’ambivalence de l’amour et de la haine, à partir de son écrit : l’Homme Moïse et la religion monothéiste, symptomatique à ses yeux de la « relation au père ». On est renvoyé à la fonction de l’interdit de l’inceste tenue par le père dans le monde judéo-chrétien.

Elisabeth Roudinesco, dans sa présentation sur la névrose obsessionnelle parue dans le dictionnaire de la psychanalyse, conclura  ainsi : « au même titre que l’hystérie, la névrose obsessionnelle est donc corrélative à l’histoire de la psychanalyse dans sa tentative clinique et anthropologique d’apporter une réponse à l’énigme de la différence des sexes et à l’organisation de la famille et des sociétés. (5)

A partir de Freud on rappellera le caractère patrocentrique de la religion judéo-chrétienne, fondée sur l’amour du Père et le refoulement des pensées ou sentiments qui lui sont hostiles. On peut comparer aussi l’exercice religieux et le rituel obsessionnel, assimilant ce dernier à « une religion privée ». En postulant notre filiation avec celui qui se tiendrait dans le réel (une catégorie dont l’approche suscite angoisse et effroi), la religion tend à l’apprivoiser. Il n’est pas excessif de dire que la religion - lien sacré - est une  opération de symbolisation du réel. Le style obsessionnel se décrit ainsi : le refus de se détacher et de grandir, de franchir les étapes, de terminer des études, voire la cure analytique. Une telle accession comporterait, en effet, le risque de s’égaler à l’idéal et ainsi, en le détruisant, de compromettre le maintient de la vie. (6)

Le désir de l’obsessionnel vu par Lacan

En 1978, Lacan déclarait qu’il n’était pas très sûr que la névrose hystérique existerait toujours, mais sûrement celle que l’on appelle névrose obsessionnelle persisterait puisqu’ il suffit de penser. Le symptôme obsessionnel est la « pensée dont l’âme s’embarrasse, ne sait que faire ». (7) Les idées incidentes formulées sur un mode impérieux de caractère souvent obscène, scatologique, injurieux voir assassin, lui pourrissent la vie en envahissant sa tête ainsi obsédée. Ce qui va dominer chez l’obsessionnel, c’est sa dépendance à l’Autre qu’il cherche à détruire, en même temps qu’il s’emploie à le soutenir dans la mesure où l’Autre est le support même de ce désir de destruction.

Michel Bousseyroux, écrit dans son article « Le doigt levé de Lacan, face au désir de l’obsessionnel » chez Cairn, « Dès qu’il s’agit de désir, pour l’obsessionnel, Delenda est à l’horizon, mais cette destruction est toujours interdite par l’Autre. D’où le côté camouflé, « mis à gauche », de « contrebande » d’un désir qui se balance « sur l’escarpolette » entre agression et disparition, mais reste fondamentalement euthanasique. Lacan poursuivra : «  le désir de l’obsessionnel reste donc frappé de cette marque qui fait que toute approche le fait s’évanouir ». L’obsessionnel ne tient pas à distance l’objet, mais le désir, c’est un désir réduit à zéro. Un point mort du désir. Rappelons-nous que l’hystérique, comme le montre le rêve de la Belle Bouchère, se fait l’enjeu du désir de désir de l’Autre, l’obsessionnel reste hors du jeu. Là où il risque le coup, apparemment, ce n’est pas là qu’il est. C’est toujours pour demain que l’obsessionnel  réserve l’engagement de son véritable désir. D’où la difficulté de diriger une cure vers l’aveu du désir, puisque pour lui le désir est désir de difficulté !

Entre hystérie et Obsession

Ecoutez-nous diront les hystériques à Freud, car « ce dont nous souffrons se dit dans nos paroles, nous ne savons pas ce que nous disons, mais nous savons que nous le disons, et qu’à travers nos paroles, notre inconscient vient se dire. » (8)

Ainsi comme l’écrit Philippe Woloszko dans son séminaire à Metz : «  L’hystérie apparaît dès le départ comme la voie royale de la psychanalyse. C’est-à-dire que la théorie et la pratique de la psychanalyse sont fondées sur le discours des hystériques »

Les hystériques poussent à faire entendre quoi ? Ce qui est donné à entendre, c’est le désir, désir inconscient. Ce qui différencie l’hystérique des autres névroses, c’est qu’il s’agit ici du désir en tant que désir de désir. C’est cela qui rend l’hystérie particulièrement actuelle, dans ce monde moderne qui propose des objets pour satisfaire au désir, pour accéder à la jouissance. Le désir de désir s’oppose au désir de l’objet. Quand on parle de désir de désir, il s’agit d’un désir signifié par un autre désir. Dans le rêve de la belle bouchère, Freud montre que le désir insatisfait maintient le désir. Ainsi, l’hystérique dira « ce n’est pas ça ! Il n’y pas de réponse satisfaisante à mon désir qu’un autre désir ». Une autre forme de désir se joue dans l’identification hystérique : le sujet se saisit d’un trait de désir afin d’y situer le sien. Freud a bien repéré ce mécanisme dans les pensionnats de jeunes filles, ce qui se voit aujourd’hui lors des hystéries collectives. Donc, le désir de l’hystérique n’est pas le désir d’un objet, mais un désir de désir. L’objet n’a aucune importance, ce qu’il lui faut maintenir c’est le désir du désir de l’Autre.

A l’inverse, pour l’obsessionnel le désir est un désir de retenir (ou son opposé de lâcher). Pour l’obsessionnel, le désir de l’Autre est d’emblée source d’angoisse. De plus, l’obsessionnel est encombré par la jouissance, envahit par elle, il ne sait pas différencier la jouissance du désir. Par exemple, lors d’une séparation, il est dans l’incapacité de savoir si sa douleur est celle de la perte d’un objet dont il jouit ou celle de son désir en souffrance. D’autre part, pour supporter son désir, il lui faudra alors faire entrer en jeu un autre désir : « dis-moi que tu me désires pour que je puisse te désirer ». Ceci permet d’entendre, que le sujet obsessionnel désire retenir l’objet, l’autre, qui l’autorise à son désir. Le désir de l’Autre est réduit à un autre désir, et ne se présente pas chez le sujet obsessionnel, comme le fondement de son désir. Au désir de l’Autre est substitué un autre désir dont la fonction est de l’autoriser à son désir. Dans la clinique, ça donne ceci : Cet homme qui dit à sa femme : «  Je ne peux avoir du désir pour toi que si d’abord tu me montres que tu as du désir pour moi ». Ce que l’on peut entendre comme : « Tu me montres que c’est moi qui a le phallus, ce qui me permet pour l’acte sexuel de ne pas l’Etre, et ainsi de ne pas être châtré ». (8)

Finissons cette conférence par une note d’humour :

« La névrose obsessionnelle, c’est Monsieur Propre ». Elle est également appelée névrose de contrainte. En effet, le sujet est envahi par la rigidité contraignante de ses défenses, du fait du fort conflit à camoufler entre désir libidinal et désir de destructivité (la fameuse dyade amour/haine). Le sujet essaie donc de laver ses pensées sales, de les jeter, de trier ses autres pensées. Il s’en lave les mains, de ses pensées qui le font chier… C’est du propre, tout ça…

Malheureusement, la névrose obsessionnelle a disparu, pas dans la réalité, mais dans le DSM-IV

(Comme tout ce qui concerne le champ psychodynamique). A la place, elle est désormais qualifiée de TOC. Il faut être toqué pour que ce tic devienne toc ! Quel manque de tact ! Selon certains psychanalystes, ce tic-tac (trouble alimentaire compulsif) vaut maux d’une calorie de pensée profonde, mais depuis quand la mode (du TOC), qui a la côte, est-elle au service de l’intelligence?… Adorée des médias. (9)

Notes :

(1)Alain Vanier, son article chez Cairn : névrose obsessionnelle, névrose idéale, p.2

(2)La Névrose obsessionnel - lire sur le site Chantal Cazzadori, rubrique : cours et formation la Névrose Obsessionnelle, www.chantalcazzadori.com

(3)Alain Vanier, Cairn, son article : névrose obsessionnelle, névrose idéale p. 5

(4) voir dictionnaire de la psychanalyse, Fayard, Elisabeth Roudinesco p.733

(5)Dictionnaire de la Psychanalyse, paru chez Fayard, Elisabeth Roudinesco p.735

(6)Dictionnaire de la Psychanalyse, paru chez Larousse, direction Roland Chemama p.182

(7)J. Lacan, Télévision, Paris, Le Seuil, 1974, p.17

(8) Philippe Woloszko , séminaire à lire en annexe. Entre Hystérie et Obsession Metz 12/05/16.

(9) Le Petit Freud illustré, Damien Aupetit & Jean-Jacques Ritz - Les éditions de l’Opportun-2011

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3ème conférence:

Quid de la Perversion : discours ou/et structure ?
 
Ce sujet, je l' ai déjà traité de différentes manières de 2013 à ce jour.
« Le pervers ou l’initié du jouir », texte sorti le 10 juin 2013, destiné aux futurs coachs en formation d’un DU (diplôme universitaire), mis en ligne ensuite.
« Quelques aspects de la perversion » sorti 3 ans après, le 7 avril 2016 lors d’un cycle de conférences sur les avatars du sexuel, donné ici-même.
Puis, dans mon association, Analyse Freudienne de Paris, ma collègue, Françoise FABRE, psychanalyste, psychiatre, nous a présenté son travail ainsi titré :
« A propos de ce l’on dénomme perversion », c’était le 16 février 2015, exposé mis également sur mon site.
Une autre collègue espagnole, membre de l’A.F., Maria Cruz Estrada, sortait un texte « C’est là que ça se joue : dans mon corps », inspiré du film d’Almodovar :
« Parle avec Elle », qu’elle a mis à notre disposition pour cette étude sur la perversion, également mis en ligne sur mon site.
Autrement dit, à partir de ces quatre textes adressés à des publics différents et présentés par trois psychanalystes, je vais essayer d’en refonder un autre, enrichi des précédents et de quelques autres.
 
Comment le mot pervers est-il arrivé dans le langage courant ?
Dans le grand public, la notion de pervers narcissique est maintenant acquise par les ouvrages de Marie-France Hirigoyen, notion devenue incontournable pour décrire le « harcèlement moral », terme qu’elle a inventé .Son premier livre paru en 1998, parle de la violence perverse au quotidien. A travers de nombreux témoignages, l’auteure analyse la spécificité de la relation perverse, tout en nous mettant en garde contre une tentative de banalisation. Elle montre qu’un même processus mortifère est à l’oeuvre, qu’il s’agisse d’un couple, d’une famille ou d’une entreprise, entraînant les victimes dans une spirale dépressive, voire suicidaire. Le propre du pervers est d’avancer masqué. Il éprouve de la haine du lien, en psychanalyse, on dirait de la haine de l’amour et pas dans l’amour qui marquerait plutôt l’ambivalence propre à chacun. Il va même jusqu’à récuser ce lien d’amour, ce qu’il cherche avant tout c’est la jouissance. Il utilise autrui pour cela, l’instrumentalise et se donne cette jouissance par l’emprise, du coup le lien devient une ligature, comme s’il voulait la peau de l’autre. Il s’agira pour lui d’ingérer autrui, de réussir à le phagocyter, pour mieux le vampiriser. Le pervers vise la destruction de l’assise psychique d’autrui et de ses conditions fondamentales. Accédant ainsi à la jouissance totale qui lui permet de garantir un être sans faille, se reconnaissant lui-même ni manquant, ni perdant. Pour arriver à la plénitude de l’Etre, sur le mode de la toute puissance infantile, le pervers va se transvaser sur son double, sa proie, son objet, en le harcelant, dans le but de lui faire traverser l’angoisse d’anéantissement.
 
Un retour à Freud pour nous éclairer davantage sur cette structure ;
reportons-nous alors à son livre « Trois essais sur la théorie sexuelle », paru en 1905, où l’on découvre sa formule : « l’enfant est un pervers polymorphe ». Cela signifie que l’enfant a la capacité, tout comme l’adulte, d’obtenir une satisfaction pulsionnelle à partir de zones érogènes non exclusivement génitales. En effet, de façon amorale, l’enfant jouit de tout son corps, orifices compris. Pris dans les interdits de l’éducation, il va instituer son instance morale vers cinq ans et va intégrer les trois interdits majeurs : l’inceste, le cannibalisme, le meurtre. La découverte par Freud de la sexualité infantile doit beaucoup aux perversions.
Dès le séminaire 1, séances des 2 et 9 juin 1954, Lacan mit les pendules à l’heure. Contrairement à Balint, qui, dans un premier temps, faisait de la relation d’objet une relation complémentaire du sujet avec son objet inanimé, Lacan affirma qu’il n’y a pas une seule manifestation perverse qui ne soit intersubjective. C’est évident dans le voyeurisme-exhibitionnisme, ça l’est aussi dans le sadisme. Le partenaire doit y rester consentant, partie prenante, jusqu’à une limite ambiguë au delà de laquelle le sadique ne rencontrerait que le vide d’une béance de chair, d’une viande, d’une barbaque sans conscience. L’enfant est livré à ses pulsions partielles, prégénitales, elles sont hors sexe, mais pas sans autre. Pour Lacan, ses pulsions sont hétéroérotiques et non pas auto-érotiques comme le pensait Freud. L’expérience perverse, dit Lacan est « tissée à l’intérieur du registre de l’imaginaire » ,mais ce registre appelle la reconnaissance symbolique qui constitue les barrières de la honte, de la pudeur, voire du prestige. Dans l’acquisition de son langage enfantin, l’enfant va verbaliser de façon irruptive ce qu’il va appeler ultérieurement lalangue, pour parler et user de sa capacité langagière donc symbolique en faisant participer l’adulte à ses découvertes et ses théories sexuelles, ses fictions sur la sexualité, s’il n’est pas débilité par une éducation obscurantiste, il nous paraîtra à ce moment là, assez surdoué, voire philosophe !
 
Que veut dire le mot « perversion » ?
 
D’abord, elle a eu le sens simple d’une sexualité qui ne répond pas aux lois de la nature, c’est-à-dire ni à la génitalité, ni à la reproduction. Si la sexualité de l’adulte se construit sur celle de l’ enfant, de quel « sexuel » parlons-nous alors ? Ce qu’il y eut de « sexuel », ce furent pour lui les pulsions étayées sur les besoins qui poussent le corps à s’identifier à ce qui manque à la mère, au phallus. Cet élan premier, l’érotise du dehors et instruit tout de suite une sexualité —hors-nature, en effet - qui mérite l’étiquette de perversion : si l’érotisation dépend d’abord du destin pulsionnel, elle perd tout rapport avec la génitalité et la reproduction. Gérard Pommier nous précisera que « c’est du moins ce que démontre la multitude de perversions qui, en usant d’objets pulsionnels comme le regard, la voix, les excréments, les fétiches, etc, arrivent à une décharge sexuelle complète sans souci de la génitalité et encore moins de la reproduction. Ces pulsions ont toutes le même but : identifier le corps au phallus. Mais comme ce phallus n’a aucune consistance par lui-même, ce but se rabat sur la pulsion, de sorte que cette dernière reprend à son seul compte, la valeur copulatrice du phallus, sans autre soutien qu’elle-même - et, en ce sens, autoérotique. Qu’il existe une telle « perversion polymorphe » de l’enfant dédramatise la perversion. Loin de relever de pathologie, cette perversion est un passage obligé, outre qu’elle garde ses prérogatives la vie durant. Et loin d’entériner les classifications morbides des perversions, des faits considérés comme anormaux sont intégrés dans le régime de croisière de l’érotisme normal, qui se construit avec ou contre eux. Cependant, et jusqu’à aujourd’hui, la perversion garde un sens péjoratif, sinon criminel, alors que la plupart des perversions sont inoffensives. » (1)
De nos jours, une connotation morale et péjorative persiste bien que Freud a donné à ce mot de « perversion », son statut de sexuel qui produira une rupture épistémologique avec ce qu’il en serait du pathologique.
 Dans son livre : « la perversion ordinaire : vivre ensemble sans autrui », Jean-Pierre Lebrun se demande si nous ne sommes pas en train de devenir pervers. Des changements majeurs, accélérés par divers progrès techniques, ont mis à l’épreuve tous les repères jusqu’ici les plus stables dans la vie en société : mariage, procréation, rapport entre les générations, différence sexuelle, passage à l’âge adulte, etc. Le lien social est en pleine mutation, les figures d’autorité disparaissent, bref l’équilibre psychique des individus s’en trouve modifié d’une manière inédite dans l’histoire de l’humanité. Cette « perversion ordinaire » propre à notre époque viendrait-elle se substituer en partie à la « névrose ordinaire » d’hier ?
N’oublions pas que le terme perversion est issu du verbe « pervertir » qui signifie littéralement « détourner », d’après l’étymologie latine pervertere : « mettre sans dessus-dessous » et globalement « action de détourner quelque chose de sa vraie nature ». Faire le bien au lieu de faire le mal, signifie là aussi un détournement de but de ce qui était recherché. Ce sens moral du verbe « pervertir » (convertir au vice) date du XVIIe siècle et a longtemps eu une connotation religieuse. Mais allons au-delà de ces considérations pour retrouver ce qu’il en est de la causalité de la perversion, au coeur du problème. 
 
Comment se traduit le concept de Déni propre à la castration ?
 
Mais s’agit-il bien de cette dérive dans le concept analytique déjà forgé par Freud, dans le complexe de castration lorsqu’il parle du déni ? Refus ? Désaveu ? Démenti du sujet ? Comme par ailleurs du meurtre du père ? Autant, les auteurs ont produit beaucoup de travaux sur les processus du refoulement, de la dénégation ou de la forclusion, autant le concept de démenti propre au déni de la castration n’a suscité qu’un intérêt ponctuel dans la communauté analytique, nous précisera Brigitte Lemérer. (2)
Rappelons-nous que l’origine du déni, c’est la manifestation d’un rejet radical portant sur la réalité de la castration.
Freud, en 1923, dans « L’organisation génitale infantile », va élaborer le démenti en constatant combien le manque de pénis sur le corps de la fille est démenti par les jeunes enfants :
« Ils jettent un voile sur la contradiction entre observation et préjugé, en allant chercher qu’il est encore petit et qu’il grandira sous peu, et ils en arrivent lentement à cette conclusion d’une grande portée affective : auparavant en tout cas, il a bien été là et par la suite il a été enlevé. Le manque de pénis est conçu comme le résultat d’une castration et l’enfant se trouve maintenant en devoir de s’affronter à la relation de la castration avec sa propre personne ».
Le concept de Verleugnung est donc l’un des processus nécessaires à la mise en jeu pour le sujet de la problématique de la castration.
Plus qu’une négation, le mot dé-ni exprime bien le refus de reconnaître ce que les sens montrent.
Le sujet va nier la réalité par ce mécanisme de défense, terme de déni avancé par Freud en 1923. Comme le rappelle Françoise Fabre (3) :
« l’origine du déni, c’est la manifestation d’un rejet radical portant sur la réalité de la castration. Le jeune enfant, qui vit suivant le principe de plaisir, réagit en face de l’absence de pénis chez la fille en niant ce manque pour conserver la croyance en l’existence d’un phallus maternel.
Comment distinguer le déni de la dénégation ?
Le sujet dit : « Je sais que c’est presque impossible, mais j’y crois » - la croyance indubitable se traduit d’ailleurs par l’ajout dans la phrase du mot « presque », alors que la réalité de la situation est justement impossible. C’est sur ce principe que l’on peut différencier déni (Verleugnung) et dénégation (Verneinung).
Freud parlera de déni, de désaveu.
Lacan en parlera en terme de démenti, voire ce qui est encore plus juste : le « louche refus ».(3)
La nouveauté de la psychanalyse est de supprimer la frontière entre perversion et normalité. Avec la découverte analytique, Freud fait scandale et rupture.
Il parlera donc de l’enfant « polymorphiquement pervers », quand au but et quant à l’objet, puisque la sexualité enfantine est d’origine une libido des pulsions partielles avec ses objets pré-génitaux « le sein, le déchet, le regard et la voix ». Nous avons tous été des enfants, « notre prédisposition aux perversions était la prédisposition originelle et universelle de la pulsion sexuelle humaine » Freud . (4)
 
Quel est rôle du fétiche propre au déni de la castration ? (5)
 
En psychanalyse, le fétichisme désigne une organisation particulière du désir sexuel (ou libido), telle que la satisfaction complète ne peut être atteinte sans la présence et l’usage d’un objet déterminé, le fétiche. Ce dernier serait reconnu par la psychanalyse comme substitut du pénis manquant de la mère, ou encore comme signifiant phallique.
Considéré généralement comme appartenant à la sphère de la perversion, le fétichiste élit un objet (par exemple, une chaussure), qui devient son unique objet sexuel et lui donnera une valeur tout à fait exceptionnelle et comme le dit Freud, « Ce n’est pas sans raison que l’on compare ce substitut au fétiche dans lequel le sauvage voit son dieu incarné ».
Des traits fétichistes sont souvent présents dans l'érotisme de la vie amoureuse. Tirer une plus grande jouissance, si sa partenaire consent à revêtir une tenue particulière, lui est souvent demandé ou suggéré. Le désir va dépendre d’une partie du corps surestimée (fétichisme du pied, de la chevelure, sous-vêtements,etc).
Pour la psychanalyse, le fétichisme a une importance très au-delà de la considération d’une entité pathologique particulière. Ainsi, selon Freud, « un certain degré de fétichisme » se retrouve dans « la vie sexuelle normale ». Si le fétichiste élit une catégorie particulière d’objets, il n’est pas pour autant fixé à l’un d’entre eux. Le fétichisme comporte cette part d’insatisfaction, constitutive de tout désir. En 1910, Freud, écrit à propos du fétichisme du pied, que celui-ci représente « le pénis de la femme, dont l’absence est si lourdement ressentie ».
Dans son article, Françoise Fabre nous fait remarquer ceci en évoquant les chaussures de femme du créateur Louboutin : « une autre possibilité défensive pour le sujet, c’est la mise en place d’un fétiche, c’est-à-dire, cet objet inerte pris sur la femme ou pris ailleurs, détaché, inanimé qui va être la condition de la jouissance du pervers. Souvent, il s’agit de chaussures, pas toujours mais souvent, dont on voit bien l’emblème phallique que ça représente. J’ai entendu un interview passionnant du créateur de chaussures Louboutin, qui vient bien illustrer finalement pourquoi la chaussure peut-être fétiche, il dit : « Je ne faisais que des chaussures pour femmes, parce qu’une femme a des chaussures, ça fait partie de son corps, comme prolongement. Il a refusé de faire des chaussures pour hommes à un chanteur en précisant bien que les chaussures ça se portent...Oui, il le disait bien !
C’est en effet, de la question de la castration qu’il faut partir ici, ou plus précisément, de la « terreur de la castration » activée par la perception de l’absence de pénis chez la femme, chez la mère.
Si la femme est châtrée, une menace pèse sur le jeune garçon, concernant la possession de son propre pénis à lui. C’est donc, pour ce prémunir contre cette menace qu’il dénie l’absence de pénis chez la mère, et le fétiche n’est autre que le substitut du pénis manquant.
Si l’on imagine le regard de l’enfant venant à l’encontre de ce qui pour lui sera traumatisant, remontant par exemple, à partir du sol, le fétiche sera constitué par l’objet de la dernière perception avant la vision traumatique elle-même ; une paire de bottine, le bord d’une jupe, etc.
Ainsi pour Freud, « l’élection si fréquente des pièces de lingerie comme fétiche est due à ce qu’est retenu au dernier moment du déshabillage pendant lequel on a pu encore penser que la femme est phallique ». Quant à la fourrure, elle symbolise la pilosité féminine, dernier voile derrière lequel on pouvait encore supposer l’existence d’un pénis chez la femme. Il y a ainsi dans le fétichisme une sorte d’arrêt sur image, un reste figé, séparé de ce qui peut se produire dans l’histoire de l’individu. C’est en ce sens que le fétichisme est éclairant ,en ce qui concerne le choix d’objet pervers. La théorie freudienne du déni s’accompagne d’une théorie du clivage psychique. Le fétichiste ne scotomise pas totalement une partie de la réalité, ici l’absence de pénis chez la femme. Il tente de maintenir dans l’inconscient à la fois deux idées, celle de l’absence du phallus et celle de sa présence. Le fétichisme comme l’ensemble des perversions ne se définit pas comme survivance des stades prégénitaux mais bien à la suite de Freud, dans la problématique phallique.
 
Avec Lacan, le statut du fétiche lui-même peut être considéré comme un signifiant.Cette identification du fétiche à un signifiant, nous pouvons nous y trouver conduits si nous remarquons avec lui que le fétiche représente non pas le pénis réel, mais le pénis en tant qu’il peut manquer, en tant qu’on peut certes l’attribuer à la mère, mais en même temps en tant qu’on en reconnaît l’absence. C’est là, la dimension de clivage mise en évidence par Freud. Or cette alternance de la présence et de l’absence est un système fondé sur l’opposition du plus ou du moins qui caractérise les systèmes symboliques comme tels. Le fétichisme déploie devant la réalité un voile qui la dissimule, et c’est ce voile que l’individu finalement surestime. Il y a là une illusion, mais une illusion qui se retrouve sans doute dans tout désir. (5)
 
Pourquoi le choix de la Perversion selon Gérard Pommier ?
 
« Dans n’importe quelle structure le désir a un côté diabolique, toujours prêt à faire des siennes, alors autant le savoir, nous n’avons pas à l’innocenter. Les bizarreries sexuels de ces innocents bambins qui méritent l’appellation de « pervers polymorphes » demande des explications.
Nous ne sommes pas d’un côté des « sujets », et de l’autre « sexués ». Nous sommes tous uniment des « sujets sexués », et notre intelligence ne va pas plus loin que nos modes de jouissance. Une fois faits certains choix, ils se rivent si bien à notre identité que nous croyons être nés comme ça, avec un genre, des sentiments et des goûts qui seraient notre nature, ce qui d’ailleurs devient vrai une fois ces choix faits. Or, nous pouvons souffrir- et parfois gravement - de l’oubli de ce qui nous fait devenir ce que nous croyons être. Nous avons bel et bien fait un choix, et nous avons ensuite agi comme si nous n’y étions pour rien, rêvant d’une innocence - bien perverse en effet. Qu’y a-t-il donc de si résistant à la compréhension, que des psychanalystes eux-mêmes
 ne cessent de remettre en question ?
 
Comment comprendre le « primat du phallus » tout d’abord ?
Pourquoi n’existerait-il que ce seul symbole ? C’est que les enfants sont d’abord le phallus de leurs mères, qui ont désiré avoir un enfant selon l’envie du Penisneid. Leur mère possède un phallus, puisqu’ils le sont ! Cette croyance, qui dénie la castration - perverse, donc -, s’enracine ainsi profondément et laisse de beaux restes tout au long de la vie. C’est une croyance clivée, et la reconnaissance de la réalité anatomique n’y change presque rien, sinon qu’elle accroît la perplexité. Le déni de la castration maternelle (c’est-à-dire l’axiome de la perversion) est en quelque sorte une nécessité de l’existence, qui pousse en même temps vers la jouissance d’organe : c’est qu’il s’agit d’Avoir le phallus plutôt que de l’Etre. Toutes les formes de masturbation active cherchent à démontrer cet « avoir » et libèrent de l’aliénation passive à l’Autre maternel. De son propre mouvement, la jouissance de l’Autre va trop loin. A la deuxième bouchée qu’avale un nourrisson, c’est déjà presqu’assez. L’excès voudrait se décharger, mais sa propre passivité devant le plaisir le bloque, de sorte que le problème se translate : comment devenir l’acteur de cet inévitable excès ? Devenir un tel acteur, peut se faire en se prenant soi-même de haut, par exemple, dans la prise onaniste d’une partie du corps. Cette masturbation active commence par le jeu avec les pulsions, ainsi destinées dès le départ au plaisir pervers. Mais cette libération engendre une culpabilité intense, puisqu’elle revient à priver la mère du phallus. Fini, l’angélisme du nourrisson !
Comment le petit diable pourrait-il retrouver le paradis ? Une punition soulagerait cette culpabilité, et l’enfant pourrait à nouveau prétendre à l’amour. De sorte que, très vite, chaque enfant s’efforce de se faire punir, donnant dès le départ son sens sexuel au masochisme.
 
 
 
Etre puni - souffrir- fait jouir ; tant et si bien que le sadomasochisme devient l’enveloppe formelle des perversions, et finalement de l’érotisme tout court. Ce rappel d’ensemble de l’entrée dans la jouissance d’organe phallique expose les points clefs de la perversion.
On définira d’abord l’enveloppe formelle (le sadomasochisme) ;
puis ses moyens d’actualisation (les pulsions) ;
enfin son but, ou encore sa clef de voûte (le fétiche).
 
1- L’entrée dans le phallicisme - on vient de le dire - se fait sous l’égide d’une punition. La culpabilité de l’enfant, régie par l’angoisse de la castration maternelle, le pousse à la rechercher. Pour préserver l’amour maternel, il préférera qu’un père tienne le rôle de fustigateur…, mais - et c’est la différence qu’il faut souligner - le père peut être invalidé dans cette fonction par la mère, formant ainsi la ligne de partage future entre névrose et perversion proprement dit, dans le tableau dans lequel la femme à la cravache, l’ange androgyne, prend une telle importance. La punition est nécessaire. Mais son agent est contingent : le rôle du père fustigateur - mythique - n’est pas toujours tenu par un père. Plus tard, au titre d’une réversion de ce masochisme premier en sadisme, les comptes avec ce fantôme vont se régler sur le dos d’un alter ego, avec lequel la scène initiale sera répétée. Tout ce que le sujet a subi passivement, il va chercher à le lui faire subir activement : cette répétition se fait sur le dos d’un semblable qu’il faut contraindre à changer de place. Elle est donc transgressive (et, à elle seule, une transgression quelconque peut faire jouir). Cette emprise de l’autre procède de l’aliénation pulsionnelle : une violence sourde, même lorsqu’elle est consentie, forme une sorte de préalable de la mise en couple, sinon d’un accouplement, dont le sadomasochisme constitue l’enveloppe formelle, efficace dans toutes les perversions (un voyeur doit exercer cette sorte de violence, de même qu’un exhibitionniste, etc). On la retrouvera même lorsqu’elle reste feutrée, ou garantie par un contrat, voire galante dans l’érotisme tout court (car un excès de prévenance avec la dame les traite comme des empotées).
 
2- Les moyens d’actualisation des perversions sont les pulsions. Qu’une pulsion partielle, le regard, l’excrément, la voix, etc, puisse faire jouir sexuellement est incompréhensible si l’on oublie que le but de la pulsion est d’identifier le corps au phallus, et que, par conséquent, se servir d’une pulsion pour instrumenter un autre va provoquer une érection. Il s’agit d’un passage de l’Etre à l’Avoir réalisé par le passage du passif à l’actif. Le catalogue des perversions énumère la jouissance des diverses pulsions, dont le but, c’est-à-dire le déni de la castration maternelle, n’apparaît que dans son résultat paradoxal : l’érection.
« Instrumenter » un alter ego signifie qu’il s’agit de prendre un autre soi-même comme support de cette soulageante actualisation. Lorsque la pulsion échoue sur son corps d’origine, elle chercher l’emprise d’un corps qui lui ressemble. Ce n’est pas une pulsion supplémentaire : chaque pulsion cherche à se saisir d’un autre corps, dès qu’elle rate son but sur le sien. Elle se saisit, par exemple, d’un camarade de jeu, sur lequel le polymorphisme pervers exerce ses talents (plutôt innocents). A dire vrai, la perversion n’aurait guère de visibilité et pas beaucoup de sens, si elle ne cherchait à s’assouvir sur un semblable. Toutes les pulsions peuvent se dédoubler en emprise d’un autre corps. Et au même moment, l’excès pulsionnel engendre l’excitation du pénis ou du clitoris. L’emprise d’un autre corps s’accompagne d’une excitation phallique (1) + (2). L’emprise, la violence en général, s’accompagne d’une excitation sexuelle. Comment comprendre autrement que le sadisme et le masochisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme puissent avoir une conséquence érectile ? L’auto-érotisme à deux des perversions stabilise la signification phallique selon une sorte de complémentation : le sadique cherche son souffre-douleur, l’exhibitionniste celui qu’il va surprendre, etc. ce n’est pas un masochiste qui cherche le sadique, ni un voyeur, l’exhibitionniste. Car la pulsion ne transfuse d’un corps à l’autre que grâce à un coup de force. Elle se quitte d’un côté, pour se retrouver de l’autre, mais à la condition d’une violence.Habituellement alternés par un même sujet, les deux pôles de la pulsion - qui oscillent entre être et néant - se répartissent entre deux sujets dont l’un contraint l’autre à encaisser à sa place sa propre part de néant. Plus loin dans son article, Gérard Pommier continuera ainsi : cette impersonnalité de la décharge pulsionnelle perverse contraste avec la subjectivité de l’érotisme, qui résulte du manque d’une personne singulière et pas d’une autre. Cette jouissance n’est pas prise grâce à la jouissance du partenaire (comme dans l’orgasme névrotique), mais elle s’exerce à son encontre, en lui faisant violence (ou avec un semblant de violence, lorsque le partenaire y consent). Il existe aussi une dimension de franchissement dans l’orgasme névrotique - mais elle dépend des contradictions internes au fantasme - dans la perversion, il faut au contraire la constituer par rapport à une norme quelconque, souvent sociale. La libération de la jouissance repose avant tout sur le transitivisme de l’emprise, c’est-à-dire sur l’acte de mettre de force l’autre à une place où l’on a soi-même été. Il faut métamorphoser l’objet en ce sujet que l’on a risqué d’être, et pour cela le prendre par surprise, malgré lui, et en ce sens enfreindre la loi, contrairement au consentement dont la névrose se satisfait. A la condition d’une transgression, l’emprise d’un semblable procure, certes, un soulagement de la tension pulsionnelle. Mais - à cause de son impersonnalité - elle ne débarrasse pas son acteur du tourment de son existence, puisqu’elle ne légitime pas son nom, comme l’érotisme peut le faire. Elle ne requiert aucune reconnaissance et une multiplicité de partenaires lui convient,seul leur annulation compte, au moment de l’échange des places. Pendant l’échangisme de cet auto-érotisme à deux, le partenaire est pris comme pur objet de l’actualisation. Cet anéantissement de la subjectivité du partenaire fait partie de la jouissance, ou même à lui seul il en tient lieu.
 
3- Le fétichisme forme la clef de voûte des perversions :
Chacune d’entre elles cherche une satisfaction sexuelle complète grâce à un objet pulsionnel. Mais comme le but de chaque pulsion est d’identifier le corps au phallus maternel, et comme le fétiche symbolise ce but, il représente toujours une sorte d’objectif au moins virtuel. Il concrétise de manière visible le déni de la castration maternelle, alors que les autres perversions cachent leur jeu : l’excitation sexuelle que peut provoquer une pulsion isolée reste un vrai mystère, puisque son enjeu phallique demeure latent et n’apparaît qu’avec son résultat : l’érection, encore une fois, véritable énigme dénaturalisant le sexe.
Si des pervers usent de fétiches - qui représentent un phallus maternel dont ils dénient l’absence - c’est bien qu’ils l’ont d’abord été eux-mêmes pour leur mère ! L’utilisation d’un fétiche déplace sur lui l’investissement phallique de l’Etre, et du coup, leurs interlocuteurs peuvent l’Avoir. Le recours au fétiche déclenche ainsi une érection. Pourquoi un fétiche excite-t-il ? Il ne tient pas cette vertu de sa valeur d’usage, mais de sa valeur d’échange. Des réminiscences investissent cet objet, surtout, s’il a servi dans le passé à parer la beauté maternelle, et qu’il symbolise ainsi son manque. La mère portait des bijoux, des chapeaux, des gants, etc, pour aguicher les hommes, pour provoquer chez eux, l’érection de ce qu’elle n’avait pas, et du coup, ces symboles imbibés de désir prirent la valeur du phallus - qu’elle n’a pourtant toujours pas. Le fétiche fonctionne comme un Ersatz du phallus maternel et il dénie sa castration : d’un côté, il la masque, alors que de l’autre, il la reconnaît. Un « écran » cache et montre. En réalité, le fétiche en lui-même n’est rien, n’eut été la promesse d’une érection. Entre être et néant, cette dynamique le rend excitant.
Le fétichisme, comme les autres plaisirs pervers, réalise une jouissance sans fantasme grâce à un scénario, celui d’un échange de place forcé. Il réitère l’entrée dans le phallicisme : un sujet a été le phallus de sa mère. Il se saisit du fétiche qui symbolise ce phallus, et il l’impose à quelqu’un : du coup, il ne l’est plus lui-même, mais il l’a. Cette libération engendre un plaisir intense quoique fautif, délicieusement coupable, et la femme sollicitée pour cette mise en scène sera alors bien avisée si elle administre à son compagnon de jeu une petite fessée (ou une correction plus importante). Par exemple, avec une cravache, qui pourrait bien d’ailleurs devenir elle-même un fétiche (ou même, fonctionner comme le seul fétiche de cette saynète). La punition peut variée, aller des insultes aux coups, ou se contenter seulement d’atteintes morales - mais avec elle sonne l’heure d’une deuxième décharge de tension, celle de la culpabilité. Ce bouquet final peut alors se clore sur une éjaculation, un sommet de plaisir qui signifie sa fin.S’il fallait les coter à la bourse d’Eros, les plaisirs pervers seraient, sans conteste, plus pratiques et moins encombrants que ceux de l’amour. Mais, outre qu’il faut être doué pour cela, ils laissent irrésolues des questions cruciales comme celle de la subjectivité, que l’amour sexuel soulage plus aisément - non sans lourdeur et non sans ce pathos qui font du coupable névrosé un ennuyeux encouplé ».
 
Voici donc comment Gérard Pommier, nous a présenté les Perversions, dans la revue lacanienne n° 16, éditée par Érès en 2009.
 
Nous terminerons cette réflexion par une note d’humour tirée du « Petit Freud illustré » (6)
 
« Troisième personne de la Sainte Trinité psychanalytique, (névrose, psychose et perversion).Terme désignant toutes les conduites sexuelles autres que celles désignant la position du missionnaire (sans préservatif ni moyens contraceptifs de surcroît). C’est dire le nombre élevé de pervers dans notre société. Pourtant ça peut redonner un bon petit coup de fouet dans le couple… Le pape est le garant officiel et mondial de la lutte contre la perversion bien qu’il ne s’étende pas beaucoup sur les conditions de certaines conditions divines. Dieu me chatouille. On utilise aussi le mot « paraphilie » (de para « contre », et philie, « tout contre ». Vous en trouverez une liste complète dans tout bon manuel de psychiatrie, (ne comptez pas sur nous pour vous la fournir ! ). Au gré des époques, du temps et des saisons, des régimes politiques et religieux, certaines pratiques sexuelles sont admises, tolérées, ou passibles de traitements définitifs. Si vous voyez ce que je veux dire. Donc soyez prudents. Littéralement « version du père », ce qui signifie que le sujet joue de l’écart du discours du père et de la mère afin de manipuler son entourage ; « Papa a dit que je pouvais me coucher à 2h du mat, boire de la bière et fumer du shit. » C’est en se rappelant son enfance débauchée que Freud en est venue à sa célèbre phrase : « L’enfant est un pervers poli qui morfle. » Certaines pratiques autrefois considérées comme perverses par la bonne morale sont aujourd’hui communément admises : fumer de l’herbe, mettre un string, voter extrémiste, regarder des films X, faire l’internat en psychiatrie, mettre des minijupes, faire du vélo sans selle, sucer une sucette en public, pratiquer un autre « chemin » intime que la voie royale qui mène à l’inconscient rôle de parent… »
 
Notes :
1 - Des perversions polymorphes de l’enfant à la perversion proprement dit - Cairn - par Gérard Pommier, la clinique lacanienne des perversions, 2009 n°16, chez Erès, pages 256.
2 - Les Deux Moïses de Freud (1914-1939) Freud et Moïse : écriture du père chez Très, Brigitte Lemérer, chapitre 4, p. 93.
3 - « A propos de ce que l’on dénomme perversion », titre du texte publié le 16 février 2015, par Françoise Fabre actuellement en ligne sur le site d’ Analyse Freudienne et le mien, www.chantalcazzadori.com
4- Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Folia/Essais, 1987, p. 179. Freud
5 - carnet2psycho.net , la définition du fétichisme, quelques extraits.
6 - Le petit Freud illustré, Damien Aupetit &Jean-Jacques Ritz aux éditions de l’Opportun.
 
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4ème confértence :
 
QUID  de la PHOBIE discours et/ou Structure ?
Son Universalité 
 
Comme peur irrationnelle, irraisonnée, c’est sans doute le symptôme psychopathologique le plus répandu. Il est pourtant, déclenché par une circonstance sans danger.
Quand avons-nous tous été phobiques ? Dans notre enfance pardi ! Phobique des souris, des araignées, du noir, du loup, des fourmis, de la chasse d’eau, fort heureusement, nous avons souvent pu dépasser ces peurs. Toute une sorte d’histoire naturelle de la phobie infantile et de son évolution pourrait s’écrire ainsi. 
Pour d’autres sujets, si elles persistent, la gêne peut être constante, considérable exigeant des  moyens de lutte pour les combattre psychiquement coûteux, car en effet la phobie est un combat. Elle peut d’ailleurs, infléchir des choix de vie. Par exemple, pour une personne souffrant d’agoraphobie, celle-ci va  décider de travailler chez elle, en gagnant moins pour éviter la peur. La lutte et la tension dans lequel ce type de phobie fait vivre a un côté épuisant. On constate que ce type d’angoisse est plus fréquent voire plus facilement avoué du côté des femmes.
Ordinairement, les phobies disparaissent lorsque le danger attribué à l’objet phobogène s’estompe du fait des progrès de l’élaboration des fantasmes, soit de la maturité de l’enfant. C’est le développement du Moi qui a raison des phobies, qui disparaissent lorsque leur rôle psychique n’a plus sa raison d’être. 
 
Les stratégies utilisées quand les phobies se sont installées pendant l’enfance ou l’âge adulte sont les suivantes : 
  • L’évitement est très habituel (ne jamais prendre l’avion par ex. ou éviter les autoroutes),
  • Autre manière d’y échapper : j’ai peur est remplacé par un : « j’aime pas » pour dissimuler derrière le rejet, un choix.
  • Ou encore, transformer sa phobie peut-être une manière de se confronter à elle,  en trouvant sa propre solution, dont une partie vise à répéter la situation qui a traumatisé le sujet : une visite chez le docteur génératrice d’angoisse, et voici l’enfant qui va « jouer au docteur », soit sur un mode de l’identification à l’agresseur, il sera le docteur  qui fait la piqûre à son camarade de jeu, soit dans le rôle du malade, soit dans l’alternance des deux. Cette confrontation à la situation dangereuse se retrouve également dans un certain nombre de choix de carrière : l’ex phobique des serpents deviendra dresseur ou photographe, l’ex personne sensible aux vertiges fera de l’escalade, etc.
  • Une autre façon encore de transformer sa phobie en « phylie », consiste à  se prendre de passion pour des animaux. Cette attitude permet de trouver sa propre solution à l’angoisse. Ainsi, la peur est niée par des conduites contre-phobiques, c’est-à-dire, réussir à prendre  le dessus, « il ne peut rien m’arriver », se persuade-t-on. Il s’agit là d’une négation de l’émotion de peur - de l’affect d’angoisse - et affirmation de sa toute puissance.  
 
Le Florilège des phobies : 
 
Toute personne ou toute situation peuvent être élues comme objet ou situation phobogène. Il est impossible d’établir un catalogue exhaustif des différentes phobies. Pour les nommer, on a traduit le nom de l’objet ou de la situation phobogène par un mot savant grec suivi du suffixe phobie. En grec ancien, « phobie » signifie « effroi ». Sous l’emprise de l’effroi, la phobie donc la pensée raisonnable est stoppée net, le temps est comme suspendu, et la personne se sent sans recours face à un danger qui menace de la détruire. Nous rencontrons une très grande diversité d’objets phobogènes. Tout peut être sujet à phobie, mais juste un certain nombre de termes savants sont consacrés par l’usage médical et psychiatrique, par ex : l’ochlophobie est la peur de la foule, la tachyporiphobie de la marche rapide etc.
Les zoophobies désignent donc toutes les phobies qui s’appliquent aux animaux. Celle des gros animaux, exprimées souvent en termes d’angoisse d’être dévoré par - cheval, vache, chien et autres-, précèderait chez l’enfant celle des animaux petits : souris, cafards, lézards …  Les gros animaux seraient des substituts de la personne des parents, du père - comme c’est le cas du cheval dans la phobie du « Petit Hans de Freud »; les petits animaux seraient une figuration de l’organe génital et de ses capacités à pénétrer dans les orifices corporels.
Ainsi tout un florilège de phobies concerne celles :
  • des  espaces : les deux phobies reines se partagent la rubrique : l’agoraphobie et la claustrophobie
  • celles liées au corps : être attaqué, mangé, pénétré, contaminé, saisi.
  • à l’activité corporelle : la crainte de s’exposer, chez certaines adolescentes, la peur de manger devant tout le monde.
  • les phobies d’impulsion : la plus répandue s’organise autour des objets pointus ou coupants : couteaux, ciseaux, outils avec lesquels on pourrait blesser ou tuer quelqu’un.
  • les phobies des personnes : l’enfant par ex crédité d’intentions hostiles envers sa mère, ces intentions sont naturellement le renversement des fantasmes d’hostilité maternelle.
  • et autres phobies des personnes : la gérontologie, de la couleur de la peau etc. Elles sont particulièrement dommageables dans la mesure où elles aboutissent à une mise à distance globale des autres, et sont ainsi à l’origine de troubles des liens sociaux.
  • enfin les phobies composites telles que les phobies scolaires qui associent nombre de craintes : celle du groupe des contemporains, de la personne du  maître, du trajet, la claustrophobie de la salle de classe, la phobie du savoir, du fonctionnement intellectuel, la crainte de l’humiliation publique, de l’exercice physique contrôlé, l’angoisse de séparation. 
 
Toutes ces psychophobies porte toujours sur un « danger interne », déplacé  sur un élément du monde extérieur, mais appartenant bel et bien au monde interne. (1)
 En effet, l’objet réellement en cause, c’est l’intérieur du psychisme lui-même. L’objet  « phobogène » n’est pour la psychanalyse que la projection sur l’extérieur d’un danger interne, pulsionnel. 
 
 
Phobie et phobies : l’écriture de l’angoisse 
 
La phobie est ce qui met l’angoisse à l’œuvre, ce qui vient lui trouver une occupation. Comment Freud en vint-il à cette idée ? Question posée par Paul-Laurent Assoun (2).
Face à un fourmillement de phobies, plus de 132 recensées, Freud en refusant cette espèce de  dévotion à ces petites peurs statufiées, n’éludera pas la question essentielle : « mais qu’est-ce que la Phobie ? ». En fait il va en dégager deux, significatives qui sortant du rang, vont venir interroger l’ensemble : l’agoraphobie ou « peur des espaces » d’une part, la zoophobie ou aversion des animaux d’autre part. Freud se fiera, en contraste de ceux qui font parler grec les phobies, au langage enfantin du petit phobique qui lui, appelle un chat un chat et un pénis un « fait-pipi », bref qui parle la langue naturelle de son angoisse…  
Freud soulignera un premier point : la phobie tient à l’angoisse, donc que la peur est la couverture de - et pour - l’angoisse, ce sera formulé dans des écrits-souche des années 1890, « Obsessions et phobies ». Dans la phobie, c’est l’angoisse qui vient au premier plan, pure ou brute, et non pas mêlée au doute, au remords,…, comme dans l’obsession.
 
Le regard d’angoisse 
L’objet phobique touche au regard, je ne peux voir sans être « persécuté par » l’angoisse. Dans la phobie des serpents attribuée à Darwin et rapportée par Freud il nous dit ceci : « bien qu’il se savait protégé par une vitre, il ne pouvait se défendre d’angoisse face à un serpent se déplaçant devant lui ». Le sujet phobique se sent regardé par l’objet, l’objet « le regarde », au sens propre comme au sens figuré (ici confondus)? Ainsi placé « sous verre », il se pose comme la chose menaçante. (2)
 
 
 
 
Un phobique nommé Freud 
En 1890, moment où il amorce sa théorisation de la phobie, il parle des signes de sa propre phobie : peur assez marquée d’arriver en retard au train, anxiété du départ, besoin d’ouvrir les fenêtres, cette phobie touche à la fois au temps (mortifère) et au confinement (spatial). Partir, pour le phobique, c’est mourir un peu plus qu’un peu et se retrouver enfermé dans un lieu dont il ne peut plus sortir, vers une destination imposée où il est réticent à se laisser conduire. (2)
 
Façade phobique et avant-poste de l’angoisse 
 
Selon Freud, le sujet se cabre spontanément devant l’excitation interne et la revendication pulsionnelle. C’est l’excitation interne qui contient en germe l’éclosion de la phobie, qui s’origine dans la peur de soi. Point de peur sans danger, mais la phobie naît du tamponnement avec un « dehors ». Le phobique réagit à une perception menaçante, à un danger extérieur qui vient matérialiser le danger interne, pulsionnel, organisant à partir de cette mauvaise rencontre une tentative de fuite. L’objet phobique circonscrit donc l’angoisse. De fait, la phobie elle-même est une construction. Pour employer un vocabulaire à la Vauban, « un fort », ou fortification, bref un « avant-poste ». J’ai peur de la bête, elle me procure de l’angoisse, mais me menaçant, elle me protège du pire, soit de l’angoisse pure. (2)
 
Pour comprendre cela il va falloir nous installer sur la scène de la phobie avant de la penser. 
La phobie s’installe après qu’un premier accès d’angoisse a été vécu, dans la rue, en chemin de fer, dans la solitude, par exemple.
Ce qui va inaugurer la phobie, c’est une attaque de panique. Pour l’agoraphobe, elle commence son histoire de souffrance avec une attaque d’angoisse dans la rue. Puis,  la phobie s’installe et scelle le destin du sujet. Quel est ce réel qui inaugure la (més)aventure phobique, soit cette peur première ? Cette panique, cette peur intense qui s’inscrit ponctuellement dans le sujet l’affole et le désoriente, elle vient recouvrir une question : quel est l’objet de cet affect, lié de toute évidence à une situation-limite où le sujet perd dramatiquement la maîtrise de son être ? Nous avons là une collision frontale de l’angoisse et du réel, qu’est-ce-que cela signifie-t-il ? Point de panique sans perception d’une monstruosité dans le réel. La chose, de surgir, libère l’angoisse dit Freud, « gigantesquement grande ».  Dans la panique, l’angoisse prend corps dans la peur. C’est un éprouvé d’intense solitude et de sauve-qui-peut.
L’objet-cause de la panique, c’est cela : ce qui n’est pas à sa place dans l’espace et dans le temps et pourtant rapproche le sujet, instantanément, d’une exorbitante présence, connue depuis longtemps ou plutôt pressentie depuis toujours. Une voix doit résonner dans le sujet : « Quelque chose va arriver et si cela arrive - tel que je le vois ou le pressens -, « je suis cuit ». Cette « pré-monition » passe, éminemment, par le regard : «  Si cela me regarde, je disparais ». Point de panique sans cet effet de médusement. Sur quelle scène le sujet est-il alors passé ?(2)
 
Clinique freudienne du cas princeps « la phobie du petit Hans », revue par Lacan
et explicité ici selon Philippe Julien (3)
 
Dans le premier temps, Hans, comme tout enfant, veut être l’objet d’amour de sa mère. Il vit dans le leurre de la relation imaginaire, dans cette comédie de l’alternance : ou bien, sans moi la mère reste inassouvie ; ou bien, je la comble en étant pour elle le phallus qui lui manque. Cette alternance, où prend place l’image narcissique du Moi, réalise l’amour pour la mère dans le but d’être aimé par elle en lui apportant le plaisir. En effet, l’être aimé est fondamental pour l’enfant.
 
Dans un deuxième temps, le symbolique va naître, du coup la relation imaginaire va défaillir. Il y aura frustration imaginaire, c’est-à-dire le refus de la part de la mère de donner le signe d’amour. Nous retrouvons ce questionnement chez le petit Hans à la naissance de sa sœur Anna, sa mère tournée ailleurs, absente, occupée par la petite, l’inquiète. A la question quel est le désir de l’Autre ? Il n’y a pas de réponse dans le symbolique, c’est alors la déception et la décomposition. Et c’est l’angoisse. Que veut-elle donc ? Que suis-je pour elle ? Interrogation sans fin.
Comment assumer cette privation suprême de ne pouvoir d’aucune façon combler la mère, pour en retour être aimé d’elle ? Hans s’angoisse, car l’objet lui échappe.
 
 
Dans un troisième temps
La phobie du cheval fait réponse à cette question, en tant que l’objet phobique vient protéger contre l’angoisse. C’est la seule solution qui reste en raison de la carence paternelle. En effet, parce que le père de Hans ne creuse qu’une place vide, l’angoisse cherche son secours et trouve son support dans la figure du cheval. Ainsi Lacan disait en parlant de la cause du drame qu’est le père tout à fait gentil : « S’il y avait un Vatti dont on aurait pu vraiment avoir peur, on aurait été dans la règle du jeu, on aurait pu faire un véritable Œdipe, un Œdipe qui vous aide à sortir des jupes de votre mère. Mais comme il n’y a pas de Vatti dont on a peur, comme Vatti est trop gentil, dès qu’on évoque l’agressivité possible du Vatti, le signifiant phobique de l’hippodrome se décharge d’autant, et c’est enregistré dans l’après-midi même. » (4)
Comme le père et Freud enregistrent régulièrement la parole de Hans, le signifiant cheval change de signification en fonction de son rapport avec d’autres signifiants, elle n’est pas fixe comme le prétend la psychologie. Ainsi Hans, en parlant, progresse quant à la signification du signifiant cheval. C’est d’abord la morsure du cheval comme dévoration de Hans par la mère castratrice. Puis, c’est le pénis possédé par un père. Et enfin, c’est le Père lui-même, tout puissant, instaurant le complexe d’Œdipe et la castration normale. Ainsi par ce point d’arrêt et par cet accrochage l’analyse de Hans trouve sa réussite : la mère décline et l’angoisse est surmontée.
 
Dans un 4ème temps 
Or cette réussite de la symbolisation de la castration est l’accomplissement même de la fonction du signifiant cheval, de sorte que le 2 mai, après quatre mois, l’objet phobique peut disparaître. Il laisse place à des personnages appelés par Hans comme castrateurs nécessaires : tout d’abord, le serrurier qui dévisse la baignoire et la perce; puis, celui que Hans appelle l’installateur, le plombier qui termine la phobie et clôture la cure ; en effet, l’installateur en sa fonction positive de castrateur enlève, avec une pince,  le derrière de Hans et lui en donne un autre. Hans à partir de ses mythes met en place un discours qui donne lieu à interprétation par le père et Freud pour l’aider à faire son passage œdipien. La castration n’est pas une simple privation, mais une transmission.
 
Tel est le retour à Freud par Lacan. La phobie est posée à l’avant-poste devant l’angoisse, et grâce à l’écoute de son père et de Freud la parole de Hans disant ses fantasmes lui permet enfin d’instaurer le complexe d’Œdipe et d’aller au-delà. Cette lecture freudienne de Lacan est la distinction symbolique des quatre temps : le mode imaginaire du moi phallique, la naissance de l’angoisse, la réponse phobique et son achèvement par la parole échangée.
 
La méthode des TCC (thérapies cognitives et comportementales)
Comment distinguer la psychanalyse des psychothérapies dites brèves pouvant guérir une phobie en 10 ou 15 séances ?
C’est  par son soutien externe, que le thérapeute tentera de guérir ainsi ce qui est en souffrance chez le sujet, sans forcément distinguer la suggestion du transfert, ce qui aura comme effet de renforcer la croyance dans un Autre supposé savoir. Pour éviter un simple effet hypnotique passager produit par cette place de supposition, c’est-à-dire, croire que le sujet n’y est pour rien dans cette histoire, que le thérapeute peut tout pour lui s’il l’écoute et fait ce qu’il lui demande en fonction d’un protocole bien établi par exemple. Même si le transfert est presque naturel dans la relation humaine, en psychanalyse il s’agit d’autre chose, il s’agira d’un « savoir y faire avec » de la part de celui qui vient à cette place du sujet-supposé-savoir.
Dans la cure freudienne, un savoir nouveau peut éclairer le patient et par conséquent le soulager. L’inconscient est un savoir et le psychanalyste va tenter, dans une relation transférentielle de permettre qu’une pensée propre au patient s’élabore par tout un travail de paroles, de prise de conscience, de remise en question. La recherche de la vérité du sujet restant son choix décisif animé par un vrai désir d’en sortir, sans que l’analyste use de suggestion ou qu’il cherche à rééduquer voire même à reformater le patient.
Dans l’analyse, il s’agira d’une visée causale, autrement dit, quel est le message inconscient à déchiffrer comme un rêve à partir du symptôme ? Là en l’occurrence la phobie, sachant que le symptôme est aussi la production d’une jouissance, (version pulsion de mort),  ce que la névrose traumatique, la répétition et la réaction thérapeutique négative nous apprennent.
Nous trouvons aberrant que l’être humain puisse répéter le Mal, bien que l’histoire en fasse la démonstration régulièrement par les guerres, la barbarie. Cette compulsion de répétition du symptôme, Dostoïevski dans « les Nuits blanches » attribuait déjà à l’homme la préférence d’un grand malheur à un petit bonheur, comme il peut se cramponner à sa répétition symptomatique plutôt que de courir le risque d’une nouveauté.
 
D’où vient ce poids de jouissance du symptôme ?
 
Le sujet ne renonce  pas complètement à la jouissance de l’objet maternel. Ce qui nous est mis en place par le sujet dans son enfance, ce que nous nommons le Réel. Nous savons que c’est cette perte qui lui permettrait un accès à la jouissance phallique sexuée. A travers les déboires du Petit Hans avec son fait-pipi, il ne renonce pas la castration, à vouloir perdre cet objet de jouissance prégénital. Entre ces deux positions, le sujet va se construire une figure imaginaire du père, un Père idéal pour lui, celui qui fermerait les yeux sur ces désirs infantiles. Goethe nous invite à ce savoir par son ouvrage le Roi des Aulnes. On peut donc passer du symptôme à la névrose si l’épreuve de castration n’est pas bien mise en place par le père et acceptée par la mère, pour elle et son enfant.
 
Une peur dévorante 
Freud est pourtant ferme : « Les contenus d’angoisse, être mordu par le cheval et être dévoré par le loup sont le substitut déformé pour le contenu d’être castré par le père ». Ce substitut dicte néanmoins les modalités de la peur : soit de laisser dans la gueule de la bête castratrice un morceau de mon anatomie ! La peur matricielle de la phobie est que l’Autre ne « fasse qu’une bouchée » de moi. Mais la peur de « se faire boulotter » dissimule la crainte pire, de se  « faire coïter » et castrer.
Lacan le confirme : « le thème de la dévoration est toujours trouvable, par quelque côté, dans la structure de la phobie ». Mais quel est l’ « agent dévorant » ? Pour Freud, c’est le père cannibale ; pour Lacan, « la béance qui s’ouvre devant lui, c’est celle d’être dévoré par la mère ». Mais ce avec quoi la mère peut dévorer, c’est, au-delà de la pulsion à « réintégrer son propre produit », la voracité de son manque à elle. A mère inassouvie, fils phobique : cet adage pourrait parodier celui, plus célèbre, qui a une sainte femme, assigne un fils pervers. Ce que Lacan décrit, c’est cette capture dans laquelle le petit Hans est pris, d’être candidat à cette fonction, séduisante et intenable, de phallus à l’usage de la mère, puis d’être débouté - puisque l’ayant présenté, il est renvoyé -, en sorte qu’il est réduit à une dangereuse vacance. (5)
Dans la phobie, la métaphore paternelle est bancale, le Nom du Père non opératoire, sinon il serait difficile de comprendre que l’angoisse phobique est une angoisse de castration. 
 
Le discours social qui pousse à l’indifférenciation des places, la « mêmeté, à l’homoformalisme donne à la phobie de beaux jours devant-elle. Nous pourrions penser que la science et son application, le discours technoscientifique pourraient pallier au vice structural, il n’en est rien puisque sa tendance à suturer le Réel et forclore le sujet, ne fait qu’accentuer le désarroi du parlêtre, ce dernier ne pouvant plus trouver sa place au champ de l’Autre. Autrement dit, le manque du manque ne peut que faire surgir l’angoisse et un de ses corollaires, la phobie. Il semblerait qu’un « virage phobique » voire une « fréquence phobique » s’inscrit dans une demande croissante de nos patients.
Pour conclure avec une touche d’humour 
La névrose phobique, également appelée hystérie d’angoisse par ce bon vieux Freudounet, du fait de sa parenté avec l’hystérie (la névrose phobique pas Freud), se caractérise par une peur incontrôlée d’un objet : huissier, guêpes, cognitiviste, grosse chatte noire… Cette phobie symboliserait inconsciemment une pulsion sexuelle, dont l’objet fuit représenterait au contraire un désir masqué. Ceci amène le sujet à des conduites d’évitement. Exemple : le crabe avec sa phobie de se retrouver face à face avec une ex pour qui il en pince encore… (6)
 
Chantal Cazzadori
Psychanalyste en libéral à Amiens
Conférence du 30/01/17
Salle De Wailly - Amiens
Membre de l’ Analyse Freudienne
 
 
 
  • voir Que sais-je ? les Phobies de Paul Denis au Puf. p. 13 à 30
 
  • Leçons psychanalytiques sur les Phobies, poche psychanalyse chez Anthropos - p.13 -p.15 - p.17 - p.21 - p.22 - p.23 - p.27 -p.28 auteur : Paul Laurent Assoun
 
  • La phobie, une protection contre l’angoisse, Philippe Julien chez Cairn. 
 
  • Jacques Lacan, la logique du fantasme, op.cit., p.346
 
  • Leçons psychanalytiques sur les phobies, poche psychanalyse chez Anthropos - p. 76 P.L.Assoun
 
  • Le petit Freud Illustré, Damien Aupetit & Jean-Jacques Ritz, Editions de l’Opportun, p. 209
  •  

      

4ème Conférence

Quid de la Perversion: discours ou/et structure ?

 

Ce sujet, je l’ai déjà traité de différentes manières de 2013 à ce jour.

« Le pervers ou l’initié du jouir », texte sorti le 10 juin 2013, destiné aux futurs coachs en formation d’un DU (diplôme universitaire), mis en ligne ensuite.

« Quelques aspects de la perversion » sorti 3 ans après, le 7 avril 2016 lors d’un cycle de conférences sur les avatars du sexuel, donné ici-même.

Puis, dans mon association, Analyse Freudienne de Paris, ma collègue, Françoise FABRE, psychanalyste, psychiatre, nous a présenté son travail ainsi titré :

« A propos de ce l’on dénomme perversion », c’était le 16 février 2015, exposé mis également sur mon site.

Une autre collègue espagnole, membre de l’A.F., Maria Cruz Estada, sortait un texte « C’est là que ça se joue : dans mon corps », inspiré du film d’Almodovar : « Parle avec Elle », qu’elle a mis à notre disposition pour cette étude sur la perversion, également mis en ligne sur mon site.

Autrement dit, à partir de ces quatre textes adressés à des publics différents et présentés par trois psychanalystes, je vais essayer d’en refonder un autre, enrichi des précédents et de quelques autres.

 

Comment le mot pervers est-il arrivé dans le langage courant ?

Dans le grand public, la notion de pervers narcissique est maintenant acquise par les ouvrages de Marie-France Hirigoyen, notion devenue incontournable pour décrire le « harcèlement moral », terme qu’elle a inventé .Son premier livre paru en 1998, parle de la violence perverse au quotidien. A travers de nombreux témoignages, l’auteure analyse la spécificité de la relation perverse, tout en nous mettant en garde contre une tentative de banalisation. Elle montre qu’un même processus mortifère est à l’œuvre, qu’il s’agisse d’un couple, d’une famille ou d’une entreprise, entraînant les victimes dans une spirale dépressive, voire suicidaire. Le propre du pervers est d’avancer masqué. Il éprouve de la haine du lien, en psychanalyse, on dirait de la haine de l’amour et pas dans l’amour qui marquerait plutôt l’ambivalence propre à chacun. Il va même jusqu’à récuser ce lien d’amour, ce qu’il cherche avant tout c’est la jouissance. Il utilise autrui pour cela, l’instrumentalise et se donne cette jouissance par l’emprise, du coup le lien devient une ligature, comme s’il voulait la peau de l’autre. Il s’agira pour lui d’ingérer autrui, de réussir à le phagocyter, pour mieux le vampiriser. Le pervers vise la destruction de l’assise psychique d’autrui et de ses conditions fondamentales. Accédant ainsi à la jouissance totale qui lui permet de garantir un être sans faille, se reconnaissant lui-même ni manquant, ni perdant. Pour arriver à la plénitude de l’Être, sur le mode de la toute puissance infantile, le pervers va se transvaser sur son double, sa proie, son objet, en le harcelant, dans le but de lui faire traverser l’angoisse d’anéantissement.

 

Un retour à Freud pour nous éclairer davantage sur cette structure ;

reportons-nous alors à son livre « Trois essais sur la théorie sexuelle », paru en 1905, où l’on découvre sa formule : « l’enfant est un pervers polymorphe ». Cela signifie que l’enfant a la capacité, tout comme l’adulte, d’obtenir une satisfaction pulsionnelle à partir de zones érogènes non exclusivement génitales. En effet, de façon amorale, l’enfant jouit de tout son corps, orifices compris. Pris dans les interdits de l’éducation, il va instituer son instance morale vers cinq ans et va intégrer les trois interdits majeurs : l’inceste, le cannibalisme, le meurtre. La découverte par Freud de la sexualité infantile doit beaucoup aux perversions.

Dès le séminaire 1, séances des 2 et 9 juin 1954, Lacan mit les pendules à l’heure. Contrairement à Balint, qui, dans un premier temps, faisait de la relation d’objet une relation complémentaire du sujet avec son objet inanimé, Lacan affirma qu’il n’y a pas une seule manifestation perverse qui ne soit intersubjective. C’est évident dans le voyeurisme-exhibitionnisme, ça l’est aussi dans le sadisme. Le partenaire doit y rester consentant, partie prenante, jusqu’à une limite ambiguë au delà de laquelle le sadique ne rencontrerait que le vide d’une béance de chair, d’une viande, d’une barbaque sans conscience. L’enfant est livré à ses pulsions partielles, prégénitales, elles sont hors sexe, mais pas sans autre. Pour Lacan, ses pulsions sont hétéroérotiques et non pas auto-érotiques comme le pensait Freud. L’expérience perverse, dit Lacan est « tissée à l’intérieur du registre de l’imaginaire », mais ce registre appelle la reconnaissance symbolique qui constitue les barrières de la honte, de la pudeur, voire du prestige. Dans l’acquisition de son langage enfantin, l’enfant va verbaliser de façon irruptive ce qu’il va appeler ultérieurement lalangue, pour parler et user de sa capacité langagière donc symbolique en faisant participer l’adulte à ses découvertes et ses théories sexuelles, ses fictions sur la sexualité, s’il n’est pas débilité par une éducation obscurantiste, il nous paraîtra à ce moment là, assez surdoué, voire philosophe !

 

Que veut dire le mot « perversion » ?

D’abord, elle a eu le sens simple d’une sexualité qui ne répond pas aux lois de la nature, c’est-à-dire ni à la génitalité, ni à la reproduction. Si la sexualité de l’adulte se construit sur celle de l’ enfant, de quel « sexuel » parlons-nous alors ? Ce qu’il y eut de « sexuel », ce furent pour lui les pulsions étayées sur les besoins qui poussent le corps à s’identifier à ce qui manque à la mère, au phallus. Cet élan premier, l’érotise du dehors et instruit tout de suite une sexualité —hors-nature, en effet – qui mérite l’étiquette de perversion : si l’érotisation dépend d’abord du destin pulsionnel, elle perd tout rapport avec la génitalité et la reproduction. Gérard Pommier nous précisera que « c’est du moins ce que démontre la multitude de perversions qui, en usant d’objets pulsionnels comme le regard, la voix, les excréments, les fétiches, etc, arrivent à une décharge sexuelle complète sans souci de la génitalité et encore moins de la reproduction. Ces pulsions ont toutes le même but : identifier le corps au phallus. Mais comme ce phallus n’a aucune consistance par lui-même, ce but se rabat sur la pulsion, de sorte que cette dernière reprend à son seul compte, la valeur copulatrice du phallus, sans autre soutien qu’elle-même – et, en ce sens, autoérotique. Qu’il existe une telle « perversion polymorphe » de l’enfant dédramatise la perversion. Loin de relever de pathologie, cette perversion est un passage obligé, outre qu’elle garde ses prérogatives la vie durant. Et loin d’entériner les classifications morbides des perversions, des faits considérés comme anormaux sont intégrés dans le régime de croisière de l’érotisme normal, qui se construit avec ou contre eux. Cependant, et jusqu’à aujourd’hui, la perversion garde un sens péjoratif, sinon criminel, alors que la plupart des perversions sont inoffensives. » (1)

De nos jours, une connotation morale et péjorative persiste bien que Freud a donné à ce mot de « perversion », son statut de sexuel qui produira une rupture épistémologique avec ce qu’il en serait du pathologique.

Dans son livre : « la perversion ordinaire : vivre ensemble sans autrui », Jean-Pierre Lebrun se demande si nous ne sommes pas en train de devenir pervers. Des changements majeurs, accélérés par divers progrès techniques, ont mis à l’épreuve tous les repères jusqu’ici les plus stables dans la vie en société : mariage, procréation, rapport entre les générations, différence sexuelle, passage à l’âge adulte, etc. Le lien social est en pleine mutation, les figures d’autorité disparaissent, bref l’équilibre psychique des individus s’en trouve modifié d’une manière inédite dans l’histoire de l’humanité. Cette « perversion ordinaire » propre à notre époque viendrait-elle se substituer en partie à la « névrose ordinaire » d’hier ?

N’oublions pas que le terme perversion est issu du verbe « pervertir » qui signifie littéralement « détourner », d’après l’étymologie latine pervertere : « mettre sans dessus-dessous » et globalement « action de détourner quelque chose de sa vraie nature ». Faire le bien au lieu de faire le mal, signifie là aussi un détournement de but de ce qui était recherché. Ce sens moral du verbe « pervertir » (convertir au vice) date du XVIIe siècle et a longtemps eu une connotation religieuse. Mais allons au-delà de ces considérations pour retrouver ce qu’il en est de la causalité de la perversion, au cœur du problème.

 

Comment se traduit le concept de Déni propre à la castration ?

Mais s’agit-il bien de cette dérive dans le concept analytique déjà forgé par Freud, dans le complexe de castration lorsqu’il parle du déni ? Refus ? Désaveu ? Démenti du sujet ? Comme par ailleurs du meurtre du père ? Autant, les auteurs ont produit beaucoup de travaux sur les processus du refoulement, de la dénégation ou de la forclusion, autant le concept de démenti propre au déni de la castration n’a suscité qu’un intérêt ponctuel dans la communauté analytique, nous précisera Brigitte Lemérer. (2)

Rappelons-nous que l’origine du déni, c’est la manifestation d’un rejet radical portant sur la réalité de la castration.

Freud, en 1923, dans « L’organisation génitale infantile », va élaborer le démenti en constatant combien le manque de pénis sur le corps de la fille est démenti par les jeunes enfants :

« Ils jettent un voile sur la contradiction entre observation et préjugé, en allant chercher qu’il est encore petit et qu’il grandira sous peu, et ils en arrivent lentement à cette conclusion d’une grande portée affective : auparavant en tout cas, il a bien été là et par la suite il a été enlevé. Le manque de pénis est conçu comme le résultat d’une castration et l’enfant se trouve maintenant en devoir de s’affronter à la relation de la castration avec sa propre personne ».

Le concept de Verleugnung est donc l’un des processus nécessaires à la mise en jeu pour le sujet de la problématique de la castration.

Plus qu’une négation, le mot dé-ni exprime bien le refus de reconnaître ce que les sens montrent.

Le sujet va nier la réalité par ce mécanisme de défense, terme de déni avancé par Freud en 1923. Comme le rappelle Françoise Fabre (3) :

« l’origine du déni, c’est la manifestation d’un rejet radical portant sur la réalité de la castration. Le jeune enfant, qui vit suivant le principe de plaisir, réagit en face de l’absence de pénis chez la fille en niant ce manque pour conserver la croyance en l’existence d’un phallus maternel.

Comment distinguer le déni de la dénégation ?

Le sujet dit : « Je sais que c’est presque impossible, mais j’y crois » – la croyance indubitable se traduit d’ailleurs par l’ajout dans la phrase du mot « presque », alors que la réalité de la situation est justement impossible. C’est sur ce principe que l’on peut différencier déni (Verleugnung) et dénégation (Verneinung).

Freud parlera de déni, de désaveu.

Lacan en parlera en terme de démenti, voire ce qui est encore plus juste : le « louche refus ».(3)

La nouveauté de la psychanalyse est de supprimer la frontière entre perversion et normalité. Avec la découverte analytique, Freud fait scandale et rupture.

Il parlera donc de l’enfant « polymorphiquement pervers », quand au but et quant à l’objet, puisque la sexualité enfantine est d’origine une libido des pulsions partielles avec ses objets pré-génitaux « le sein, le déchet, le regard et la voix ». Nous avons tous été des enfants, « notre prédisposition aux perversions était la prédisposition originelle et universelle de la pulsion sexuelle humaine » Freud . (4)

 

Quel est rôle du fétiche propre au déni de la castration ? (5)

En psychanalyse, le fétichisme désigne une organisation particulière du désir sexuel (ou libido), telle que la satisfaction complète ne peut être atteinte sans la présence et l’usage d’un objet déterminé, le fétiche. Ce dernier serait reconnu par la psychanalyse comme substitut du pénis manquant de la mère, ou encore comme signifiant phallique.

Considéré généralement comme appartenant à la sphère de la perversion, le fétichiste élit un objet (par exemple, une chaussure), qui devient son unique objet sexuel et lui donnera une valeur tout à fait exceptionnelle et comme le dit Freud, « Ce n’est pas sans raison que l’on compare ce substitut au fétiche dans lequel le sauvage voit son dieu incarné ».

Des traits fétichistes sont souvent présents dans l’érotisme de la vie amoureuse. Tirer une plus grande jouissance, si sa partenaire consent à revêtir une tenue particulière, lui est souvent demandé ou suggéré. Le désir va dépendre d’une partie du corps surestimée (fétichisme du pied, de la chevelure, sous-vêtements,etc).

Pour la psychanalyse, le fétichisme a une importance très au-delà de la considération d’une entité pathologique particulière. Ainsi, selon Freud, « un certain degré de fétichisme » se retrouve dans « la vie sexuelle normale ». Si le fétichiste élit une catégorie particulière d’objets, il n’est pas pour autant fixé à l’un d’entre eux. Le fétichisme comporte cette part d’insatisfaction, constitutive de tout désir. En 1910, Freud, écrit à propos du fétichisme du pied, que celui-ci représente « le pénis de la femme, dont l’absence est si lourdement ressentie ».

Dans son article, Françoise Fabre nous fait remarquer ceci en évoquant les chaussures de femme du créateur Louboutin : « une autre possibilité défensive pour le sujet, c’est la mise en place d’un fétiche, c’est-à-dire, cet objet inerte pris sur la femme ou pris ailleurs, détaché, inanimé qui va être la condition de la jouissance du pervers. Souvent, il s’agit de chaussures, pas toujours mais souvent, dont on voit bien l’emblème phallique que ça représente. J’ai entendu un interview passionnant du créateur de chaussures Louboutin, qui vient bien illustrer finalement pourquoi la chaussure peut-être fétiche, il dit : « Je ne faisais que des chaussures pour femmes, parce qu’une femme a des chaussures, ça fait partie de son corps, comme prolongement. Il a refusé de faire des chaussures pour hommes à un chanteur en précisant bien que les chaussures ça se porte…Oui, il le disait bien !

C’est en effet, de la question de la castration qu’il faut partir ici, ou plus précisément, de la « terreur de la castration » activée par la perception de l’absence de pénis chez la femme, chez la mère.

Si la femme est châtrée, une menace pèse sur le jeune garçon, concernant la possession de son propre pénis à lui. C’est donc, pour ce prémunir contre cette menace qu’il dénie l’absence de pénis chez la mère, et le fétiche n’est autre que le substitut du pénis manquant.

Si l’on imagine le regard de l’enfant venant à l’encontre de ce qui pour lui sera traumatisant, remontant par exemple, à partir du sol, le fétiche sera constitué par l’objet de la dernière perception avant la vision traumatique elle-même ; une paire de bottine, le bord d’une jupe, etc.

Ainsi pour Freud, « l’élection si fréquente des pièces de lingerie comme fétiche est due à ce qu’est retenu au dernier moment du déshabillage pendant lequel on a pu encore penser que la femme est phallique ». Quant à la fourrure, elle symbolise la pilosité féminine, dernier voile derrière lequel on pouvait encore supposer l’existence d’un pénis chez la femme. Il y a ainsi dans le fétichisme une sorte d’arrêt sur image, un reste figé, séparé de ce qui peut se produire dans l’histoire de l’individu. C’est en ce sens que le fétichisme est éclairant ,en ce qui concerne le choix d’objet pervers. La théorie freudienne du déni s’accompagne d’une théorie du clivage psychique. Le fétichiste ne scotomise pas totalement une partie de la réalité, ici l’absence de pénis chez la femme. Il tente de maintenir dans l’inconscient à la fois deux idées, celle de l’absence du phallus et celle de sa présence. Le fétichisme comme l’ensemble des perversions ne se définit pas comme survivance des stades prégénitaux mais bien à la suite de Freud, dans la problématique phallique.

Avec Lacan, le statut du fétiche lui-même peut être considéré comme un signifiant.Cette identification du fétiche à un signifiant, nous pouvons nous y trouver conduits si nous remarquons avec lui que le fétiche représente non pas le pénis réel, mais le pénis en tant qu’il peut manquer, en tant qu’on peut certes l’attribuer à la mère, mais en même temps en tant qu’on en reconnaît l’absence. C’est là, la dimension de clivage mise en évidence par Freud. Or cette alternance de la présence et de l’absence est un système fondé sur l’opposition du plus ou du moins qui caractérise les systèmes symboliques comme tels. Le fétichisme déploie devant la réalité un voile qui la dissimule, et c’est ce voile que l’individu finalement surestime. Il y a là une illusion, mais une illusion qui se retrouve sans doute dans tout désir. (5)

 

La naissance de Venus – Botticelli

Pourquoi le choix de la Perversion selon Gérard Pommier ?

« Dans n’importe quelle structure le désir a un côté diabolique, toujours prêt à faire des siennes, alors autant le savoir, nous n’avons pas à l’innocenter. Les bizarreries sexuels de ces innocents bambins qui méritent l’appellation de « pervers polymorphes » demande des explications.

Nous ne sommes pas d’un côté des « sujets », et de l’autre « sexués ». Nous sommes tous uniment des « sujets sexués », et notre intelligence ne va pas plus loin que nos modes de jouissance. Une fois faits certains choix, ils se rivent si bien à notre identité que nous croyons être nés comme ça, avec un genre, des sentiments et des goûts qui seraient notre nature, ce qui d’ailleurs devient vrai une fois ces choix faits. Or, nous pouvons souffrir- et parfois gravement – de l’oubli de ce qui nous fait devenir ce que nous croyons être. Nous avons bel et bien fait un choix, et nous avons ensuite agi comme si nous n’y étions pour rien, rêvant d’une innocence – bien perverse en effet. Qu’y a-t-il donc de si résistant à la compréhension, que des psychanalystes eux-mêmes

ne cessent de remettre en question ?

 

Robert Mapplethorpe Louise Bourgeois 1982 – jameswagner.com

Comment comprendre le « primat du phallus » tout d’abord ?

Pourquoi n’existerait-il que ce seul symbole ? C’est que les enfants sont d’abord le phallus de leurs mères, qui ont désiré avoir un enfant selon l’envie du Penisneid. Leur mère possède un phallus, puisqu’ils le sont ! Cette croyance, qui dénie la castration – perverse, donc -, s’enracine ainsi profondément et laisse de beaux restes tout au long de la vie. C’est une croyance clivée, et la reconnaissance de la réalité anatomique n’y change presque rien, sinon qu’elle accroît la perplexité. Le déni de la castration maternelle (c’est-à-dire l’axiome de la perversion) est en quelque sorte une nécessité de l’existence, qui pousse en même temps vers la jouissance d’organe : c’est qu’il s’agit d’Avoir le phallus plutôt que de l’Etre. Toutes les formes de masturbation active cherchent à démontrer cet « avoir » et libèrent de l’aliénation passive à l’Autre maternel. De son propre mouvement, la jouissance de l’Autre va trop loin. A la deuxième bouchée qu’avale un nourrisson, c’est déjà presqu’assez. L’excès voudrait se décharger, mais sa propre passivité devant le plaisir le bloque, de sorte que le problème se translate : comment devenir l’acteur de cet inévitable excès ? Devenir un tel acteur, peut se faire en se prenant soi-même de haut, par exemple, dans la prise onaniste d’une partie du corps. Cette masturbation active commence par le jeu avec les pulsions, ainsi destinées dès le départ au plaisir pervers. Mais cette libération engendre une culpabilité intense, puisqu’elle revient à priver la mère du phallus. Fini, l’angélisme du nourrisson !

Comment le petit diable pourrait-il retrouver le paradis ? Une punition soulagerait cette culpabilité, et l’enfant pourrait à nouveau prétendre à l’amour. De sorte que, très vite, chaque enfant s’efforce de se faire punir, donnant dès le départ son sens sexuel au masochisme.

Être puni – souffrir- fait jouir ; tant et si bien que le sadomasochisme devient l’enveloppe formelle des perversions, et finalement de l’érotisme tout court. Ce rappel d’ensemble de l’entrée dans la jouissance d’organe phallique expose les points clefs de la perversion.

On définira d’abord l’enveloppe formelle (le sadomasochisme) ;

puis ses moyens d’actualisation (les pulsions) ;

enfin son but, ou encore sa clef de voûte (le fétiche).

1- L’entrée dans le phallicisme – on vient de le dire – se fait sous l’égide d’une punition. La culpabilité de l’enfant, régie par l’angoisse de la castration maternelle, le pousse à la rechercher. Pour préserver l’amour maternel, il préférera qu’un père tienne le rôle de fustigateur…, mais – et c’est la différence qu’il faut souligner – le père peut être invalidé dans cette fonction par la mère, formant ainsi la ligne de partage future entre névrose et perversion proprement dit, dans le tableau dans lequel la femme à la cravache, l’ange androgyne, prend une telle importance. La punition est nécessaire. Mais son agent est contingent : le rôle du père fustigateur – mythique – n’est pas toujours tenu par un père. Plus tard, au titre d’une réversion de ce masochisme premier en sadisme, les comptes avec ce fantôme vont se régler sur le dos d’un alter ego, avec lequel la scène initiale sera répétée. Tout ce que le sujet a subi passivement, il va chercher à le lui faire subir activement : cette répétition se fait sur le dos d’un semblable qu’il faut contraindre à changer de place. Elle est donc transgressive (et, à elle seule, une transgression quelconque peut faire jouir). Cette emprise de l’autre procède de l’aliénation pulsionnelle : une violence sourde, même lorsqu’elle est consentie, forme une sorte de préalable de la mise en couple, sinon d’un accouplement, dont le sadomasochisme constitue l’enveloppe formelle, efficace dans toutes les perversions (un voyeur doit exercer cette sorte de violence, de même qu’un exhibitionniste, etc). On la retrouvera même lorsqu’elle reste feutrée, ou garantie par un contrat, voire galante dans l’érotisme tout court (car un excès de prévenance avec la dame les traite comme des empotées).

2- Les moyens d’actualisation des perversions sont les pulsions. Qu’une pulsion partielle, le regard, l’excrément, la voix, etc, puisse faire jouir sexuellement est incompréhensible si l’on oublie que le but de la pulsion est d’identifier le corps au phallus, et que, par conséquent, se servir d’une pulsion pour instrumenter un autre va provoquer une érection. Il s’agit d’un passage de l’Etre à l’Avoir réalisé par le passage du passif à l’actif. Le catalogue des perversions énumère la jouissance des diverses pulsions, dont le but, c’est-à-dire le déni de la castration maternelle, n’apparaît que dans son résultat paradoxal : l’érection.

« Instrumenter » un alter ego signifie qu’il s’agit de prendre un autre soi-même comme support de cette soulageante actualisation. Lorsque la pulsion échoue sur son corps d’origine, elle chercher l’emprise d’un corps qui lui ressemble. Ce n’est pas une pulsion supplémentaire : chaque pulsion cherche à se saisir d’un autre corps, dès qu’elle rate son but sur le sien. Elle se saisit, par exemple, d’un camarade de jeu, sur lequel le polymorphisme pervers exerce ses talents (plutôt innocents). A dire vrai, la perversion n’aurait guère de visibilité et pas beaucoup de sens, si elle ne cherchait à s’assouvir sur un semblable. Toutes les pulsions peuvent se dédoubler en emprise d’un autre corps. Et au même moment, l’excès pulsionnel engendre l’excitation du pénis ou du clitoris. L’emprise d’un autre corps s’accompagne d’une excitation phallique (1) + (2). L’emprise, la violence en général, s’accompagne d’une excitation sexuelle. Comment comprendre autrement que le sadisme et le masochisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme puissent avoir une conséquence érectile ? L’auto-érotisme à deux des perversions stabilise la signification phallique selon une sorte de complémentation : le sadique cherche son souffre-douleur, l’exhibitionniste celui qu’il va surprendre, etc. ce n’est pas un masochiste qui cherche le sadique, ni un voyeur, l’exhibitionniste. Car la pulsion ne transfuse d’un corps à l’autre que grâce à un coup de force. Elle se quitte d’un côté, pour se retrouver de l’autre, mais à la condition d’une violence.Habituellement alternés par un même sujet, les deux pôles de la pulsion – qui oscillent entre être et néant – se répartissent entre deux sujets dont l’un contraint l’autre à encaisser à sa place sa propre part de néant. Plus loin dans son article, Gérard Pommier continuera ainsi : cette impersonnalité de la décharge pulsionnelle perverse contraste avec la subjectivité de l’érotisme, qui résulte du manque d’une personne singulière et pas d’une autre. Cette jouissance n’est pas prise grâce à la jouissance du partenaire (comme dans l’orgasme névrotique), mais elle s’exerce à son encontre, en lui faisant violence (ou avec un semblant de violence, lorsque le partenaire y consent). Il existe aussi une dimension de franchissement dans l’orgasme névrotique – mais elle dépend des contradictions internes au fantasme – dans la perversion, il faut au contraire la constituer par rapport à une norme quelconque, souvent sociale. La libération de la jouissance repose avant tout sur le transitivisme de l’emprise, c’est-à-dire sur l’acte de mettre de force l’autre à une place où l’on a soi-même été. Il faut métamorphoser l’objet en ce sujet que l’on a risqué d’être, et pour cela le prendre par surprise, malgré lui, et en ce sens enfreindre la loi, contrairement au consentement dont la névrose se satisfait. A la condition d’une transgression, l’emprise d’un semblable procure, certes, un soulagement de la tension pulsionnelle. Mais – à cause de son impersonnalité – elle ne débarrasse pas son acteur du tourment de son existence, puisqu’elle ne légitime pas son nom, comme l’érotisme peut le faire. Elle ne requiert aucune reconnaissance et une multiplicité de partenaires lui convient,seul leur annulation compte, au moment de l’échange des places. Pendant l’échangisme de cet auto-érotisme à deux, le partenaire est pris comme pur objet de l’actualisation. Cet anéantissement de la subjectivité du partenaire fait partie de la jouissance, ou même à lui seul il en tient lieu.

3- Le fétichisme forme la clef de voûte des perversions :

Chacune d’entre elles cherche une satisfaction sexuelle complète grâce à un objet pulsionnel. Mais comme le but de chaque pulsion est d’identifier le corps au phallus maternel, et comme le fétiche symbolise ce but, il représente toujours une sorte d’objectif au moins virtuel. Il concrétise de manière visible le déni de la castration maternelle, alors que les autres perversions cachent leur jeu : l’excitation sexuelle que peut provoquer une pulsion isolée reste un vrai mystère, puisque son enjeu phallique demeure latent et n’apparaît qu’avec son résultat : l’érection, encore une fois, véritable énigme dénaturalisant le sexe.

Si des pervers usent de fétiches – qui représentent un phallus maternel dont ils dénient l’absence – c’est bien qu’ils l’ont d’abord été eux-mêmes pour leur mère ! L’utilisation d’un fétiche déplace sur lui l’investissement phallique de l’Etre, et du coup, leurs interlocuteurs peuvent l’Avoir. Le recours au fétiche déclenche ainsi une érection. Pourquoi un fétiche excite-t-il ? Il ne tient pas cette vertu de sa valeur d’usage, mais de sa valeur d’échange. Des réminiscences investissent cet objet, surtout, s’il a servi dans le passé à parer la beauté maternelle, et qu’il symbolise ainsi son manque. La mère portait des bijoux, des chapeaux, des gants, etc, pour aguicher les hommes, pour provoquer chez eux, l’érection de ce qu’elle n’avait pas, et du coup, ces symboles imbibés de désir prirent la valeur du phallus – qu’elle n’a pourtant toujours pas. Le fétiche fonctionne comme un Ersatz du phallus maternel et il dénie sa castration : d’un côté, il la masque, alors que de l’autre, il la reconnaît. Un « écran » cache et montre. En réalité, le fétiche en lui-même n’est rien, n’eut été la promesse d’une érection. Entre être et néant, cette dynamique le rend excitant.

Le fétichisme, comme les autres plaisirs pervers, réalise une jouissance sans fantasme grâce à un scénario, celui d’un échange de place forcé. Il réitère l’entrée dans le phallicisme : un sujet a été le phallus de sa mère. Il se saisit du fétiche qui symbolise ce phallus, et il l’impose à quelqu’un : du coup, il ne l’est plus lui-même, mais il l’a. Cette libération engendre un plaisir intense quoique fautif, délicieusement coupable, et la femme sollicitée pour cette mise en scène sera alors bien avisée si elle administre à son compagnon de jeu une petite fessée (ou une correction plus importante). Par exemple, avec une cravache, qui pourrait bien d’ailleurs devenir elle-même un fétiche (ou même, fonctionner comme le seul fétiche de cette saynète). La punition peut variée, aller des insultes aux coups, ou se contenter seulement d’atteintes morales – mais avec elle sonne l’heure d’une deuxième décharge de tension, celle de la culpabilité. Ce bouquet final peut alors se clore sur une éjaculation, un sommet de plaisir qui signifie sa fin.S’il fallait les coter à la bourse d’Eros, les plaisirs pervers seraient, sans conteste, plus pratiques et moins encombrants que ceux de l’amour. Mais, outre qu’il faut être doué pour cela, ils laissent irrésolues des questions cruciales comme celle de la subjectivité, que l’amour sexuel soulage plus aisément – non sans lourdeur et non sans ce pathos qui font du coupable névrosé un ennuyeux encouplé ».

Voici donc comment Gérard Pommier, nous a présenté les Perversions, dans la revue lacanienne n° 16, éditée par Érès en 2009.

 

Image extraite du film « Là haut » – Pixar

Nous terminerons cette réflexion par une note d’humour tirée du « Petit Freud illustré » (6)

« Troisième personne de la Sainte Trinité psychanalytique, (névrose, psychose et perversion). Terme désignant toutes les conduites sexuelles autres que celles désignant la position du missionnaire (sans préservatif ni moyens contraceptifs de surcroît). C’est dire le nombre élevé de pervers dans notre société. Pourtant ça peut redonner un bon petit coup de fouet dans le couple… Le pape est le garant officiel et mondial de la lutte contre la perversion bien qu’il ne s’étende pas beaucoup sur les conditions de certaines conditions divines. Dieu me chatouille. On utilise aussi le mot « paraphilie » (de para « contre », et philie, « tout contre ». Vous en trouverez une liste complète dans tout bon manuel de psychiatrie, (ne comptez pas sur nous pour vous la fournir ! ). Au gré des époques, du temps et des saisons, des régimes politiques et religieux, certaines pratiques sexuelles sont admises, tolérées, ou passibles de traitements définitifs. Si vous voyez ce que je veux dire. Donc soyez prudents. Littéralement « version du père », ce qui signifie que le sujet joue de l’écart du discours du père et de la mère afin de manipuler son entourage ; « Papa a dit que je pouvais me coucher à 2h du mat, boire de la bière et fumer du shit. » C’est en se rappelant son enfance débauchée que Freud en est venue à sa célèbre phrase : « L’enfant est un pervers poli qui morfle. » Certaines pratiques autrefois considérées comme perverses par la bonne morale sont aujourd’hui communément admises : fumer de l’herbe, mettre un string, voter extrémiste, regarder des films X, faire l’internat en psychiatrie, mettre des minijupes, faire du vélo sans selle, sucer une sucette en public, pratiquer un autre « chemin » intime que la voie royale qui mène à l’inconscient rôle de parent… »

Notes :

1 – Des perversions polymorphes de l’enfant à la perversion proprement dit – Cairn – par Gérard Pommier, la clinique lacanienne des perversions, 2009 n°16, chez Erès, pages 256.

2 – Les Deux Moïses de Freud (1914-1939) Freud et Moïse : écriture du père chez Très, Brigitte Lemérer, chapitre 4, p. 93.

3 – « A propos de ce que l’on dénomme perversion », titre du texte publié le 16 février 2015, par Françoise Fabre actuellement en ligne sur le site d’ Analyse Freudienne et le mien, www.chantalcazzadori.com

4- Trois essais sur la théorie sexuelle, Gallimard, Folia/Essais, 1987, p. 179. Freud

5 – carnet2psycho.net , la définition du fétichisme, quelques extraits.

6 – Le petit Freud illustré, Damien Aupetit &Jean-Jacques Ritz aux éditions de l’Opportun.