“Du nihilisme occidental au “trouble in gender”, suivez le Neutre”. Annick Hubert Barthélémy, Paris, 20/10/2021.

« Du Nihilisme occidental au trouble in gender, suivez le Neutre… »

Annick Hubert Barthélémy

Séminaire d’Analyse Freudienne-Robert Lévy

Paris mercredi 20 octobre 2021

Introduction : Un genre neutre pour la langue française.

Le genre neutre pour la langue française permet de s’exprimer dans une langue non sexiste et d’éviter de reproduire une vision androcentrique[1], binaire[2] et discriminante du monde. Le français se présente comme une langue incapable de nommer et de communiquer une pensée qui ne soit pas sexiste. Or la révolution technologique, civilisationnelle, le passage de l’écrit au numérique s’est   accompagné d’une conscience linguistique au XXI° siècle sur la question de la représentation de la personne par le langage.

Une conscience linguistique qui se double d’une conscience de genre pour une partie du locutorat[3] francophone avec le refus au genre masculin la légitimité de représenter les autres genres.

Trois courants ont préparé la création d’un genre neutre en français : 

  1. La déconstruction des pensées dominantes (masculines, structuralistes, cartésienne et coloniale) par les sciences humaines
  2. Les recherches linguistiques sur l’interdépendance de la pensée, de la langue et la propriété des langues à influencer et créer de la réalité (Austin, « quand dire c’est faire faire » 1962)
  3. Le français inclusif doit sa popularité à la créativité d’un locutorat[4] sensible aux questions d’égalité et d’identité, qui n’hésite pas à réfléchir sur sa langue et à créer de nouvelles formes. (naulx pour nuls et nulles, touz pour tous et toutes, blessae pour blessé ou blessée, surpris donne surpriz au pluriel, des genres neutres dans la langue)[5].

Grâce à la scientificité des sciences humaines et des nouvelles générations qui ne conçoivent d’obéir à des règles qui soient désormais arbitraires et inégalitaires, une nouvelle construction se fait jour. Pourtant la linguistique voit sa place de science du langage bousculée    par ces arguments idéologiques.

Et pourtant ce que nous voyons éclater sous nos yeux se trouve être le produit d’une longue histoire, que nous verrons en trois points : 

  • 1-Naissance du Neutre, produit exceptionnel du structuralisme par Roland Barthes  -ce concept clôt ce mouvement
  • 2 – Ce concept révolutionnaire, non seulement clôt le structuralisme mais ébranle les fondements de la métaphysique occidentale au point que l’on peut parler de nihilisme. Le Neutre devient béance
  • 3 – Le fameux « trouble in gender » de Judith Butler  se veut dans un premier temps la poursuite positive de la « french théorie », qui devient, du coup, « post modernisme » avant de devenir le support d’une reconstruction des langues, une reconfiguration plus exactement. Le genre devient neutre.

1 le Neutre entre en scène, création du mouvement structuraliste et point de passage et de bascule vers « la déconstruction »

Il revient à Roland Barthes d’être considéré comme « l’inventeur » du concept de Neutre même si ce terme a été utilisé autrement. Le neutre apparaît dans un texte célèbre « Le degré zéro de l’écriture » texte paru en 1947 dans « Combat » puis repris plus amplement dans son séminaire au collège de France[6].

Principal argument du cours : « on a défini comme relevant du neutre, toute inflexion qui esquive ou déjoue la structure, cette inflexion est paradigmatique, oppositionnelle du sens et vise à la suspension des données conflictuelles. On a essayé de faire entendre que le neutre ne correspondait pas forcément à l’image plate, dépréciée mais pouvait constituer une valeur forte »

– Le neutre et le paradigme, pensée persécutée par le désir et le sens[7].

Un paradigme impose violemment un sens qu’une recherche du neutre peut déjouer.          

Le sens est le paradigme c’est-à-dire le signifié imposé par une langue.

L’issue non neutre hors du paradigme du sens est dans la découverte d’un terme amorphe, silencieux, celui du degré zéro du sens.

Autre solution, la pensée d’une création structurale qui défait, annule ou contrarie le binarisme par le recours à un troisième terme, le tertium, il répond à la violence du paradigme par un envers utopique.

Le zéro, chiffre arabe, sans valeur est au-delà et en-deçà de tous les conflits. Il est le sens qui ne s’affiche pas, qui n’opprime pas, qui ne procure aucune sensation et qui ne symbolise rien. Il est un pur signifiant indifférent à tous les signifiés qui les entourent.

Le silence, tout comme le zéro est l’absence qui ne signifie rien. Il est une fausse expression du neutre.

– Le neutre remède au sens ?  

Le neutre n’étant pas sujet de lui-même, Barthes choisit de répondre à l’arrogance des signifiés par la création d’un lieu neutre à partir duquel son style pourra faire éclater la fascination du sens car l’horizon limité du symbolique s’effondre avec l’emprise des signifiés. Il n’y aurait qu’une solution, multiplier les signifiants et réduire les signifiés qui exercent la tyrannie du sens. Celle-ci s’exerce à chaque rapport avec les autres.

En faisant jouer les éléments structuralistes, Barthes désire remplacer la violence du sens signifié par un nouveau paradigme, celui du Neutre. Ce second terme devrait naître d’un désir apaisé qui serait associé à des signifiants flottants, presqu’effacés , à une fusion du sens, comme dans la suspension d’un jugement grâce à la distance créée par ce flottement.

– Déjouer le paradigme :

Si le désir du neutre repose sur le refus du paradigme arrogant du sens, ce désir n’est pas hors-jeu de la structure mais à l’intérieur de cette structure dans laquelle il peut être déjoué.

– La portée du neutre ?

Les conséquences : le degré zéro introduit au cœur de l’ordre    symbolique un élément qui ne cesse de le prendre en défaut tout en participant à sa perpétuation. « Le temps des aventuriers »[8] désigne les auteurs qui vont s’engouffrer et développer la pensée du neutre :

-Deleuze et l’antio-oedipe, Foucault avec le sujet et le pouvoir, Habermas et la Communication, Derrida et la déconstruction. 

Lacan est hostile à la pensée du Neutre, il rapproche psychanalyse et linguistique, l’inconscient et l’ordre du signifiant et de la parole. Pour lui, c’est le langage qui donne la clef de l’inconscient et le modèle linguistique qui se trouve substitué au modèle biologique. Dans ce qui sera « la déconstruction » il y voit une violence plus qu’une théorie « moderne ». Il milite à ce moment dans le mouvement « constructiviste » avec Piaget, Jacobson et quelques amis artistes afin de barrer le mouvement comportementaliste de Skinner. Pour les constructivistes, le garant du monde symbolique s’appelle la structure.

Plus particulièrement le neutre a permis de donner naissance à ce qui n’est pas là. Au lieu de proposer une réponse à un problème, on change les termes. Le N  neutre est en mesure de nommer ce qui jusque-là travaillait la pensée, la littérature sous des formes silencieuses (Camus, Genet avec les travestis comme la figure de la Divine de Notre Dame des Fleurs, ni mâle, ni femelle, Bernanos et autres)

2 La crise des fondements de la métaphysique occidentale et la disparition du sujet. 

– Les origines de l’ébranlement de la métaphysique :

Déconstruire la métaphysique c’est révéler le système de pensée qui la commande. Pour Balandier [9]cette métaphysique ne peut intégrer les incertitudes du réel, cœur de la modernité.. En 1966, Foucault et Blanchot inventent le concept de « pensée du dehors » en référence à Plotin et au neutre de Barthes.  Figure contemporaine du  nihilisme ou processus ultime de dissolution et de désintégration, en ce lieu sans sujet où s’épuise le sens, le   nihilisme est cette maladie de l’esprit et de la culture. Il est compris, de nos jours comme une déconstruction des fondements et des supports qui soutenaient la connaissance.

Foucault suggère que cette pensée qui ne vient ni du sujet, ni de la science pourrait être née avec la pensée mystique négative. Il s’agit bien de penser hors de soi pour se retrouver finalement, s’envelopper et se recueillir dans l’intériorité éblouissante d’une pensée qui est de plein droit , être, parole et discours, même si elle est intellectuellement au-delà de tout langage, silence, au-delà de tout être, néant.

Dans la pensée classique orale (métaphysique de Plotin[10]) la première et la deuxième personne du singulier sont en face l’une de l’autre pour se parler, la troisième personne, ni je et ni tu n’étant présents, prend la place de l’impersonnel « on ». Ce « on » est le neutre des personnes, soit évènement, soit en personne, phénomène naturel, sans sujet déterminé.

 Ce sujet absent demeure une force religieuse (force de la présence divine absente). Pour Blanchot[11], plus que l’impersonnel, le   neutre a permis de donner naissance à ce qui n’est pas là. Le neutre au singulier nomme quelque chose qui échappe à la nomination car il nomme la chose indéterminée, cette négation de la chose supporte le neutre et l’impersonnel. En supprimant le privilège de la parole, Derrida déconstruit les métaphysiques occidentales car toutes étaient construites sur la détermination du sens de l’être comme présence. Et en déconstruisant la parole comme réalité, il déconstruit la base ultime du savoir occidental.

– La disparition du sujet :

Selon Derrida, l’idée de présence comprend habituellement la référence à un sujet dont la présence est implicite. Or, la présence implique des sources d’opposition et de dualité, renvoyant à l’opposition présence/absence. C’est le dépassement de ces oppositions qui est recherché ; il s’agit de dépasser toutes les oppositions rigides (parole/écriture, masculin/féminin, nature/culture). 

En vérité, chaque conception garde une trace de la catégorie opposée, cette DIFFERANCE (Derrida) va enraciner les couples de concepts selon les axes de diachronie et de synchronie, leur permettant une flexibilité (axes du temps et de création). La disparition du sujet s’explique par un au-delà du sujet qu’on nomme l’impersonnel. L’être du langage n’apparaît pour lui-même que dans la présence des couples d’opposition. 

Une pensée qui se tient hors de toute subjectivité pour en faire agir comme de l’extérieur les limites, en énoncer la fin, en faire comme toujours de l’extérieur la dispersion et n’en recueillir que l’inévitable absence, au bord de toute positivité.

Pour Foucault, l’effacement du sujet se donne comme un préalable à l’expérience du neutre, expérience de ce qui n’est pas vu ou bien qui est toujours oublié. Que signifie cet effacement sinon une expérience autre, forte pour celui qui parle lorsqu’il ne peut plus se donner le rôle d’un sujet.

Les expériences du neutre sont celles dont aucun moi ne peut se dire le sujet (impossibilité de dire : « je meurs »), ce neutre signifie pluriel.

– Traiter la béance :

Cette disparition du sujet dévoile une béance qui longtemps nous est demeurée invisible. Il a fallu une détermination négative pour supposer une faille où peut apparaître l’être du langage. Cette béance est à l’œuvre dans le savoir contemporain (Derrida) : métaphysique, religieux, culturel ou scientifique.

Produit d’une « déconstruction » (Derrida), la métaphysique s’étant forgée au prix d’un effacement de l’écriture au profit de la parole et de la voix. Il fallait réhabiliter l’écriture dans un dépassement du couple écriture/parole, pour l’avènement d’une archi-écriture, c’est-à-dire d’un mouvement d’une différence productrice des différences (les signes linguistiques étant repérés les uns par rapport aux autres). 

3 – Le genre devient Neutre, French theory et postmodernisme (Judith Butler)

– Reconfigurations en cours des études de genre, transformations saillantes impliquant le corps, la sexualité et les rapports sociaux[12].

Depuis les années 1970, les études ont fixé leurs lunettes sur le monde social, elles portent surtout sur la domination masculine, idée centrale de l’appropriation par les hommes (maris et pères) du travail productif et reproductif des femmes.  

Une première période de 1980-1990 voit les théories féministes se développer dans des approches novatrices sur les stratégies corporelles d’émancipation des normes de genre[13]. Les années 2000-2010 sont l’occasion de voir l’éclosion de domaines de recherches caractérisés par la rencontre entre théories féministes du corps et la philosophie phénoménologique, c’est l’emprise des rapports de genre qui prennent le premier pas. La démarche phénoménologique qui se veut discipline scientifique permet d’appréhender la réalité telle qu’elle se donne à travers les phénomènes.[14]Les résistances sur l’incorporation des phénomènes de genre dans les pistes de réflexions mettent en avant les idées de savoirs et de pouvoirs, faisant de l’œuvre de Michel Foucault (1975-1976) un terrain de références. Mais les enjeux de genre dans le processus de gouvernement des corps et des subjectivations finissent par créer un courant différent.

Mettant à jour l’angle mort des sciences sociales, les apprentissages contribuent à produire des corps dont l’ensemble est perçu comme donné, issu d’un rapport entre génétique et environnement. Cela rend problématique l’idée même d’une frontière entre un socle de différences dite « naturelle ».

Le genre s’appuie sur la distinction mâle/femelle en tant que construction socio-historique de ces différences. Les années 1990-2000 voient se multiplier les enquêtes sur le dimorphisme sexuel en tant que fait social. Les personnes sont caractérisées par rapport à l’objet de leur désir, nommée orientation sexuelle. Les pratiques sexuelles intègrent celles des groupes de personnes gais, lesbiennes et queer.

Il faut attendre l’épisode du SIDA  (1994-1995) pour que la France s’intéressent aux enjeux des rapports sociaux et des rapports de genre dans l’analyse de la sexualité. En 1999, l’unité de recherches GENRE est créée à l’INED[15] puis en 2003 , celle sur la théorie « queer ». Ce qu’il faut retenir c’est l’articulation des rapports de genre avec les autres rapports sociaux. Cette approche multidimensionnelle aboutit au triptyque : genre/race/classe. 

– Théorie du Neutre et théorie du genre :

Le genre est devenu nécessaire à la problématisation de trois binômes conceptuels dans  

laquelle il s’inscrit comme notion principale :

-genre/sexe (bi – catégorisation)

-genre/sexualité (hétéro/Homo)

-sexe/genre grammatical

L’expression « langage neutre » du genre est une expression générique couvrant l’usage d’un langage non-sexiste, inclusif ou équitable. L’emploi d’un langage neutre du point de vue du genre vise à éviter les formulations susceptibles d’être interprétées comme porteuses de préjugés, discriminatoires ou dégradantes en laissant entendre qu’un sexe ou un genre social représente la norme.

– Et au final : cet ordre qui avait engagé l’humanité dans un vaste système social régi par les lois de la parenté, de la différence sexuelle et de l’interdit de l’inceste était donc porteur en son sein d’un point de fuite, d’une marque d’hétérogénéité[16] qui n’a rien de contingent, le neutre.

Degré zéro est ce qui introduit au cœur de l’ordre symbolique un élément qui ne cesse de le prendre en défaut tout en participant à sa perpétuation, le neutre du travesti, du sujet masochiste, du sujet-autre relève de ce degré zéro – là. Le neutre serait la ruse de l’ordre symbolique. 

Je, avec d’autres, préfère voir dans ce degré zéro, un instrument extraordinaire de basculement de la structure traditionnelle qui faisait de la langue un ordre figé et intouchable, basculement dans lequel le français inclusif trouve une popularité croissante. Le développement et la créativité d’un locutorat[17] sensibles aux questions d’égalité et d’identité n’hésite pas à réfléchir sur sa langue et à créer de nouvelles formes.

 Ne nous trompons pas, nous sommes, notamment avec les jeunes générations, dans une ère de construction où les sujets genrés/intersectionnels et racisés ont repris une place de sujets. Et nous, les psychanalystes, nous n’avons rien à faire avec ceux qui pensent que la déconstruction de la métaphysique occidentale est maintenant inéluctable dans ces conséquences notamment celles de la perversion . 

 Nous devons prendre le train des nouvelles constructions de la langue pour y écouter les sujets d’aujourd’hui…


[1] Androcentrique : qui se place du côté de l’homme, qui a pour référentiel la pensée masculine, donc dans la dissimulation des problèmes basés sur l’asymétrie des sexes dans une universalité trompeuse

[2] Binaire : tous ceux qui, dans leur identité de genre ne se sentent ni tout à fait homme, ni tout à fait femme ou homme né dans un corps de femme ou inversement.

[3] Voir  SITE Alphreratz

[4] idem

[5] Michel Lucy : « Relation entre genre grammatical et dénomination de la personne en langue française » thèse 2016, Université de Bourgogne

[6] Séminaires au collège de France  (1977-1978)

[7] Perrin Claude Stéphane : R. Barthes et le sens, 2014, site internet au nom de l’auteur

[8] Russ Jacqueline : La marche des idées contemporaines, panorama de la modernité » Seuil 

[9] Balandier Georges : « Le désordre. », fayard

[10] Plotin et l’expérience de l’illimité.

[11] Charles-Saget Annick : Au-delà du sujet l’impersonnel ? La théologie négative de Plotin et le neutre de Blanchot, Archives de philosophie 2013/3, tome 76

[12] Rennes Juliette : Encyclopédie critique du genre sous la direction de Juliette Rennes, La découverte Mars 2021 

[13] Butler Judith : Trouble dans le genre, le féminisme et la subversion de l’identité, La découverte/poche, Paris 2005-2006

[14] Husserl E.

[15] INED : institut national des études démographiques

[16] Marty, ibid

[17] IDEM

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