Jean-Marie Forget: » Derrière la haine, le défaut de recours à la parole… » Paris 25/05/2019.
Jean-Marie Forget
Derrière la haine, le défaut de recours à la parole….
Je vous propose de considérer ensemble le thème de réflexion sur la haine comme celle-ci comme le masque imaginaire, et l’affect qui habille la violence, ou l’agressivité ; et comme une marque intime d’affect par laquelle le sujet parait en défaut des conditions nécessaires à la mise en jeu de sa subjectivité. De ce fait, on peut sans doute identifier des situations structurelles différentes qui président à l’émergence d’un tel affect.
- Une restriction de jouissance liée à une perte radicale.
Bien entendu, on pourrait se référer à ce que la haine surgit comme affect quand il n’y a pas d’espace tiers, de tiers symbolique dans mon rapport à l’autre. La violence, l’agressivité, la haine sont les marques de l’emprisonnement imaginaire où je suis confiné dans le rapport à l’autre qui est mon proche.
Plus précisément on pourrait souligner que ce qui fait défaut alors est la référence pour celui qui en prise avec un tel affect de la perte singulière et intime qui est nécessaire pour réaliser, pour tenir compte de ce que l’autre n’est pas comme je l’imagine. C’est la référence à une perte logique, à un deuil minime pour tenir compte de cette différence et pour désamorcer la charge imaginaire que je plaque sur l’autre. Ce désamorçage se joue en deux temps. Prendre acte de cette perte logique et ne pas supposer que l’autre jouirait de cette perte à laquelle je consens.
Cette référence à une perte logique intime correspond à ce qui se joue pour chacun dans un travail de deuil et à l’appui que chacun peut prendre dans l’inscription intime de son fantasme singulier. C’est-à-dire de la manière dont il a pu prendre en compte la perte qui est celle de la structure langagière dans laquelle il baigne dans son enfance. C’est la perte centrale de la structure langagière de l’Autre dont le sujet est dépendant à laquelle il se confronte dans les différents champs pulsionnels, autour de laquelle il tourne et qu’il saisit dans les ratages successifs qu’il expérimente dans son rapport à cet Autre langagier.
C’est donc l’appui sur l’inscription en lui d’une perte radicale que le sujet peut chercher pour assumer sa place singulière dans son rapport à l’autre.
Structurellement cette prise en compte correspond à un temps d’épreuve pour l’enfant, et c’est cette même épreuve qui est réitérée dans tout travail de deuil. Car le sujet se trouve exclu d’un rapport à l’autre qui lui assurerait une complétude. Cette exigence interne pour chacun peut donc générer une révolte, une violence, une haine à l’égard de celui ou des conditions qui exige ainsi du sujet ; dans une confusion entre le lien à l’autre et les exigences symboliques de structure.
J’avais ainsi rencontré un jeune homme qui, s’engageant dans un lien amoureux avec une jeune femme qui répondait à ses attentes, s’est trouvé confronté à sa solitude d’homme et de sujet. Eprouvé par cette exigence inattendue, il s’est emprisonné dans une démarche de revendication, reprochant à cette femme de ne pas s’occuper suffisamment de lui, comme si elle allait prendre en charge ses initiatives d’homme pour lui ménager une place de semblant. Il était emprisonné à son insu dans des revendications passionnées, haineuses qui illustraient qu’un tel affect, dans un retournement de l’amour en son contraire, comme S. Freud l’a mentionnait comme un des destins des pulsions[1], qui masquait le défaut d’assise subjective d’une perte de parle-être, de ce jeune homme.
Nous avons là une configuration de haine dans un champ de la parole, dans un champ névrotique pourrions-nous dire. L’enjeu pulsionnel et cette résolution en son inverse souligne que le sujet se trouve alors en défaut pour compter sur l’inscription indéfini d’un fantasme, et reste tributaire d’une absence de bouclage d’une pulsion ; ce qui le laisse tributaire de la quête de reconnaissance de l’autre, dans le second temps de la pulsion, le sujet érotisant cette quête, dans une des-intrication pulsionnelle, comme le soulignait S. Freud à propos de la névrose obsessionnelle dans « Inhibition, symptôme et angoisse »[2].
2 – L’absence de recours à la parole.
Une particularité que nous pouvons identifier actuellement dans la clinique, et particulièrement dans la clinique d’enfants correspond plutôt à des manifestations qui sont suscitées par un défaut de recours à la parole, qui génère des agirs, qui peuvent se trouver chargés de haine. C’est-à-dire que ce n’est plus une haine qui correspondrait à reprocher à l’autre les exigences symboliques considérées comme un dommage subi, c’est une haine qui correspond à un désistement de l’autre comme instance, c’est une haine de désarroi ou de désespoir du fait qu’il n’y ait pas de répondant chez l’autre. C’est une configuration qu’on peut rencontrer en clinique, mais qu’on peut aussi identifier dans la vie sociale.
- Un enfant maltraitant.
Une adolescente m’est amenée par ses parents parce qu’elle se montre violente depuis quelque temps envers son jeune frère. Elle est agressive verbalement mais aussi physiquement. La gravité des faits tient à la fois à ce que cette situation s’est installée depuis quelques mois à l’insu des parents, mais aussi au fait que le petit frère a pris acte du peu d’intérêt que ses parents portaient à ces manifestations et à ses appels à l’aide au point d’écrire au commissaire de police de son quartier pour se faire entendre. Sa plainte a abouti puisqu’outre la convocation des parents au commissariat, ils sont incités à venir consulter.
D’un point de vue conjoncturel il ressort de quelques entretiens communs avec les parents que l’ainée de la famille se « lâche » sur son frère sans les restrictions qui seraient liées à un frein d’autorité ni d’attention de la part des parents, du père notamment ; le père est lui-même l’objet de violences de la part de ses frères et sœurs, de sa sœur cadette notamment du fait d’avoir bénéficié dans la famille d’un traitement de faveur dans les dons et les héritages dont il a profité. Ses biens qui sont sources de jalousies de la part des proches le paralysent dans une position où il est chargé des lettres de l’objet à son insu. Voici ce qu’il en est de sa psychopathologie brossée à grands traits.
Il reste que sa position en regard de ses enfants est une position de désistement ; sa fille suscite par ses violences une autorité mise en acte ; elle suscite une instance symbolique, une instance symbolique marquée d’une décomplétude langagière, qui lui permettrait de boucler ses élans agressifs et ses décharges pulsionnelles autour du vide d’un inter-dit ; et c’est cette instance symbolique que le petit frère suscite en faisant appel à la police ; alors que cette fille rencontre là où elle quête un inter-dit une jouissance de l’homme qui est son père et qui est condamné à une mutité du fait de sa jouissance. La haine de la sœur et sa violence sont à situer en regard du désistement symbolique du père.
On pourrait multiplier les situations cliniques analogues qui se répètent avec fréquence dans tous les milieux, restant souvent limités à l’intimité familiale, et qui ne doivent pas nous méprendre ; elles surgissent dans des constellations familiales différentes ; les rivalités violentes qui se révèlent ainsi entre des frères et sœurs, entres des frères ou entre des sœurs, quand elles passent un certain niveau de violence qui alerte des parents témoignent avant tout d’une défaillance de la singularité de la place qui peut être reconnue à l’un ou à l’autre dans la configuration familiale. C’est donc moins à une attention qui porterait sur le lien horizontal de la fratrie, qu’il s’agit de nous intéresser, qu’au lien vertical par lequel les parents assignent à l’enfant une place définie à même d’être chargée des marques de sa différence radicale et de son altérité.
C’est l’assurance d’une différence radicale reconnue qui permet à chacun du supporter l’autre qui nous est familier et tout autant différent. Et l’assignation de la différence tient à l’acte d’affirmation qui vient de l’initiative des parents, à la structure du discours qui concerne l’enfant, et dont les paramètres peuvent se rapporter à la charge névrotique qui est la leur, mais qui peut être aussi dans le monde contemporain – et c’est peut être ce qui fait la fréquence que nous constatons actuellement de telles manifestations – les effets de l’inconséquence de leur discours infiltré par ce que J. Lacan définissait comme le discours capitaliste[3]. Un exemple caricatural d’une telle incidence névrotique à même de générer une rivalité permanente entre deux sœurs a pu être de les nommer par des prénoms constitués des mêmes lettres, en sortes d’anagrammes : Emeri et Remi.
b – Désarrois, désespoirs.
Or ce qui m’a semblé important à identifier dans les entretiens avec ces jeunes, et avec leurs parents, c’est que surgit de manière inopinée le désarroi, voire le désespoir des jeunes. C’est que surgit le désespoir de ne pas être confrontés dans les propos des proches à un discours structuré, à un discours qui témoigne d’une restriction de jouissance qui est inhérente au poids pour chacun d’être un être de parole. Ce n’est pas que les proches ne soient pas attentifs et disponibles à l’égard de leurs enfants ; bien au contraire, ils se révèlent prêt à tout, ou à beaucoup pour eux ; dans un rapport d’amour et de don ; dans un rapport qui attend des enfants une reconnaissance d’amour et de dette en retour.
Ce qui suscite un rapport de parité La parité elle surgit de toutes parts ; quand les parents font siens et sont éprouvés par les enjeux de leurs enfants, notamment en ce qui concerne l’école, au point qu’il est courant qu’un parent fasse régulièrement le travail de son enfant, à sa place, d’une manière ou d’une autre ; que lors diners familiaux les parents soient surpris que leurs jeunes enfants tiennent la conversation avec leurs propres amis plutôt que de jouer avec les enfants de leur âge ; que lors des voyages de vacances partagées ce n’est pas dans une découverte dont les parents seraient les moteurs, mais plus dans un partage de collectif groupal que se jouent les liens. Cette sorte de convivialité collective tranche avec l’émergence de moments de violence ou des manifestations de désarroi ou de désespoirs qui surgissent à l’insu de tous.
- Une logique familiale sans représentation de la perte.
Car ce qui fait défaut dans le discours familial est la disparité de places entre les adultes et les enfants. A quoi cela tient-il, au-delà de l’exemple singulier précédent qui pourrait sembler se réduire à une problématique familiale névrotique ? A ce que le lien homme/femme du couple de parents, à ce que ce lien difficile à tenir puisque homme et femme n’ont pas le même objet, ce qui conduit à des crises, à des ajustements répétés, à ce que J. Lacan désignait comme le « non-rapport sexuel »[4], tout ceci semble éludé au profit d’un accord entre les partenaires qui serait un accord de consommation. Homme et femme sont partenaires de la même consommation ; ce qu’ils visent ensemble c’est un objet de jouissance positivé, un objet qui puisse être partagé dans une jouissance commune. Ceci du fait de l’incidence du discours capitaliste qui prône une garantie de jouissance dans une économie de consommation ; incitation incessante d’un objet qui précède toute demande pour susciter une jouissance qui n’a pas eu le temps de se chercher ; incitation incessante qui désamorce l’évidement de l’objet du désir qui entretient les successions de satisfactions, de déceptions et de relance du désir ; puisque la consommation de l’objet est sitôt absorbée par l’incitation à une autre consommation, sans temps d’arrêt.
Les conséquences de ce partage de consommation généré entre les membres d’un couple entretiennent une entente qui laisse de côté la disparité des places et des coordonnées des positions d’homme et de femme. Le rapport en devient un rapport entre deux êtres identiques dans leur quête. Cette économie de couple entre deux êtres constitués à l’identique, centrés sur un même objet positivé de consommation les fait entrer dans une logique de groupe[5], comme S. Freud nous l’avait magistralement défini[6] ; mettre en commun un trait positivé, élude la différence entre les membres d’un groupe, les prive de leur conscience morale au bénéfice de l’idéal collectif, leur assure un narcissisme au dépend de leur subjectivité singulière et les engage dans un discours qui ne fait plus référence à la différence, à la perte, ni non plus au réel.
Cet exemple nous illustre les effets du discours capitaliste sur les liens du couple homme femme. Ils entrent dans cette logique avec leur refoulement individuel dans le cas le plus simple et ils se trouvent pris dans une solidarité partagée mais inscrits dans un déni transitoire. Un déni, c’est-à-dire que la castration n’y exerce plus son frein et que les propos ne constituent plus un discours au sens où le discours dans sa cohérence, dans sa consistance fait référence à une perte logique, comme l’a mis en évidence J. Lacan dans son travail sur la lettre volée[7]. Il s’agit alors de propos inconséquents, d’un pseudo-discours, où un sujet a des propos qui ne l’engagent en rien ; il peut dire strictement n’importe quoi, sans aucun engagement de sa part, ni de sa parole. L’exemple les violences de la fille ainée que je mentionnais précédemment illustre bien les effets de cette économie de positivation d’un objet de jouissance, et de la complicité entretenue par les parents dans cette jouissance ; ce n’est pas la seule positivation de l’objet qui entretient ce pseudo discours, c’est surtout que l’évidement de la place de l’objet du désir est désamorcé.
d – Les conséquences logiques.
Une des conséquences de ce type de propos c’est que s’il ne tient pas compte d’une perte, de la différence, ni du réel, il est dépourvu de représentation de la perte, de la différence comme du réel. Et quand la perte, la différence ou le réel ressurgissent, ils font crise, effraction, voire traumatisme. De ce fait l’enfant par la singularité de ses initiatives ne peut que susciter la réintroduction au sein du couple des parents qui sont installés dans ce type d’échanges, qu’une remis en cause de celui-ci. Pour peu que l’enfant soit encore un fruit du sexuel des parents, il présentifie ce que le pseudo discours exclue de ses représentations. Nous avons là un éclairage psychopathologique des manifestations actuelles des jeunes qui surprennent par leur organisation peu structurée, comme les agitations diverses quand elles ne sont pas secondaires à des tableaux cliniques avérés, et cataloguées comme hyperactivités, voire maintenant T.D.A.H. ; ou comme les tableaux d’enfants catalogués précoces ou surdoués, mis à part les enfants qui sont effectivement intellectuellement très agiles : ils en connaissent effectivement plus sur la différence qu’ils présentifient que le pseudo-discours qui leur fait face – ce sont eux qui sont particulièrement à l’aise pour faire la conversation avec les amis des parents, à parité ; ou les divers troubles du comportements qui ne sont bien souvent que des initiatives intempestives des jeunes pour frayer leur place dans des propos qui ne leur ménage pas de place. J’ai toujours comme exemple le coup de téléphone d’un père me demandant s’il doit sanctionner son fils, et si oui comment, puisque son fils vient de lui voler du haschisch…Témoignage de ce qu’un jeune doive en passer par une transgression et un vol pour susciter la position d’autorité symbolique d’un père.
Autrement, les enfants sont invités à partager l’économie de consommation dans une solidarité confortable, dans la parité que je mentionnais précédemment ; jusqu’au moment où ils se trouvent confrontés à une expérience de solitude, face à une épreuve, qu’elle soit du réel du fait d’un évènement imprévu, ou dans leur parcours scolaire, lâchés par cette solidarité de surface. Ils sont alors désemparés, sans outils symboliques pour tenir compte de l’inconnu qui surgit. Ce peut être le désarroi, voire le désespoir, et la violence à l’égard de ceux qui se désistent alors de l’appui qu’ils lui garantissaient jusqu’alors. Violence qui se déploie à l’égard d’être proches qu’ils sont habitués à traiter à parité, que ce soit les adultes, que ce soit leurs alter-égo supposés les trahir dans leur désistements. La haine offre alors un vêtement imaginaire au défaut d’appui symbolique qui ne permet pas au sujet de prendre acte de sa différence au prix d’une forme de solitude assumée, ni de la différence des autres.
e – Le travail psychanalytique.
Dans des situations cliniques que nous rencontrons, nous sommes amenés à tenter de réintroduire chez le jeune et ses proches la référence à l’appui d’un discours structuré pour lui-même et ses proches. Avant tout dans l’adresse rigoureuse que nous leur offrons, dans ce que la référence à la structure langagière de notre propre parole leur sert d’adresse et de gage d’une place qui peut leur permettre de consentir à une affirmation de leur propre discours. Je reçois un jour un jeune hors de lui, révolté, plein de haine à l’égard de son entourage, accompagné de sa mère. Il est sous le coup d’une rupture d’avec sa copine, il s’est alcoolisé le soir précédent, a fait de la casse dans sa chambre puis dans la rue : la police est intervenue, les pompiers aussi ; il s’est réfugié chez des amis où sa mère a retrouvé sa trace. Elle me l’amène le lendemain. Il ne veut pas qu’elle participe à l’entretien, veut me voir seul ; il se lâche alors, me fait part de sa haine à l’égard de son entourage, de ses parents, de ses enseignants, de ses camarades de classe, etc… il n’arrête pas de parler ; je grogne de tous en temps, j’opine du bonnet pour manifester ma présence…Puis j’arrive à introduire quelques mots pendant qu’il reprend sa respiration. Je lui propose que nous puissions en reparler le lendemain. Il s’arrête, fait le tour de mon bureau par son regard ; puis me dit « peut-être vous pouvez m’aider ; j’ai une interro en fin de semaine que je n’ai pas pu travailler ; c’est sur cinq psychanalyses de Freud ; je n’ai pas eu le temps d’acheter le livre ; vous pouvez me le prêter ? »… c’est ainsi qu’on commencé nos entretiens. Le désarroi de ce jeune tenait au défaut d’une adresse symbolique, ce qu’il cherchait était une présence réelle qui assume son propre rapport à l’impossible, la perte initiale du franchissement de la parole pour pouvoir compte sur le propre élan de sa parole et faire le brouillon de son désir.
3 – La haine et le social.
Nous pouvons suivre le fil qui se dégage de ces manifestations cliniques pour y repérer que la haine, la violence, l’agressivité que se déploient, correspondent à un désistement du monde adulte pris dans ce pseudo discours qui est le discours capitaliste. C’est une clinique non plus seulement de l’angoisse, mais du désarroi et du désespoir. C’est ce vécu qui précipite le sujet, qui ne trouve pas dans le discours l’évidement où manager sa place pour se faire entendre sa parole, à chercher cette place dans les différents champs pulsionnels soit scopique dans les actings-out, soit dans le réel dans les passages à l’acte.
Ce vécu intime du sujet est un vécu de déchéance. Comme exemple je vous propose quelques lignes très explicites de la déchéance et des rencontres – problématiques parfois – qui permettent à un sujet de saisir l’intuition d’une forme de valeur personnelle. Il s’agit d’un roman d’un marocain Mahi Binebine, « Les étoiles de Sidi Moumen », qui retrace la vie d’un jeune dans un bidonville de Casablanca et sa rencontre avec des djiadistes :
« L’émir et ses compagnons étaient des gens simples. Ils nous faisaient l’honneur de venir chez nous, nous comblant de lumière te de paix…..Et c’était comme une victoire sur la médiocrité de nos petites vies. Nous buvions ses paroles car nous les comprenions. Il était parvenu à nous rendre notre fierté avec des mots simples, des mots ailés qui nous transportaient aussi loin que le pouvait notre imagination. Nous n’étions plus des parasites, des rebuts d’humanité, des moins que rien. Nous étions propres et dignes et nos aspirations trouvaient résonnance dans des esprits sains »[8].
Ce sont des lignes simples qui illustrent ce que je vous propose précédemment concernant le vécu intime de jeunes privés de répondant et leur avidité à une adresse qui puisse leur assurer une forme de reconnaissance ; bien entendu la rencontre qui leur offre l’intuition de leur propre valeur se fait souvent alors sans grand discernement de la consistance de l’interlocuteur.
Quand un sujet ne trouve pas dans le symbolique la décomplétude langagière qui puisse lui permettre d’inscrire dans un fantasme intime qui lui serve de boussole dans sa vie, il est dans la quête d’un telle décomplétude dans les différents champs pulsionnels. Des propos qu’avait relevés Gilles Kepel dans un livre de ces dernières années[9]le manifeste bien.
Outre le désespoir qui se développe dans les messages tous azimuts, « il n’y a rien dans les cœurs, ….par derrière il n’y a rien… »,Gilles Keppel note une formulation qui l’interroge dans les propos de déclarations de djihadistes : « désavoue-toi », « désavouez-vous », « je me désavoue ». Il souligne que cette formulation est inhabituelle en français, puisque désavouer, le désaveu appellent un complément d’objet, comme le confirme le dictionnaire de A. Rey[10]. Il peut s’agir du refus d’hommage à un seigneur, du refus de reconnaitre pour vrai un engagement antérieur, le refus de reconnaitre le mandat accordé à un autre, etc. En tout état de cause le désaveu porte sur un objet, alors que les formules se désavouer, je me désavoueévoquent une forme réflexive du verbe. Il ne s’agit pas d’une forme réflexive car le meest un complément d’objet interne, que l’on retrouve dans les formules vivre sa vie,suivre son chemin. La formulation ne se boucle pas comme une forme réflexive, mais elle est plutôt une modalité pour un sujet de tenter de reprendre à son compte le désaveu dont il est l’objet on me désavoue, restant dans la position où il est l’objet d’un désaveu. Il s’agit là de la révolte d’un sujet contre son vécu d’être rejeté, désavoué[11].
Nous pouvons donc repérer dans ces propos, à la fois le recours au champ langagier, au champ pulsionnel. Car cette formulation témoigne d’une impossibilité redoublée : Le sujet en quête d’adresse prend acte, dans l’ébauche même de cette quête, de l’impossibilité qu’elle puisse aboutir. C’est à ce titre que récemment je faisais aussi référence dans un travail clinique avec une enfant agitée d’un appel à l’autre comme structure langagière par un élan pulsionnel, en agir ; cette petite fille en venait à lécher l’oreille de son père, dans une quête, par la pulsion d’invocation et par sa bouche vers l’oreille du père, de l’interdit qu’elle attendait de sa bouche à lui ; ceci sous forme d’une « voix sourde », comme prise en compte de son propre chef d’une absence de répondant potentiel à sa pulsion d’invocation.
Le sujet se trouve désespéré dans sa singularité. Le vécu intérieur du désespéré l’amène à se considérer comme un déchet : il s’agrippe alors à tout ce qui correspond à une sorte de relief – à ce qui fait « slogan » – dans le discours inconséquent, dans le pseudo-discours du groupe social. Il s’accroche aux slogans de ce discours, aux mots fétichisés de ce pseudo-discours qui font bouchon là où un discours structuré est articulé par des marques de manques, par des dé complétudes. On peut employer à propos de ces mots qui ont valeur de slogans, le terme de fétiche car ils sont des signes qui à la fois obturent un manque et qui, du fait même de leur présence, révèlent ce manque. Il s’agit de signes qu’il faut se garder de considérer comme des équivalents d’idéal, même s’ils en ont le masque parce qu’ils sont fédérateurs pour le groupe. Il s’agit de traits positivés, au même titre que le simple trait de la moustache d’Adolf Hitler. Ainsi, comme le relève Gilles Kepel[12], le partirdes djihadistes, leur quête d’une vraie famille: sa varie famille est là-bas, au milieu des musulmans.., le chez nousde Coulibaly désignant un pays où il n’est jamais allé.
On pourrait identifier l’agrippement d’un sujet désespéré à ce type de trait positivé comme une forme de suppléance, ou comme une sorte d’étayage. L’attachement d’un sujet désespéré à un tel trait a incontestablement la valeur d’une véritable rencontre, puisque ce signe exerce à l’égard du pseudo discours, du discours inconséquent, le même effet d’obstruction et d’assurance apparente que celle que le sujet recherche pour lui-même. Avec l’aveuglement qui en résulte.
4 – Conclusion.
L’enseignement que nous pouvons tirer de ces manifestations cliniques de haine est l’exigence éthique pour chacun de tenir une place qui rende compte de la fiabilité d’une parole en ce que la perte fondamentale du parle-être est la modalité pour chacun de prendre acte d’un impossible. Les modalités de mises en jeu de cette position éthique dans la vie sociale sont plus difficiles à identifier que dans le travail clinique individuel ou institutionnel.
[1]Freud S., « Pulsions et destins des pulsions », in Métapsychologie, Gallimard, Paris, coll. Idées, 1977, p.11-44.
[2]Freud S., « Inhibition, symptôme et angoisse », P.U.F., Paris, ……….
[3]Lacan J., « Télévision », in Autresécrits, Le Seuil, Paris, 2001, p.509-546.
[4]Lacan J., « Encore », Le Seuil, Paris, 1975.
[5]Forget J.., « L’enfant problème, enfant de qui ? », in Bulletin de l’Association Lacanienne Internationalen°115-116 novembre 2005-janvier 2016, Paris, p. 15-20.
[6]Freud S, « Psychologie collective et analyse du Moi », in Essais de psychanalyse, PBP, Paris, 1993, p.117-217.
[7]Lacan J., « Le séminaire sur la lettre volée », in Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 11-64.
[8]Binebine M., « Les étoiles de Sidi Moumen », Flammarion, Paris, 2010, 154 p.
[9]Kepel G., « Terreur dans l’hexagone », Gallimard, Paris, 2015, 330 p., mais notamment p. 164 et p.271.
[10]Rey A., « Le Robert, dictionnaire historique de la langue française », Paris, 1992, 2383 p.
[11]Czermak M., « Recherches actuelles sur les psychoses », in Journal Français de Psychiatrie, Paris, n° 35, p. 4-9..
[12]Keppel G., « Terreur dans l’hexagone », déjà cité.

