« Ne rien vouloir savoir du dit : responsabilité du sujet. Ne rien vouloir savoir de l’écrit : responsabilité de l’auteur » Séminaire III-R. Levy Paris

SEMINAIRE III- 2020-2021

Robert Lévy

Séminaire sur le thème de l’année : ” Aux prises avec le réel de la mort : la passion de l’ignorance”.

« Ne rien vouloir savoir du dit : responsabilité du sujet. Ne rien vouloir savoir de l’écrit : responsabilité de l’auteur »

Tout d’abord mes remerciements vont à Radjou qui m’a donné la matière à penser ce titre en me rappelant une vieille discussion que nous avions eue il y a quelques temps à propos de savoir si on pouvait continuer à se servir de l’œuvre d’auteurs qui ont été notoirement connus pour être des nazis ou autres tortionnaires. Mais cette question dépasse de loin cet exemple et peut sans doute être appliquée à d’autres types d’œuvre ; ce que je vais essayer de développer ce soir.

Mais au fond le titre aurait pu être le suivant comme les indications que Lacan donne dès le début de  L’Etourdit des indications sur la relation du dire et du dit, avec sa formule : « Qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend ». Cet acte, le dit, quel qu’il soit, et jusqu’à la proposition universelle, dépend de cette possibilité, l’existence du dire.

C’est une question qui recouvre un champ assez vaste du dit et de l’écrit qui ne se résume pas seulement avec cette approche du sujet de l’énoncé et celui de l’énonciation car comme Lacan le précise encore dans cette formule du séminaire « Ou pire »: « Ce qui est dit n’est pas ailleurs que dans ce qui s’entend. C’est ça, la parole. Le dire, c’est un autre truc, c’est un autre plan, c’est le discours »[1]

En effet le sujet du dit est celui qui disparaît entre deux signifiants qui le représentent pour lequel la question de sa responsabilité ne peut s’entendre que dans le mi-dit ; en effet on ne sait pas ce qu’on dit lorsqu’on parle mais y a-t-il alors une dimension de responsabilité?
Je le crois évidemment car ce qui se dit passe la barre du conscient et c’est souvent notre inconscient qui se manifeste à travers ce que nous ne voulons rien savoir, conférer pour entendre cela « la Psychopathologie de la vie quotidienne » ouvrage dans lequel Freud rend compte point par point de cela à savoir de la  responsabilité du sujet en tant qu’il est inconscient .

Dans cet ouvrage il établit les manifestations de la responsabilité du sujet à travers les formations de l’inconscient que sont entre autres les lapsus, actes manqués, mots d’esprit et autres rêves au cours desquels on peut dire que le sujet s’exprime en toute responsabilité inconsciente là où son expression consciente le garantit d’ un: « Ne rien vouloir savoir » …Ou, en d’autres termes comment considérer l’oubli en toute responsabilité du sujet qui s’y adonne ..

Toute autre est la responsabilité de l’auteur qui commence par s’interroger, elle, à partir de la question « qu’est-ce qu’un auteur ».

Question que Lacan va développer de façon magistrale à partir de la conférence de Michel Foucault[2] dont les éléments principaux qui figurent dans son introduction sont les suivants:

Michel Foucault dit ceci :

« Qu’importe qui parle ? » En cette indifférence s’affirme le principe éthique, le plus fondamental peut-être, de l’écriture contemporaine. L’effacement de l’auteur est devenu, pour la critique, un thème désormais quotidien. Mais l’essentiel n’est pas de constater une fois de plus sa disparition ; il faut repérer, comme lieu vide – à la fois indifférent et contraignant -, les emplacements où s’exerce sa fonction.

1° Le nom d’auteur : impossibilité de le traiter comme une description définie ; mais impossibilité également de le traiter comme un nom propre ordinaire.

2° Le rapport d’appropriation : l’auteur n’est exactement ni le propriétaire, ni le responsable de ses textes ; il n’en est ni le producteur, ni l’inventeur. Quelle est la nature du speech act qui permet de dire qu’il y a oeuvre ?

3° Le rapport d’attribution. L’auteur est sans doute celui auquel on peut attribuer ce qui a été dit ou écrit. Mais l’attribution – même lorsqu’il s’agit d’un auteur connu – est le résultat d’opérations critiques complexes et rarement justifiées. Les incertitudes de l’opus.

4° La position de l’auteur. Position de l’auteur dans le livre (usage des embrayeurs ; fonctions des préfaces ; simulacres du scripteur, du récitant, du confident, du mémorialiste). Position de l’auteur dans les différents types de discours (dans le discours philosophique, par exemple). Position de l’auteur dans un champ discursif (qu’est-ce que le fondateur d’une discipline ? Que peut signifier le « retour à… » comme moment décisif dans la transformation d’un champ de discours ?).

Ce n’est pas un hasard bien sûr si Lacan produit au même moment la théorie des quatre discours dans le séminaire ‘L’envers de la psychanalyse ‘ en 1969 -70 et surtout la question du discours comme lien social …

Cette conférence d’introduction de Michel Foucault au collège de France justifiera pour Lacan rien moins que son ‘retour à’ Freud qu’il emprunte directement à la conférence de Foucault et qu’il opère depuis 1951 et pose comme fondamental la dimension de l’effacement du nom d’auteur comme preuve de ce qui peut faire discursivité .

Dès lors , un auteur est celui qui prend la responsabilité de son effacement pour autant qu’il est donc producteur de discursivité . Mais aussi, et ce sera une difficulté pour nous ce soir dans ce que Foucault appelle appropriation puisque :

« L’auteur n’est exactement ni le propriétaire ni le responsable de ses textes ; il n’en est ni le producteur ni l’inventeur ».

En effet[3] comme l’indique Foucault : « Le nom d’auteur n’est pas situé dans l’état civil des hommes, il n’est pas non plus situé dans la fiction de l’œuvre, il est situé dans la rupture qui instaure un certain groupe de discours et son mode d’être singulier »[4]. Foucault démontre que certains auteurs sont, à côté de leurs caractéristiques restrictives qu’ils partagent avec les autres, à l’origine d’une prolifération de discours. Ceux-ci sont – comme Foucault les nomme- des ‘fondateurs de discursivité’, exemples-types : Freud et Marx. Ils sont à l’origine d’une prolifération de discours parce qu’ils ont produit « la possibilité et la règle de formation d’autres textes » (p. 832), si bien qu’il est possible depuis lors de formuler un certain nombre de différences par rapport aux écrits des fondateurs de discursivité sans quitter l’ensemble de discours instauré.

Ainsi les « fondateurs de discursivité échapperaient à  leur responsabilité d’auteur puisque leur nom d’auteur échappe au nom propre » …

Ce qui n’est pas valable pour tout auteur puisque Foucault définit des catégories d’œuvre et par conséquent d’auteurs …

 

Cette nouvelle catégorie doit être délimitée par rapport aux auteurs littéraires influents et aux fondateurs d’une science. La différence avec les auteurs littéraires influents est la suivante : les œuvres influencées ne contiennent que des ressemblances et des analogies, tandis que les œuvres « causées » par Freud ou Marx, font usage de leurs bases théoriques (entre autres).

Les fondateurs d’une science, se caractérisent par contre par le fait que leurs écrits s’intègrent dans la voie progressiste du discours scientifique : la valeur de ces écrits est jugée selon les normes et la logique du discours ‘scientifique’, tandis que les produits du discours instaurés par un ‘fondateur de discursivité’ se réfèrent aux normes et à la logique de l’œuvre de ce fondateur.

Je voudrais donc encore souligner que Lacan présent lors de cette conférence pose la question suivante à propos justement de la responsabilité du sujet qu’il décale un peu par rapport à la thèse de Foucault ; il dit ceci  :

« Je voudrais faire remarquer que structuralisme ou pas il n’est nulle par question ,dans le champ vaguement déterminé par cette étiquette , de la négation du sujet,  il s’agit de la dépendance du sujet , ce qui est extrêmement différent ; et tout particulièrement , au niveau du retour à Freud , de la dépendance du sujet par rapport à quelque chose de vraiment élémentaire , et que nous avons isolé sous le terme de signifiant . »[5]

Lacan réintroduit donc la responsabilité de l’Auteur avec celle de la notion de dépendance du sujet au signifiant

Pour autant ces questions rebondissent déjà sur des éléments cliniques évidents ; à savoir par exemple :

Dans les cas d’abus en tout genre, de femmes battues ou encore de traumatismes au sens large : où se situe la responsabilité du sujet ?

C’est une question vraiment fondamentale car le discours courant attribue au sujet le statut de victime. Ce qui est, après tout une façon de situer le sujet dans le discours juridique .

Pour autant, le discours analytique n’a pas à se caler sur celui du juridique; peut-il pour autant s’en détacher totalement ? .

Mais alors comment envisager la position du sujet dans ces dimensions traumatiques si ce n’est en le situant à chaque fois par rapport à la dimension de sa jouissance, seul élément susceptible de lui restituer une responsabilité mais qui vient forcément en contradiction avec le statut de victime : en effet une victime n’est pas censée jouir .

Or , on le vérifie quasiment à chaque fois , la culpabilité est ce qui perdure et ressort de toutes les situations victimaires comme si cette culpabilité pouvait fonder le signe « pathognomonique » de la jouissance .

En effet on ne jouit pas impunément et une patiente qui pour la première fois depuis trente ans peut évoquer les abus qu’elle a subis de la part d’un cousin de 10 ans son aîné peut évoquer ces souvenirs tout en disant que son « consentement » à ces attouchements avait été l’élément qui l’avait empêchée d’en parler . « Consentement » ne me semblait pas avoir été le mot juste , ce dont je lui fais part car de quel consentement peut-il s’agir entre une petite fille de 8 ans et un jeune homme de 18 ans ,

Elle rectifie alors en évoquant que la même scène s’était reproduite alors qu’elle avait 13 ans et que là c’était plus du « plaisir » qu’elle avait  éprouvé à cette occasion ..

Bien entendu tout le problème est bien sur ce point, celui non pas du « consentement » mais de la jouissance éprouvée.

En effet comment dire cette jouissance face à l’interdit que représente l’abus ?

Je voudrais également vous faire part de ma grande stupéfaction à l’écoute d’une nouvelle forme de fête qui consiste maintenant à ce que, ce qui jusqu’alors était le résultat de nombreux viols, c’est à dire la prise de cette drogue qui efface le souvenir à l’insu du sujet,  devienne maintenant une prise volontaire de la part de certaines jeunes femmes pour dépasser leur inhibition et pouvoir avoir des relations avec des partenaires multiples à leur insu : en en voulant rien savoir donc ..

C’est sur ce point également que je voudrais reprendre ce que Radjou évoquait la dernière fois concernant ces jeunes qui « michetonnaient » et qui semblaient ne pas souffrir de cette situation .

Je voudrais lui dire qu’il ne faut pas mélanger les discours et ce qui vaut comme interdit dans l’un, le juridique, ne vaut pas dans l’autre : le discours analytique dans lequel un sujet peut s’inscrire dans une situation transférentielle ou de cure .

Et vice versa ; c’est à dire que ce n’est pas parce qu’un sujet peut faire état de sa jouissance dans telle ou telle situation que pour autant le discours juridique  dans lequel ces jeunes gens s’inscrivent forcément serait caduque …

Encore mieux dit : le repérage de la jouissance du sujet dans telle ou telle situation ne résout pas le rapport du sujet aux autres discours auxquels il a affaire.

Et ce, même si, et c’est important, ce n’est que grâce au repérage d’un savoir sur sa jouissance qu’un sujet redevient sujet ….

Mais aussi, et c’est très important : repérer la jouissance du sujet dans une cure n’est pas suffisant pour autant pour neutraliser ce dont il ne veut rien savoir, c’est à dire en quoi il s’est trouvé l’objet de la jouissance de l’Autre.

Je ferai l’hypothèse concernant ces jeunes filles qui se prostituent et dont Radjou nous a parlé la dernière fois qu’il s’agit bien de ce même phénomène, à savoir : dire haut et fort la jouissance éprouvée dans cette situation pour ne pas dire ce qui reste « tue » dans tous les sens du terme sur leur position d’objet de la jouissance de l’Autre .

Par conséquent ce discours de ces jeunes femmes dont Radjou nous a parlé est à mon avis un symptôme à rapporter à ce que j’appellerai « l’excentricité de l’être » par rapport à la demande du sujet qui n’est en aucun cas à prendre comme vérité du sujet ou encore vérité sur son désir ; mais comme l’ignorance mise en fonction par la constitution de la situation psychanalytique et par conséquent une vérité du dit qui n’en serait que le masque…

Ces discours sont donc  à mon sens à entendre comme un message adressé à un Autre dans la cure qui mérite sans doute de ne pas être  entendu pour ‘argent comptant ‘ par l’analyste .

Car quel que soit le discours employé fût-il celui d’une jouissance sans limites , l’analyste reste le lieu de l’adresse du discours de la souffrance .

Le discours juridique légifère d’une certaine façon sur le fait que l’on ne peut pas jouir impunément de l’autre en toutes circonstances …. Mais bien sûr ce n’est pas le référent du discours de l’analyste ; pour autant , en est-il parfaitement  et totalement délié ?

C’est un fait le psychanalyste n’est donc pas du côté du juridique ; mais pas non plus du côté de ce qui dans le social serait l’acceptation ou la non acceptation des mœurs. Je crois qu’il n’a rien à en dire ou alors il tomberait dans une conception du monde. L’analyste est délibérément du côté du sujet partout où celui-ci échappe à sa vérité ; c’est-à-dire partout où il ne veut rien savoir de la vérité de sa jouissance ….

En résumé dans le discours analytique il n’y a pas d’autre loi que celle du signifiant ; dans le discours juridique il n’y a pas d’autre loi que celle qui signifie qu’on ne peut pas jouir de l’Autre sans limites …

 

Voilà donc une façon tout à fait intéressante de faire rebondir la question de la responsabilité du sujet en termes de « dépendance du sujet par rapport au signifiant » comme le faisait remarquer Lacan ; il y a donc chez l’auteur une dépendance du sujet qui ne recouvre pas complètement la dimension de l’auteur …

Ce qui nous mène tout naturellement à nous préoccuper de savoir si on peut totalement dissocier l’œuvre de l’Auteur et par conséquent interroger d’une autre façon la responsabilité de l’intellectuel comme le signifie si bien Gisèle Sapiro dans son ouvrage : Des mots qui tuent. La responsabilité  de l’intellectuel en temps de crise[6].

Quels sont ceux et pourquoi certains auteurs ne veulent rien savoir des mots qui tuent et peut-on effectivement alors dissocier l’œuvre de l’Auteur ?

Alors pour reprendre un peu les questions posées par Foucault qui lui aussi situe le sujet par rapport au juridique , il ne faut donc pas mélanger les œuvres causées, influencées et celles qui sont fondatrices  d’une science; cette dernière se référant aux normes et à la logique du discours scientifique puisque c’est ainsi qu’elles sont jugées .

Les œuvres littéraires ne contiennent que des ressemblances et des analogies alors que les œuvres ‘fondatrices de discursivité ‘ sont celles qui ,comme celles de Freud et Marx , auxquelles j’ajouterai celle de Lacan ,ont produit :

« La possibilité et la règle de formation d’autres textes » (cf. p. 832), si bien qu’il est possible depuis lors de formuler un certain nombre de différences par rapport aux écrits des fondateurs de discursivité sans quitter l’ensemble de discours instauré.

n Par conséquent la responsabilité de ces ‘producteurs de discursivité ‘ c’est bien

1/ celle de permettre un certain nombre de différences sans pour autant quitter l’ensemble de leurs discours

2/ L’effacement du nom de l’Auteur

J’ajouterai une troisième occurrence si vous me le permettez sur la  question de responsabilité :

3/ Peut-on dissocier l’œuvre de l’Auteur même d’un fondateur de discursivité ?

C’est ce à quoi s’est employé Michel Onfray lorsqu’il a voulu réduire l’œuvre de Freud à des considérations sur sa vie et notamment sa vie sexuelle …

Évidemment cet essai bien ridicule dans sa mise en œuvre ne règle pas pour autant la question de la responsabilité de l’auteur définitivement .

Concernant Lacan, rien ne s’est encore manifesté de cet ordre ; pour autant, n’a-t-on pas eu en notre possession la possibilité d’évoquer cette question de savoir si on peut dissocier la responsabilité l’œuvre de l’auteur Lacan avec son œuvre  avec le dernier livre de Catherine Millot , La vie avec Lacan[7] ?

En effet elle retrace avec précision quel fut son parcours d’analysante mais aussi de maitresse de son analyste qui, dans une savante confusion, organisait interprétations analytiques et diners en amoureux avec une femme , en l’occurrence Catherine Millot  qui restait semble-t-il sur sa f(a)im dans les deux registres .

En quoi cet exemple pourrait-il bien affecter l’œuvre ?

Je ne me risquerai pas aujourd’hui à traiter la question mais elle mérite d’être posée par rapport à ce que j’évoquais tout à l’heure entre la loi du signifiant et celle d’une limite à la jouissance sans contrainte …

On peut peut-être introduire ici quelque chose qui concerne l’idée de savoir si le passage à l’acte sexuel d’un analyste avec sa patiente n’engage pas quelques remarques sur son éthique; et de ce fait que peut-on dire de l’œuvre si ce rapport à l‘éthique est si lâché ?

Faudrait-il introduire une particularité concernant l’œuvre d’un analyste , quel qu’il soit par rapport à ce que Foucault disait de Freud et Marx ? De l’œuvre d’un analyste puisque son œuvre et sa pratique se tiennent forcément dans une certaine forme de proximité.

Quelle est donc la responsabilité alors de l’Auteur Lacan face à son œuvre si les discours de l’analyste et les limites apportées par le discours juridique se confondent ou plus exactement s’opposent ? Encore que les passages à l‘acte de l’analyste ne sont juridiquement répréhensibles que pour autant que les patients ‘déposent plainte ‘…

Mais les deux discours s’opposent-ils vraiment si les sujets sont consentants. Vous voyez que l’on revient inlassablement sur le même type de question …

En fait il ne s’agit pas tant d’une question de « répréhensibilité » sinon de faire le constat qu’une analyse qui tourne à la coucherie n’est plus une analyse et qu’un analyste qui s’y adonne fût-il le plus grand n’est plus un analyste : que vaut alors son œuvre ?

Lorsque Catherine Millot est venue présenter son livre toute honte bue,  dans les boutiques Lacaniennes ; je ne crois pas qu’il y ait eu le moindre sourcillement à l’exception de ce que Radjou a pu en dire lorsqu’il a fait sa présentation dans une association de psychanalyse qui n’était pas la sienne  … Toutes s’étaient entendues au moins pour une fois sur un point ‘ils n’en voulaient rien savoir ‘ Le consentement fit loi et Catherine Millot que l’on peut apprécier par ailleurs a pu présenter son ouvrage autobiographique comme une sorte de banalité consentante .

C’était d’ailleurs le discours  de ma patiente ayant subi des attouchements à 8 ans : ‘ J’étais consentante ‘…

Mais , celui qui commet une ‘infraction ‘ au regard de l’interdit peut-il s’en sortir avec le consentement du sujet ?

Encore mieux ; peut-on parler de « consentement » sous transfert; de la même façon , peut-on parler de ‘consentement ‘ à 8 ans  ?

Ce sont les problèmes que l’on rencontre lorsque l’œuvre et la vie sont si intimement mêlés qu’on ne fait plus la différence.

On retrouve la même question chez bon nombre d’auteurs et notamment Heidegger chez qui la vie est ‘entrelacée avec son objet’[8] ; du coup son antisémitisme serait-il une ‘contamination externe’ ou une part intrinsèque de l’œuvre et par conséquent faut-il jeter l’œuvre avec l’auteur ?

On connait par ailleurs l’intérêt de Lacan pour Heidegger ;

Ce fut un rendez-vous, très fugitif, avec Lacan, et à sa demande. Jacques Nassif avait été le go-between, car Lacan cherchait alors un ou des germanistes qui fussent sans doute en mesure de l’« aider à traduire Heidegger » .

Lacan a voulu rencontrer Heidegger, et l’a rencontré finalement.

Ainsi lorsque Heidegger se rend en France, en 1955, pour ainsi dire incognito, à l’instigation de Jean Beaufret et de Maurice de Gandillac, pour prononcer sa conférence « Qu’est-ce que la philosophie ? », Lacan, qui s’était rendu à Fribourg quelques mois plus tôt, le reçoit dans sa gentilhommière de Guitrancourt : mais hormis quelques promenades et des conversations insignifiantes, ils n’ont pas d’échange intellectuel sérieux..

 

Pour comprendre le rôle que va jouer cette référence heideggérienne dans la pensée de Lacan, il faut remonter un peu en arrière, au livre I du Séminaire, à l’année 1953-1954, consacrée aux écrits techniques de Freud. Sur les 24 séminaires de Lacan, 16 contiennent au moins une référence à Heidegger, souvent beaucoup plus. La première référence surgit à la faveur de la discussion qui clôt la séance du 19 mai 1954, consacrée au noyau du refoulement. Lacan y développe une thèse qui était déjà en germe dans ses tout premiers articles d’avant-guerre consacrés à la psychose : il n’y a pas d’événement objectif du trauma dont les troubles psychiques ultérieurs seraient la conséquence. Reprenant l’analyse de L’Homme au loup, où Freud développe sa thèse de la scène primitive, il montre que c’est la névrose qui construit a posteriori le trauma originaire dont elle se nourrit, même si le trauma a bien une existence réelle et ne constitue jamais une pure affabulation. La névrose est donc le premier travail analytique, et son origine est un futur antérieur. Du coup, le refoulement, dont le processus constitue la névrose, et le retour du refoulé, dans le rêve, les actes manqués, les lapsus qui constituent le matériau de l’analyse psychanalytique sont une même chose. Paradoxalement, le retour du refoulé crée le refoulement en même temps qu’il en découle. Peut-on, dès lors, simplement et heureusement, oublier, interroge Olivier Mannoni. Réponse de Lacan :

« Oui, sans retour du refoulé. L’intégration dans l’histoire comporte évidemment l’oubli d’un monde entier d’ombre qui ne sont pas portées à l’existence symbolique. Et si cette existence symbolique est réussie et pleinement assumée par le sujet, elle ne laisse aucun poids derrière elle. Il faudrait faire alors intervenir les notions heideggériennes. Il y a dans toute entrée de l’être dans son habitation de paroles une marge d’oubli, un λήθη complémentaire de toute ἀλήθεια. »

 

Quoi qu’il en soit je vous invite également à lire le remarquable article « L’ouvert chez Lacan et Heidegger » de Cyrille Deloro, dans « L’en-je lacanien » 2010/1 (n° 14).

 

Alors ,  que faut -il penser de tout cela  puisque Lacan   n’a, à aucun moment,  fait allusion à l’aspect sombre de l’œuvre de Heidegger ?

Quand je dis sombre , c’est un peu faible puisque cette œuvre est clairement emprunte d’une idéologie nazie qui va aller jusqu’à théoriser la solution finale .

Donc la question demeure : peut-on lire et se servir d’une œuvre en mettant de côté, en ne voulant rien savoir plutôt de ce qu’elle recèle entre les lignes ?

Entre les lignes en effet puisque Georges Arthur Goldschmidt repère dès 1927 des inflexions autoritaires dans la langue d’Heidegger [9]

Enfin dans son remarquable ouvrage « Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie » Emmanuel Faye conclue à un racisme ontologique .

Je n’en donnerai ici qu’un court extrait, lorsqu’il fit remarquer qu’alors que les commandos SS des Einsatzgruppen exterminent déjà les juifs polonais dans ce qu’on a appelé la Shoah par balles , en 1941 Heidegger écrit un cours sur la « métaphysique de Nietzsche dans lequel il légitime et décrit froidement ce que le national-socialisme est en train d’accomplir : la lutte pour la domination inconditionnée sur la terre .[10]

C’est très intéressant de voir comment, comme l’indique Bourdieu [11], il a été très difficile de tirer l’écriture de Heidegger vers sa composante politique puisque « les professeurs de philosophie ont si profondément intériorisé la définition qui exclut de la philosophie toute référence ouverte à la politique qu’ils en sont venus à oublier que la philosophie de Heidegger est de part en part politique ».

Je ne peux que constater le poids ici d’un « ne rien vouloir savoir » et non pas d’un « ne rien savoir de la part de ces universitaires ». Cyril Deloro a eu la  gentillesse de m’adresser un texte cet après-midi, qui est destiné aux étudiants de Sciences po dans lequel il explicite ceci:

« Heidegger fait une lecture crypto-nazie du texte de Sophocle. Tout un rapport à la langue va s’ouvrir, non seulement au niveau de ce qu’il dit, mais de ce qu’il fait, en travestissant et justifiant ainsi une pensée plus enfouie, profonde, catastrophique. »

 

Je dirai que ce « ne rien en vouloir savoir » porté à la dimension quasiment éthique conduit très directement au négationnisme le plus sauvage . D’ailleurs le négationnisme comme tel, n’est-il pas une des figures de la passion de ne rien vouloir savoir ? Évidemment la haine n’est pas très loin ; mais je ne voudrais pas pour autant quitter mon thème .

 

Bourdieu[12]  quant à lui tente de faire la part des choses pour Heidegger  en séparant deux espaces ; celui du champ de production idéologique et celui du champ philosophique .

Rien là de bien original et on peut y lire comment sauver le philosophe Heidegger en justifiant des dispositions éthico-politiques par l’histoire du jeune Heidegger fils d’artisan, etc..

Bourdieu soutient l’impossibilité de réduire le philosophe ou plus exactement la philosophie de Heidegger à une idéologie .

Peut-on donc sauver la philosophie heideggérienne sans esquiver la question de l’antisémitisme ?

Là-dessus Emmanuel Faye se prononce avec clarté  dans un article du monde du 28 Janvier 2014 : « Une œuvre peut-elle garder le nom de philosophie , quand elle se donne ainsi pour principe un racisme « ontologisé » ? La tentative d’inscrire l’antisémitisme dans l’histoire de l’être affirmé par Heidegger dans ses cahiers noirs, est-elle réductible à une ultime aventure ou errance  -selon le mot de Peter Trawny – de la pensée philosophique ? Il apparait nettement qu’il s’agit d’une version ontologisée et mythifiée de la version du monde national socialiste »

Mais ne sommes-nous pas face à cette dualité sujet -auteur , à cette opposition même puisque je ne crois pas que l’antisémitisme et le soutien idéologique au national socialisme fassent de doute ; par conséquent l’auteur et son œuvre sont forgés au feu du même sujet, c’est à dire des signifiants qui le représentent ou encore dans sa dépendance . Comment dès lors faire la part entre sujet et auteur ou encore entre l’œuvre et la responsabilité de l’Auteur ?

Ce point et les remarques d’Emmanuel Faye nous renvoient également à notre propre discipline.

En effet pas de Weltanshaung pour l’analyste et le discours analytique , pas de conception du monde autre que celle du sujet qui n’est en aucun cas une conception du monde mais  la façon dont le signifiant le représente de façon singulière pour un autre signifiant .

Ce qui , peut-être n’exclue pas qu’on le tienne pour responsable de sa dépendance en tant que sujet au signifiant ? Ce qui est une question très différente de le tenir pour responsable de son idéologie …

Ne serait-ce pas la différence entre ne rien savoir et  ne rien vouloir savoir ?

En revanche l’auteur ne peut qu’être responsable de ce qu’il promeut qui d’ailleurs ne fait pas toujours discursivité .

Et je crois que Gisèle Sapiro, dans son remarquable livre « Peut-on dissocier l’œuvre de l’Auteur ? »[13], dit la même chose lorsqu’elle se demande si il ne faut pas s‘interroger sur ce qu’elle appelle « l’inconscient épistémique d’une discipline ».[14]

Mais peut-être y a-t-il une différence à introduire avec l’inconscient épistémique d’une œuvre lorsqu’il s’agit d’interroger  comme elle le fait les commémorations ; thème qu’elle développe  à propos de  Louis Ferdinand Céline et de  Charles Maurras .

Elle remarque que, plus que l’œuvre , c’est le fait de faire de certains  écrivains et artistes des prophètes modernes qui « officialisent et donc légitiment le transfert symbolique associé à l’œuvre à la personne de son auteur ».[15]

Des prophètes modernes : ne seraient-ils pas également ceux que l’on vénère dans certaines disciplines pour autant qu’on les exempte de toute responsabilité au prétexte d’avoir été fondateurs de discursivité ?

[1] J. Lacan, Le séminaire, Livre XIX, …Ou pire, Paris, Seuil, p. 230.

[2] Michel Foucault, Qu’est-ce qu’un auteur ? Dits et écrits, Tome 1, texte n° 69, p. 817, Editions Gallimard, 1994.

[3] (p. 832) idem

[4] Opus déjà cité  (826).

[5] Idem, p. 848.

[6] Des mots qui tuent. La responsabilité de l’intellectuel en temps de crise (1944-1945), Seuil, 2020.

[7] Catherine Millot, Collection L’Infini, Gallimard, 2016.

[8] Heidegger et l’antisémitisme, Peter Trawny, p. 130.

[9] G. A. Goldschmidt , Heidegger et la langue allemande, CNRS éditions, 2016

[10] Emmanuel Faye, Heidegger , l’introduction du nazisme dans la philosophie, Editions Albin Michel, 2005, p. 21.

[11] Pierre Bourdieu, L’ontologie politique de Martin Heidegger, Les Editions de minuit, 1988, p. 109.

[12] Pierre Bourdieu, Ibidem ?

[13] Edition Seuil, 2020.

[14] Ibidem, p. 166.

[15] Anne Marie Thiesse, La fabrique de l’écrivain national, Gallimard, 2019, citée par Gisèle Sapiro, opus p.167.

 

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